Désormais, l’objectif de compétitivité est catapulté au rang de priorité absolue. Le rapport Draghi, du nom de l’ancien premier ministre italien qui l’a rédigé, en est la boussole. Celui-ci plaide notamment pour un investissement massif de plus de 800 milliards d’euros par an dans les nouvelles technologies et la défense. L’enjeu est double : contrer la désindustrialisation rampante du continent et combler le retard économique de l’UE sur la Chine et les États-Unis. À cet effet, la « boussole pour la compétitivité » de l’UE comporte un principe d’action redoutable, celui de la « simplification » (« omnibus » dans le jargon européen). Car derrière ce terme se cache un ambitieux programme de dérégulation.
Pour l’impunité des multinationales
L’assaut contre le Pacte vert est brutal, coordonné entre le Parti Populaire Européen (PPE) de von der Leyen et l’extrême droite. D’emblée, un des textes clés du Pacte vert est rentré dans le viseur de la Commission : la directive sur le devoir de vigilance des entreprises (CSDDD). Une législation à marquer d’une pierre blanche dans l’éthique des grandes entreprises. Adoptée en juin 2023, elle devait obliger les multinationales à prévenir et limiter les risques de violations des droits humains et environnementaux dans leurs activités, mais aussi, à réparer les dégâts dont elles sont responsables. Avant même son entrée en vigueur, la loi a fait l’objet d’un réexamen. La Commission a proposé plusieurs ajustements qui en affaiblissent considérablement la portée. Le Parlement européen (PE) a fait le reste pour le vider de sa substance (2).

"Certes, Donal Trump multiplie les outrances sur le front climatique et de la biodiversité. Mais von der Leyen marche dans son sillage."
« Comme Janus, Ursula van der Leyen a deux faces. Bâtisseuse du Pacte vert, elle engage, dans son habit de cheffe de guerre, la bataille pour le torpiller. La situation n’est pas grave, elle est tragique. »
Autre loi phare du Pacte vert passée à la moulinette de la simplification : la directive sur la publication d’informations sur de la durabilité des entreprises (CSRD), qui obligeait les multinationales à publier certaines informations sur l’impact social et environnemental de leurs activités, dont leur bilan carbone. La transparence, en tant que levier de la transition écologique : c’est tout l’intérêt de ces rapports de performance de durabilité (3), qui renforcent (ou ternissent) l’image de marque des entreprises. La loi omnibus vient de lui donner un coup d’arrêt. Près de 90 % des sociétés seront notamment dispensées de tout reporting. Et les informations requises sont drastiquement limitées (4). Les entreprises s’en frottent les mains. Elles peuvent continuer à polluer et à exploiter à l’ombre des regards.
Dans la même veine, c’est à la demande expresse du PPE, avec à nouveau l’appui de l’extrême droite, que la Commission européenne annonçait en juin dernier, dans la dernière ligne droite des négociations, le retrait d’une proposition de directive sur l’écoblanchiment (greenwashing) des entreprises, ces pratiques commerciales trompeuses, qui consistent à se montrer plus vertes qu’elles ne sont en réalité (5). L’enjeu était de rétablir la crédibilité dans les écolabels. Seulement voilà, von der Leyen veut coûte que coûte faciliter la vie des entreprises. Assouplir leurs obligations. Alléger la bureaucratie. Son agenda de « dérégulation » se nomme « omnibus ». D’autres trains de mesures sont dans les cartons. C’est la nature qui essuie les plâtres.
Les forêts prises entre deux feux
COP30 sur le climat à Belém, au cœur de l’Amazonie. Le choix ne relève pas du hasard. C’est à la fois la plus vaste forêt tropicale de la planète, et le symbole de la lutte contre la déforestation, la perte de biodiversité et le dérèglement climatique. Mais en Europe, les forêts ne sont clairement plus une priorité. En témoigne le sort réservé à la législation européenne, proposé en 2023, sur leur surveillance. Partant du constat que les informations sur l’état des forêts dans l’UE sont fragmentées, lacunaires, incohérentes et disparates, la proposition de la Commission visait à améliorer la qualité des données collectées, notamment au moyen de satellites. Un prérequis indispensable à leur protection (6). Mais la transparence sur les pratiques forestières n’est pas du goût de tout le monde. La forêt privée est actuellement peu surveillée, ce qui permet aux propriétaires forestiers d’agir dans l’impunité en dehors de toute réglementation. En définitive, il n’y aura pas de surveillance des forêts au niveau européen. En octobre dernier, le projet a été enterré, dans la dernière ligne droite des négociations, par une alliance entre le PPE et l’extrême droite.
