Une rencontre autour de la décroissance en Inde

Silence co-édite avec les éditions Ecosociété La voie de la sobriété. La troisième courbe ou la fin de la croissance de Mansoor Khan, livre qui sort le 5 mai 2022. Michel Bernard, qui l’a traduit, nous amène à la découverte de la ferme et de la pensée de son auteur.

Lors d’un voyage en Inde en 2018 avec ma compagne, nous cherchions à visiter les Nilgiris, une région montagneuse au nord-ouest de l’État du Tamil Nadu, réputée pour la culture du thé et ses réserves naturelles où les tigres sont encore présents. Ooty, avec ses 90 000 habitant∙es, en est la principale ville. C’est aussi la plus haute de l’Inde du Sud, nichée à 2200 m d’altitude. À l’époque de la colonisation britannique, l’été venu, le gouvernement du Tamil Nadu y déménageait ses quartiers pour se mettre au frais.
En cherchant un hébergement, nous sommes tombé∙es sur le site internet d’une ferme bio avec des cottages assez chics, Acres Wild (1). Les pages présentent la démarche écolo du projet, et parlent du pic de pétrole, du risque d’effondrement de la civilisation. Nous découvrons également que le propriétaire des lieux, Mansoor Khan, a écrit un livre sur ces sujets. Nous prenons donc rendez-vous avec lui pour une visite de la ferme, des cottages et pour discuter autour du livre.

Une ferme écolo en altitude

Pendant la première heure, nous faisons une visite de la ferme, qui est installée sur une forte pente : tout en haut, on trouve une étable avec une dizaine de vaches. Le sol bombé permet de récupérer urine et bouses dans une cuve à l’extérieur. Là, de l’eau est ajoutée pour rendre le mélange plus liquide. Le liquide descend ensuite par gravité dans une cuve de fermentation enterrée, de grande taille. Il en ressort du biogaz qui sert à alimenter les plaques de cuisson et à chauffer les habitations. La partie solide sert de compost pour les champs. L’eau, disponible toute l’année, alimente les différents bâtiments. Une retenue à l’extérieur sert à alimenter le potager (et parfois même de piscine pour les éléphants !). Chaque maison (celle de la famille de Mansoor, celles des salarié∙es ainsi que cinq cottages pour des touristes) dispose de capteurs solaires pour l’eau chaude et certaines de photopiles pour l’électricité (pour l’éclairage essentiellement, et non de gros appareils électroménagers). Le lait des vaches est utilisé dans une fromagerie dont les produits sont écoulés d’abord auprès des résident∙es, ensuite dans un magasin mis en place par Keystone foundation dans le centre du village. Keystone est une association qui défend les droits des peuples autochtones présents dans les forêts voisines et fait la promotion de l’agriculture biologique locale et du commerce équitable (2).

Mansoor est le fils d’un célèbre réalisateur de films bollywoodiens. Il a lui-même réalisé quatre films avant de décider de quitter Mumbai avec sa famille et de faire un retour à la nature, en recherche d’une plus grande autonomie. Il est venu s’installer là, car il y vient pour les vacances depuis l’enfance. Les terrains (22 hectares) ont été achetés en 2005 et les maisons construites entre 2006 et 2008. Les premières sont en adobe (85 % de terre, 10 % de ciment, 5 % de sable). Les briques de terre crue ont été réalisées à l’aide d’une machine manuelle. Mais la loi indienne impose qu’une construction soit achevée dans un délai restreint, et pour finir dans les délais prescrits, certains bâtiments ont été faits en briques de terre cuite.

Avant que Mansoor investisse les lieux, la ferme produisait du thé. Les théiers ont été arrachés, car comme pour toute monoculture, ils nécessitent d’importants traitements phytosanitaires. Du fait des fortes pentes, ce genre de culture laisse s’écouler rapidement les pluies abondantes des moussons qui lessivent les sols et les appauvrissent (un peu comme les vignes en France lorsque les rangées sont dans le sens de la pente). Mansoor pense que le thé bio n’existe pas : selon lui, chacun∙e est libre de se prétendre "bio", mais il soutient qu’il n’y a aucun contrôle sérieux en Inde.

Une approche holistique

Sa démarche va plus loin que la bio : pour lui, il faut une approche holistique. Dans un contexte qui voit les multinationales transporter des produits dans le monde entier, la vente au niveau local est ainsi pour lui un critère important. Il n’aborde toutefois pas la question sociale et le maintien du système des castes : de nombreuses personnes qui travaillent pour lui et les échanges avec elles sont limités, car Mansoor ne parle que très mal le tamoul, la langue locale.

Outre de grands potagers, des serres, des prairies pour les vaches, il a laissé repousser les arbres sur la partie supérieure de la ferme, la forêt permettant de stocker l’eau et d’éviter les périodes de sécheresse. Comme nous nous étonnons de la beauté des fleurs un peu partout, il nous explique que celles-ci sont un héritage des Britanniques : ces dernier∙es ont aménagé de nombreux jardins botaniques et les graines se sont ensuite dispersées dans toute la région. Il n’a, personnellement, planté aucune fleur. Après le remplacement des théiers, il a fallu six ans pour restaurer le sol. Aujourd’hui, la production est modeste : 4 à 5 kg de fromage par jour, à quoi s’ajoutent différents produits du jardin, une production suffisante pour que les petits déjeuners des résident∙es des cottages soient entièrement produits sur la ferme toute l’année.

