Dossier Aménagement du territoire Discrimination Environnement

Quand l’écologie dominante s’impose dans les quartiers

Gaëlle Ronsin

Hadrien Malier est sociologue et a travaillé, pour sa thèse, sur les rapports que les classes populaires en Île-de-France entretiennent avec l’écologie dominante. Comment se pense et se vit l’écologie depuis les « quartiers » et les résidences HLM ? Entretien.

Silence : Vos travaux montrent que les classes populaires subissent une pression plus directe à l’écologisation de leur mode de vie que le reste de la population. Comment cela se traduit-il ?
Hadrien Malier : J’ai enquêté entre 2014 et 2018 sur des programmes d’accompagnement à l’adoption d’écogestes en banlieue HLM. Ces programmes sont commandés par des mairies et des bailleurs sociaux à des associations qui interviennent dans les quartiers populaires. Concrètement, il s’agit de toquer à la porte des ménages pour faire un bilan de leurs pratiques, leur distribuer des kits écogestes (contenant des sabliers de douche, des mousseurs, des ampoules basse consommation, etc.), organiser des ateliers collectifs ou des séances de lecture de factures en pied d’immeuble ou au centre social. J’ai aussi enquêté sur deux groupes locaux Alternatiba dont les militant·es cherchent à sensibiliser les habitant·es des résidences HLM aux alternatives promues par leur mouvement à travers des événements festifs.

Cibler les plus pauvres, alors qu’ils polluent moins

Dans un cas comme dans l’autre, on cible spécifiquement les classes populaires urbaines pour les inciter à écologiser leur mode de vie. L’idée générale est à chaque fois qu’il faut aller jusqu’aux personnes pour diffuser le discours écologiste. L’incitation à écologiser son quotidien se diffuse globalement dans la société, elle touche tout le monde. Mais, pour le reste de la population, l’injonction se fait à distance, par des campagnes de communication ou des dispositifs fiscaux, à travers un discours assez généraliste.
Dans le cas des interventions que j’ai étudiées, il s’agissait au contraire d’interactions de face-à-face, souvent sur le pas de la porte du logement, impliquant des formes de persuasion plus directes et ciblées. Ainsi, paradoxalement, la pression à l’écologisation est plus forte et intrusive quand il s’agit des classes populaires, alors même que c’est le groupe social qui a l’empreinte carbone la plus faible, de par son style de vie qui est davantage façonné par la contrainte économique.

Pourquoi l’écologie en direction des classes populaires n’est-elle pas la même que celle qui vise le reste de la population ?
Ce ciblage vient du fait que les militant·es et les responsables institutionnel·les considèrent que les membres des classes populaires sont plus éloigné·es des discours écologistes. Les campagnes de communication écolo n’arriveraient pas jusqu’à ce public, qui aurait donc besoin d’une éducation renforcée. Cette conviction produit aussi l’idée qu’il faut « économiciser » le discours écologiste en montrant que les écogestes peuvent être bénéfiques économiquement.
Les interventions sur lesquelles j’ai enquêté se focalisaient donc sur des pratiques consommatrices d’électricité ou d’eau comme le temps de douche, la température de chauffage du domicile, la façon de cuisiner, de faire la vaisselle, le ménage, etc. Tout un tas de pratiques domestiques (le plus souvent assurées par des femmes) où la réforme écologique des habitudes est censée permettre de faire des économies. Pourtant, ces pratiques économes ne sont pas au cœur des alternatives promues par Alternatiba. Auprès d’autres publics, les groupes locaux parlent plus souvent d’écoconstruction, de vélo, de finance éthique, d’alimentation bio, etc. Mais, quand ils vont dans les quartiers populaires, ils ciblent principalement les économies d’eau et d’énergie (1).