D’autres projectiles s’abattent sur les forêts. D’entrée de jeu, et avant même son entrée en fonction, von der Leyen décidait de reporter d’un an la mise en œuvre de la loi européenne sur la déforestation (7). Ce faisant, elle frappait les esprits. Car c’est une loi phare du Pacte vert. Depuis, la Commission a proposé un nouveau report d’un an, arguant de problèmes informatiques. Mais aussi, elle propose de la simplifier. Haro sur la paperasserie ! En réalité, elle ouvre une voie royale au PPE et à l’extrême droite qui rêvent de la saborder. C’est aussi une concession à Donald Trump, qui n’aime pas cette loi. Entretemps, l’année 2025 est la pire année en termes d’incendies de forêt. L’accord commercial UE-Mercosur aggravera la déforestation (8). Les scientifiques font figure de Cassandre. Les chiens aboient, la caravane passe.
Un budget belliciste
Avec sa proposition de budget européen pour la période 2028 - 2034, von der Leyen a dévoilé ses véritables intentions. Désormais, le « Green Deal » cède le pas au « War Deal ». Les chiffres parlent d’eux-mêmes. L’enveloppe dévolue à la sécurité extérieure, à la défense et à l’espace est quintuplée. Celle associée à la migration et à la gestion des frontières a triplé. Un nouveau Fonds européen de la compétitivité est créé. Il se taillera la seconde part du lion du futur budget pluriannuel, à hauteur de 23 %. À l’inverse, Ursula von der Leyen n’a pas hésité à s’attaquer aux vaches sacrées. Les deux rubriques historiquement les mieux dotées du budget, — la politique agricole commune (PAC) et les politiques de cohésion territoriale — sont sérieusement rabotées (9) et .... renationalisées (10). Soit plus de 40 % du budget européen. L’image « pro-européenne » de la présidente de la Commission se fissure.
Quant à l’écologie, elle fait clairement les frais de ce revirement. De façon symptomatique, les fonds européens qui y sont alloués sont réduits et engloutis dans le Fonds pour la compétitivité (FEC). Le programme LIFE, en vigueur depuis 30 ans, est le seul instrument de financement consacré spécifiquement à la préservation de la biodiversité et à l’action climatique. La Commission prévoit tout simplement de le supprimer. Du même coup, elle assène un coup dur aux ONG environnementales : le financement d’une partie de leurs frais de fonctionnement en dépend. Ce faisant, elle donne de nouveaux gages au PPE et à l’extrême droite, qui cherchent à les mettre au régime sec. Certes, Donal Trump multiplie les outrances sur le front climatique et de la biodiversité. Mais von der Leyen marche dans son sillage.
Une agriculture encore moins soutenable
La dégradation de l’environnement menace la compétitivité. C’est la conclusion implacable de l’Agence européenne de l’environnement (AEE), dans son septième Rapport global sur l’état de l’environnement en Europe (11) (septembre 2025). Qu’à cela ne tienne. Les torpilles contre le Pacte vert volent en escadrille.
La Commission décoche ses flèches sur le secteur agricole, pour le rendre encore moins durable. On en veut pour preuve, le dernier train de mesures de « simplification » de la PAC, dit « omnibus agricole ». Rappelons que la réforme express de celle-ci, à la veille des élections européennes de juin 2024 (12), avait déjà réduit drastiquement ses ambitions environnementales. Le processus de « simplification » en cours achève le travail. Il consacre le retour triomphant de l’agriculture industrielle. Par exemple, il facilite la reconversion des prairies permanentes en plantations. Leur rôle crucial en tant que puits de carbone et réservoir de biodiversité, oublié. De plus, le principe de l’écoconditionnalité des aides de la PAC est assoupli (13), y compris au sujet de l’obligation pour les agriculteurs d’assurer une zone tampon entre l’épandage des pesticides et les cours d’eau. Or, l’Europe vit une crise hydrique sans précédent, aggravée par le dérèglement climatique. Selon un rapport récent de l’AEE (14), moins de 40 % des eaux de surface sont actuellement en bonne santé. Près de 25 % des masses d’eau souterraines ne sont pas en bon état chimique, alors qu’elles fournissent près des deux tiers de notre eau potable. La tendance globale est à un risque accru de sécheresses (15). Face à l’urgence de la gestion durable de l’eau, la Commission propose la fuite en avant.
