La Conquête du pain, résolument solidaire

Autogérée, cette boulangerie bio de Montreuil a mis en place un tarif social, donne ses invendus, participe à la vie associative locale et soutient les Zapatistes.

Fiche d’identité
Année de création : 2010
Lieu : Montreuil (Seine-Saint-Denis, à l’est de Paris)
Statut juridique : Scop
Surface du foncier : environ 100 m²
Chiffre d’affaires 2020 : 498 500 euros
Nombre de salarié.es : 9 CDI + deux personnes en formation

La Conquête du pain est une boulangerie installée dans un quartier résidentiel de Montreuil, à l’écart des rues commerçantes. Lorsque nous y arrivons en fin de matinée, l’ambiance est assez tranquille et nous discutons avec Virginie, qui est au comptoir. Elle est dans le collectif depuis 2018. Nous avons le temps de visiter l’atelier de boulangerie, au sous-sol, où Matthieu travaille une nouvelle fournée de pains et où Delhi prépare des pâtisseries. Matthieu est là depuis 2013. Toutefois, vers midi, l’ambiance change rapidement : de plus en plus de gens arrivent et la queue commence à s’étendre sur le trottoir. Outre du pain, la boulangerie propose des menus avec sandwichs, plats préparés, pâtisseries, etc. Et manifestement, c’est bon !
On pourrait presque croire que l’on est dans une boulangerie de quartier classique. Ce n’est pourtant pas du tout le cas. Il suffit de lever le nez pour lire sur la façade : « Boulangerie bio autogérée », de se rappeler que La Conquête du pain est le titre d’un livre de l’anarchiste Pierre Kropotkine et de regarder les portraits affichés au-dessus des présentoirs : les grands et grandes révolutionnaires de l’histoire (Karl Marx, Michel Bakounine, Rosa Luxemburg, Angela Davis…). Plus culturel : le petit personnage que l’on voit à côté du nom sur la façade est Gavroche, repris du tableau de Delacroix La Liberté guidant le peuple. Le titi parisien lève le poing serré autour d’une baguette. Enfin, la poignée de la porte d’entrée a la forme du A cerclé anarchiste.

Autogestion

Cette boulangerie a été créée sous forme de société coopérative ouvrière de production (Scop) en septembre 2010. Le projet a été lancé au début de la même année par deux militants, Thomas, du réseau antifasciste No Pasarán et Pierre, de la Fédération anarchiste. Il s’agissait de créer une entreprise en cohérence avec les idées du communisme libertaire, c’est-à-dire avec un fonctionnement collectif non autoritaire. « L’autogestion est très théorisée dans les milieux libertaires mais rarement mise en pratique. On voulait expérimenter un truc dont on parlait régulièrement, voir les problèmes posés par le système politique de remplacement […] et s’en servir comme appui aux luttes. »
L’idée s’est inspirée de l’expérience de la Fraternelle, une boulangerie coopérative parisienne qui a fonctionné de 1904 à 1990.
La coopérative regroupait quatre personnes en 2010. Aujourd’hui il y a neuf salarié·es et deux personnes en formation qui touchent tou·tes le même salaire. Au départ, celui-ci était de 1 500 euros net, puis il a été décidé de le baisser à 1 350 euros pour pouvoir embaucher une personne de plus. Chacun·e dispose d’une voix lors des assemblées générales qui se tiennent toutes les deux semaines, le mardi après-midi. Autant que possible, les décisions se prennent à l’unanimité. La délégation de pouvoir se fait sur « mandat impératif », c’est-à-dire qu’une personne peut avoir une activité spécialisée avec l’aval du collectif, qui peut remettre cette délégation en cause à tout moment.
Ces mandats sont plus réalistes que des tâches tournantes : pour avoir une production de qualité, il faut quand même maîtriser des savoirs, et tout le monde n’a pas les mêmes talents. « L’égalité dans le travail, dans le pouvoir et dans l’argent n’est pas toujours facile à réaliser face aux différences de compétences et d’investissement. La pénibilité du travail et le sexisme règnent dans l’artisanat boulanger. » Quatre des salarié·es ont suivi une formation de boulanger.
À travail égal, salaire égal… mais comment comparer le travail des boulang·ères qui commencent à 7 h le matin, des personnes en boutique qui doivent rester debout tout le temps, des livreu·ses dont les horaires sont très fluctuants ? C’est là un sujet de débat récurrent.
Autre thème de discussion : comment conserver un prix social quand on subit les variations rapides du prix des fournitures ? Par exemple, en novembre 2019, la farine a augmenté de 10 % d’un coup.
Les échanges se poursuivent pour savoir comment avoir un salaire un peu plus élevé sans renoncer aux engagements militants, sans trop grossir, dans des locaux déjà trop petits.