Des préjugés sur les classes populaires face à l’environnement  

Tout cela rejoue sur le terrain environnemental des dynamiques de disqualification symbolique des classes populaires. Les membres de ce groupe social sont discrédité·es par des jugements sociaux qui les représentent fréquemment comme étant moins sensibles à la dégradation de l’environnement, moins instruit·es à son propos et moins prompt·es à lutter contre elle. On va parfois jusqu’à les dépeindre comme étant plus sales, plus nocifs que le reste de la population.
Par exemple, j’entendais souvent dire que les classes populaires auraient un goût particulier pour le jetable, le fast food, le consumérisme à outrance, ce qui les disqualifie d’un point de vue écologiste. Ces représentations disqualifiantes ignorent le fait que leur empreinte carbone est plus faible, mais aussi que leurs membres sont bel et bien préoccupé·es par la dégradation de l’environnement, même si cette préoccupation ne s’incarne pas à travers les mêmes pratiques ni les mêmes discours que dans le mouvement écologiste dominant.
Par exemple, il y a fréquemment des déchets dans les rues et allées des quartiers populaires, ce dont les gens se plaignent très régulièrement. Mais cette situation était généralement vue par les militant·es d’Alternatiba comme une preuve que les habitant·es manquent de respect pour l’environnement. Pourtant, l’accumulation d’ordures aux abords des résidences HLM ne peut pas être réduite à une question d’incivilité ou de comportement. Des dynamiques sociales la produisent, comme la densité de population, des fréquences de ramassage insuffisantes, des dépôts sauvages par des gens et des entreprises extérieurs, etc.
Vivre dans un milieu dégradé pourrait être vu comme une souffrance environnementale imposée par un ordre social inégal et injuste. Mais au lieu d’être une source de sollicitude pour les habitant·es, ces déchets deviennent à l’inverse un stigmate qui, pour beaucoup de personnes extérieures, signalerait leur manque de conscience écolo.

Encadrer les comportements individuels

Selon vous, l’écologie institutionnelle serait, pour les pouvoirs publics, une façon d’éduquer les classes populaires…
Dans les interventions que j’ai observées, il y a deux tendances qui se rejoignent : la disqualification symbolique des classes populaires « inconscientes » face à la crise environnementale dont j’ai parlé plus haut, ainsi qu’une tendance à l’encadrement des classes populaires qui existe déjà fortement dans les politiques urbaines. Ces dernières ont tendance à gouverner des problèmes sociaux à travers l’encadrement des manières d’habiter et de vivre dans les « quartiers sensibles ». La politique de la ville trouve dans l’écologie individualisée un référentiel pour gouverner les manières d’être des habitant·es, pour leur dire « comportez-vous de cette façon ».

Comment les classes populaires vivent-elles cette injonction au verdissement de leur vie quotidienne ? Qu’en retiennent-elles ?
Les programmes d’accompagnement que j’ai observés rencontrent un faible succès. Peu de gens acceptent de suivre les accompagnements et encore moins de transformer radicalement leurs habitudes. L’attitude qui prévaut, c’est l’évitement ou la mise à distance du discours responsabilisant. Cela n’est pas motivé par une hostilité à la thématique environnementale mais par une résistance face à l’exhortation à réformer ses conduites. On peut l’expliquer de trois façons.
D’abord, beaucoup de personnes expriment leur sentiment d’être déjà économes et de « faire attention ». Certaines s’offusquaient qu’on toque à leur porte afin de rendre leur style de vie plus efficace et se sentaient traitées comme si elles étaient incompétentes dans leur propre logement, ce qui est assez désobligeant.
Deuxièmement, la volonté de préserver l’autonomie au sein du foyer : « C’est chez moi, je fais ce que je veux. » La sociologie des classes populaires a mis en évidence que le domicile est un espace de liberté relative, où la domination sociale est vécue avec moins d’intensité.
Une troisième raison vient de la remise en cause de la légitimité des institutions à faire la leçon aux individus. Le bailleur social, par exemple, était souvent appelé à commencer par donner l’exemple, alors même qu’il « laisse la lumière allumée dans le hall toute la nuit ! ». Les discours qui incitent les individus à faire un effort alors que d’autres acteurs plus puissants ne font pas le nécessaire sont perçus comme injustes et illégitimes. C’est une critique réaliste de cette écologie individualisée.