Des métaux pour faire la guerre
De fait, la « boussole pour la compétitivité » est un projet éminemment extractiviste. Le livre blanc pour la défense européenne et le plan « ReArm Europe » (2025) demandent d’investir dans la guerre électronique, donc dans l’intelligence artificielle, dans les biens et technologies à double usage (civil et militaire), etc. Le pendant, c’est la relance de l’exploitation minière, gloutonne en eau. Il en va de même de l’IA, qui en consomme à gogo. Du reste, l’économie de guerre fait exploser la demande en métaux. Le monde devrait en extraire plus de la croûte terrestre dans les 25 prochaines années que ce que l’humanité a fait depuis l’Antiquité. Comprenez : une guerre de tranchées est lancée contre la nature. Car l’extractivisme est viscéralement incompatible avec la défense du climat et de la biodiversité. Les derniers espaces sauvages sont désormais voués à la « défonce ». La planète-terre est transformée en un nouveau champ de bataille. En clair, l’UE s’apprête à faire payer l’autonomie stratégique au prix fort. L’omnibus sur la défense ne laisse planer aucun doute.
Pour faciliter l’essor du secteur, la Commission encourage les États membres à exploiter les exceptions prévues par la législation environnementale, dont la raison impérative d’ « intérêt public supérieur », qui permet de déroger au respect des lois européennes sur l’eau et la biodiversité (16). Surfant, sous son précédent mandat, sur la transition climatique pour justifier son recours, celui-ci sert à présent de prétexte au déploiement des activités économiques les plus sales : l’exploitation minière et l’industrie de l’armement. C’est la saison 2 du « Green Deal ». Bienvenue dans l’ère de la pollution durable.

Composition parlement européen
Comme Janus (17), Ursula a deux faces. Bâtisseuse du Pacte vert, elle engage, dans son habit de cheffe de guerre, la bataille pour le torpiller. La situation n’est pas grave, elle est tragique. Nier l’évidence des limites physiques de la planète, oublier l’eau, l’air, le sol, et donc les récoltes, ainsi que le climat et le rôle irremplaçable de la biodiversité, conduit fatalement à une impasse. Mais à ce stade, le déni reste plus puissant que la raison. Désormais, l’industrie européenne est sur le pied de guerre. Et la crise écologique est la « der des der » des priorités.
Inès Trépant est spécialiste des questions européennes, autrice de Biodiversité. Quand les politiques européennes menacent le Vivant (Yves Michel, 2017).
(1) Lancé en 2019, le Pacte vert se décline en plus de
70 législations portant sur des aspects climatiques
et environnementaux.
(2) Elle réduit de 75% le nombre d’entreprises européennes
soumises au devoir de vigilance. Elle supprime les
recours juridiques permettant aux victimes de crimes
environnementaux ou sociaux commis par des entreprises
d’obtenir réparation. Et elle met fin aux obligations
climatiques des entreprises.
(3) Les trois critères retenus sont l’environnement, le social et la
gouvernance (ESG).
(4) Elles ne concernent pas les secteurs minier, textile
et construction, où les violations des droits humains
et environnementaux sont fréquentes.
(5) Face à la bronca que cette annonce a suscitée, la directive
n’a finalement pas été officiellement retirée. Cependant,
son avenir est incertain.
(6) Elle éclaire la prise de décision fondée sur des données
factuelles.
(7) La loi anti-déforestation de l’Union européenne oblige
les fournisseurs de cacao, de café, de soja, d’huile de palme,
de bois, de caoutchouc et de boeuf à prouver que leurs
produits ne sont pas liés à la déforestation en échange
de l’accès au marché de l’UE.
(8) La Commission a lancé le processus de ratification
le 3 septembre 25.
(9) Pour la PAC, c’est 20 % du budget en moins.
(10) Comprenez : elle opère un transfert de pouvoir de décision
et de gestion des fonds vers les États membres.
(11) Ce dernier souligne qu’une dégradation persistante des
écosystèmes, une surexploitation des ressources naturelles
et une perte de biodiversité alarmante menacent la prospérité
de l’Europe.
(12) Elle a été ficelée en un temps record (moins d’un mois
et demi).
(13) Depuis 2024 déjà, les fermes de moins de 10 hectares
étaient exonérées de contrôle et de sanctions. À présent,
l’assouplissement des règles en faveur des petites
exploitations agricoles est radical, puisqu’il revient à les
exempter totalement de la conditionnalité.
(14) Rapport de l’AEE sur l’état des masses d’eau, 15 octobre 24.
(15) Le stress hydrique touche un tiers de la population et du
territoire européen.
(16) Il s’agit des directives Habitat et Oiseaux.
(17) Janus, dieu romain des passages et des portes,
des commencements et des fins, a deux visages, l’un tourné
vers l’avenir, l’autre vers le passé.