Solidarités

La boulangerie est ouverte du mardi au samedi. Le pain est issu de farine biologique locale (produit en Seine-et-Marne). L’atelier comprend un pétrin mécanique et un four électrique. La production est de 2, 5 tonnes de pain par semaine. Il y a quinze sortes de pains (tous bio), cinq viennoiseries (au beurre non bio), un peu de pâtisserie. Les sandwichs portent des noms évocateurs : Louise Michel (chèvre, crème de poivron), Marx (jambon, emmental), Kropotkine (crème de poivron, saucisson, roquette), les menus sont soit « Bolchevique » soit « Communard ». Outre le passage de 200 à 300 personnes par jour, la boulangerie fournit également quelques collectivités (crèches, lycée), une dizaine de restaurants, une dizaine d’Amap de Seine-Saint-Denis… Deux personnes gèrent les livraisons.
Les prix affichés sont un peu plus bas que ceux des boulangeries voisines. Mais en plus, depuis 2012, sur simple demande et sans avoir à se justifier, on peut bénéficier du tarif social : une remise d’environ 25 %. À l’inverse, pour les client·es qui le peuvent, il est possible de payer double tarif et de laisser une « baguette suspendue » pour les personnes en difficulté.
Le soir, ce qui n’a pas été vendu est offert avant la fermeture, ce qui fait le bonheur de quelques squats, d’associations d’aide aux migrant·es et aux sans-logis.
En 2012, la boulangerie figurait parmi les organisations qui ont lancé la « foire à l’autogestion » à l’occasion des 30 ans du lycée autogéré de Paris (1).
En 2016, l’équipe s’est rendu compte qu’elle n’avait pas mis d’argent de côté pour renouveler l’outil de travail. Cela a rendu difficile la situation financière après la panne définitive de l’un des fours. Une partie de l’équipe s’est désinvestie à ce moment-là, et le local a même été mis en vente pendant deux mois. Heureusement, la solidarité a alors fonctionné dans l’autre sens : les Montreuillois·es se sont mobilisé·es pour lever les fonds nécessaires (35 000 euros). Et de nouvelles personnes sont arrivées.
En 2020, la crise sanitaire du Covid a été une épreuve pour l’équipe et un autre renouvellement a eu lieu. Seules trois personnes sur dix ont poursuivi l’expérience.
Il y a un fort attachement à la cause zapatiste. Dans une autre vie, Virginie a été anthropologue et a travaillé au Mexique, dans la région du Chiapas. Elle relaie ici cette lutte et à l’automne 2021 : la boulangerie a accueilli une délégation de zapatistes partis à la conquête de l’Europe. À droite en entrant dans la boulangerie, on trouve un petit coin « zapatiste », avec un peu d’artisanat, une bibliothèque, des tracts, des affiches de différentes luttes et du café offert gratuitement en dégustation.
L’équipe trouve encore le temps de s’investir dans la vie de quartier en participant à des fêtes, des repas collectifs, en fournissant du pain à des travailleurs en grève…
L’autogestion en pratique, avec ses difficultés et ses joies, permet d’appliquer nos idées sur le terrain. Le pain est une base importante pour la solidarité et l’aide au développement d’autres alternatives.

Michel Bernard

La Conquête du pain, 47, rue de la Beaune, 93100 Montreuil, tél : 01 83 74 62 35

(1) Lycée autogéré de Paris, 393, rue de Vaugirard, 75015 Paris, tél : 01 42 50 39 46, https://www.l-a-p.org/. Voir reportage photo dans Silence no 427, octobre 2014.

Pour aller plus loin :
• « Travailler moins, et si on essayait ? », Silence, no 453, février 2017
• « Coopératives, question de taille », Silence, no 444, avril 2016
• « Autogérons les coop’ alimentaires ! », Silence, no 470, septembre 2018