Est-ce qu’il existe des différences dans le rapport à l’écologie parmi les différentes classes populaires urbaines ? Si oui lesquelles, selon quels critères ?
Dans un article publié avec le sociologue Jean-Baptiste Comby, nous montrons qu’il y a des traits communs aux classes populaires dans leur ensemble. Les questions environnementales sont connues et reconnues mais toujours reliées à des préoccupations pour le quotidien et aux difficultés rencontrées dans la vie courante : le travail, le budget, la place dans la société. Il y a une exigence de réalisme qui refuse l’idéalisme et ramène sans cesse l’écologie au quotidien et à ses contraintes.
Néanmoins, la sociologie française des trente dernières années a aussi montré que les classes populaires sont diverses et se distribuent entre plusieurs fractions. Nous montrons que ce rapport réaliste à l’environnement varie d’une fraction à une autre. On observe ainsi des divergences au sein des classes populaires dites « stabilisées », c’est-à-dire qui détiennent des ressources leur assurant une certaine stabilité sociale. Dans celles qui s’appuient surtout sur des ressources culturelles (souvent un diplôme), l’écologie individualisée peut être vue comme quelque chose de valorisant et on retrouve une adhésion à l’écologisation du style de vie. Dans l’autre pôle – celui où les personnes s’appuient surtout sur des ressources économiques – elle est au contraire tenue à distance pour valoriser plutôt la capacité à consommer des choses, à montrer sa réussite par sa consommation.
Dans les résidences d’habitat social où j’ai enquêté, les questions environnementales peuvent aussi être source de conflits entre voisin·es. La question des déchets, par exemple, donne lieu à des accusations qui ciblent particulièrement les jeunes et les personnes issues de l’immigration postcoloniale. Avec beaucoup de jugements culturalistes, voire racistes.

Laisser place à un discours écologique qui parte des classes populaires

Aujourd’hui, il y a une tendance à la célébration d’une « écologie populaire » dans des milieux politiques et intellectuels, qu’en pensez-vous ?
Je suis sceptique, notamment parce que la préoccupation environnementale n’est pas fédératrice entre ces différentes fractions des classes populaires. À mon sens, c’est surtout un slogan qui a connu du succès depuis les gilets jaunes mais dont le contenu reste flou. Il est d’ailleurs repris par des acteurs politiques et institutionnels qui ont des positions et des programmes parfois antagonistes, allant de collectifs antiracistes à Emmanuel Macron, en passant par des responsables EELV ou des collectivités territoriales gérées par le PS.
J’y entends une volonté de promouvoir une forme d’écologie qui ne soit pas coupée des suffrages populaires — et c’est intéressant de prendre en compte l’existence d’inégalités sociales pour penser l’écologie ! Mais, il faudrait aller au-delà de l’affichage et ne pas seulement accoler l’étiquette « populaire » à une écologie déjà constituée. Si on prend ce terme au sérieux, il ne s’agit pas de diffuser une écologie bourgeoise vers les classes populaires, mais plutôt de réinventer un discours et des pratiques écologistes qui partent des classes populaires, de leurs préoccupations et de leur rapport à l’environnement.

Fin du monde, fin du mois même combat : est-ce aussi simple que ça ?
C’est un slogan qu’on voit, lui aussi, de plus en plus souvent en manifestation depuis 2018. Il signale également la volonté de ne pas opposer les classes populaires et l’écologie et il désigne implicitement un ennemi commun, le capitalisme. Rapprocher les luttes pour l’égalité et pour l’écologie, c’est positif.
Mais la formule pose problème par certains aspects. L’expression « fin du monde » a tendance à restreindre les questions environnementales à des enjeux lointains et relativement abstraits. La fin du monde, concrètement, ça veut dire quoi dans nos vies ? Tout en voulant rapprocher les luttes, ce slogan entérine une vision dominante de l’écologie qui ne parle pas aux classes populaires, qui est trop lointaine socialement. Pour penser des alliances entre classes populaires et mouvements écologistes, il faudrait incarner les questions environnementales à travers des enjeux concrets et présents, par exemple autour des injustices environnementales sur la qualité des milieux de vie.

(1) Les groupes locaux d’Alternatiba sont autonomes et n’ont pas tous la même approche. D’autres groupes que ceux que Hadrien Malier a étudiés s’adressent aux classes populaires à partir d’un autre prisme, à l’image d’Alternatiba Paris, qui a participé à la création de la Maison de l’écologie populaire à Bagnolet (voir article p.12).

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