Dossier Alternatives

Alternatives : de quoi parle-t-on ?

Daniel Julien

Posons pour hypothèse que l’« extériorité » au système dominant est graduelle. Alors, selon son degré d’extériorité, une alternative devrait avoir différents types d’effets sur le capitalisme.

Si le degré d’extériorité d’une expérience dite « alternative » est faible, celle-ci intègre des valeurs héritées du capitalisme, qui vont lui assurer une compatibilité et une visibilité honorables vis-à-vis du système dominant. Elle est, certes, un facteur d’évolution du capitalisme, mais pas de rupture ou d’affaiblissement notable. Bien au contraire, elle est un vaccin, consolidant le capitalisme.
L’extériorité au système dominant peut évoluer en se renforçant ou s’affaiblissant avec le temps. La « pureté » d’une alternative implique de n’avoir jamais eu de contact avec le système dominant. Donc, une alternative « pure » aurait pour vocation de disparaître aux yeux du système. Lui faisant perdre toute attraction et tout effet pédagogique sur les individus proches du système dominant.
Mais ce n’est pas pour autant que l’on peut considérer comme alternative une notion qui n’est qu’un clone déguisé du modèle dominant. Rétrospectivement, on constate que certaines expériences qualifiées d’« alternatives » durant les années 70 sont devenues des industries et commerces profitables servant le modèle dominant. Mais alors, à partir de quel degré d’extériorité a-t-on affaire à une alternative ?

Éviter de nouvelles frontières
  • • La relation de crédit avec intérêt semble être un invariant des adaptations au système dominant. Aussi, c’est sur l’impossibilité d’accéder au prêt bancaire que certaines expériences alternatives s’initient. Les participant·es, en pratiquant tontine, vie en communauté, troc, etc., construisent une alternative irrécupérable car elle n’obéit plus aux principes maîtres de cette société de consommation, de puissance et de croissance.
  • • Plus un processus technique est complexe, plus il est récupérable par l’industrie et le commerce, et plus l’individu ayant acquis ce dispositif sera captif dans son usage.
  • • Celui qui aura opté pour un dispositif plus simple, autoconstruit, certes moins efficace en rendement mais maîtrisable entièrement à son échelle humaine individuelle, sera plus autonome.
    Alors, que dire de la « ligne de démarcation » séparant « bonnes » et « mauvaises » alternatives ?

Pourquoi poser une ligne de démarcation ? Il en existe déjà une entre ce que le système dominant institue comme limite acceptable de la différence et ce que les alternatifs réalisent (1).
Si une nouvelle frontière est ajoutée du côté des « rebelles », que va-t-il advenir de ceux qui sont sur ce cheminement de progression ? Vont-ils se retrouver à un moment coincés dans un no man’s land, entre deux limites qui ne sont que le fruit du jugement de ceux du « dedans » et de ceux du « dehors » ? Quelle sera leur réaction face à cette « double exclusion » ? À n’en pas douter, en période difficile, la fuite sous forme de repli vers le monde connu, le système dominant, sera leur premier réflexe.
D’accord pour un positionnement tranché dans l’ordre des idées et donc de limites claires en ce domaine. La formulation d’un regard critique face à une alternative peut y aider. Mais du côté de l’action, la « ligne de démarcation » me semble être parmi ces concepts poisons et prisons qui font voler en éclat les relations utiles au changement et à l’accompagnement progressif des pratiques.

Daniel Julien
Ce texte est issu et adapté d’un article publié par Daniel Julien dans Silence no 322, avril 2005.

(1) On peut faire référence, indistinctement, à l’usage de seules toilettes sèches dans une habitation, au refus du système éducatif dominant, au végétarisme, au refus de l’internet et/ou du téléphone portable, du fait de payer ou pas ses impôts, de détourner les messages publicitaires, de squatter un logement inutilisé, de vivre en communauté, de refuser l’électricité…

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