Alors que la température tombe aussi rapidement que la nuit, nous rentrons pour un entretien sur son livre, The Third Curve (La troisième courbe). Deux heures de débats passionnés où nous échangeons sur nos idées respectives.

La troisième courbe : la voie de la sobriété

Imaginez que vous soyez un coureur à pied. Votre entraîneur vous dit que grâce à un programme sérieux, il va vous permettre d’améliorer de 10 % vos performances. Vous allez le croire et effectivement, un an plus tard, vous aurez progressé de 10 %. Mais là, il vous dit qu’il va renouveler cette progression l’année suivante et, là, vous avez un doute. Et vous aurez raison : on ne peut pas progresser indéfiniment. C’est pourtant ce qu’essaient de nous faire croire tous les gouvernements du monde quand ils nous parlent de la croissance économique.

Mansoor Khan, très pédagogue, utilise dans son livre des exemples concrets pour nous expliquer comment nous vivons dans une société où se sont développées deux courbes : la première est une vision de l’esprit, celle qui voit une progression constante et sans limites. C’est le "concept". La seconde est celle du corps qui, au début, peut suivre l’esprit dans son envie de progression, mais qui avec l’âge, va découvrir ses limites, et qui, après une phase de progression, va connaître une baisse des performances du fait de l’usure du corps. C’est la "réalité".

Le fonctionnement de la planète est le même : avec la révolution industrielle, on a pu penser que le développement, le "progrès" pouvait se poursuivre à l’infini. Mais aujourd’hui, après le passage du pic de production du pétrole, on sait qu’il n’en est rien et il est probable que comme pour un corps humain, nous allions vers un déclin rapide de notre potentiel énergétique.

Mansoor Khan a écrit son livre après avoir fait des conférences pendant des années. Il intervient notamment dans les écoles de commerces et les banques, précisément parce que c’est là que cette vision de la croissance infinie est la plus ancrée. Il a donc écrit ce livre pour répondre aux fausses solutions qu’il entend jour après jour, et pour nous inviter à suivre une "troisième courbe".

Fausses solutions

La première fausse solution est que si nous sommes au sommet de la courbe et que celle-ci est symétrique, c’est qu’il nous reste encore la moitié du pétrole disponible. C’est mathématiquement juste, mais économiquement et énergétiquement faux : la première moitié de l’exploitation du pétrole a permis d’exploiter le pétrole le plus accessible, alors qu’à partir de maintenant, il nous faut aller chercher celui qui est de plus en plus profondément enfoui, donc cela coûte de plus en plus cher et cela nécessite de plus en plus d’énergie. Sur ce dernier point, les calculs sont connus : il va arriver un moment où, pour sortir un litre de pétrole du sol, il faudra consommer plus d’un litre de pétrole, donc l’exploitation pétrolière ne sera plus rentable, même en y mettant le prix. Il restera donc d’importantes quantités de pétrole dans le sous-sol à la fin de notre consommation des énergies fossiles. Le raisonnement est le même pour le charbon ou le gaz.

La deuxième fausse solution est que l’on va trouver de nouvelles nappes de pétrole. Il suffit de prendre les données statistiques pour voir que l’on en trouve de moins en moins souvent.

La troisième fausse solution est que nous allons trouver des réponses techniques comme le nucléaire ou les nanotechnologies pour pallier la fin des hydrocarbures. Mansoor répond que cela rend la société plus complexe, plus fragile, plus dangereuse. L’histoire des techniques montre bien que lorsque l’on répond à un problème par une nouvelle technologie, de nouveaux problèmes plus importants apparaissent (les déchets nucléaires par exemple).

La quatrième fausse solution est que nous pouvons développer les énergies alternatives. Toutes ces énergies alternatives sont issues du soleil : le bois, l’eau, les photopiles, les chauffe-eau solaires, les éoliennes… Comme le sont en fait aussi les énergies fossiles : le charbon, le gaz et le pétrole, issues de la décomposition du bois, lequel est une forme de stockage du soleil. Si on utilise directement le bois, en trop grandes quantités, on ne pourra plus alimenter les stocks futurs d’énergies fossiles, et on aura du mal à renouveler les forêts et l’écosystème qui va avec. Lorsque les barrages tirent de l’énergie de l’eau, cette énergie ne se renouvelle que parce que le soleil provoque l’évaporation qui permet de remonter l’eau, c’est donc limité. Enfin, cela immobilise des matériaux pour transformer cette énergie en électricité ou autre vecteur de transport de l’énergie. Alors que le développement des renouvelables n’en est qu’à ses débuts, il y a déjà des interrogations sur la poursuite du développement des photopiles et de certaines parties des éoliennes.

Mansoor utilise une image parlante : lorsque dans notre corps, les cellules cessent de se renouveler harmonieusement, il y a une accumulation de cellules incontrôlées. C’est ce que l’on appelle un cancer. En économie, lorsque l’on détruit la nature pour en faire de l’énergie sous des formes incontrôlées, on appelle cela le progrès !

Sobriété

Actuellement, nous vivons à crédit sur le dos de la nature, en exploitant des ressources qui ont mis des millions d’années à se constituer. Il nous faut donc réfléchir à des modes de vie "soutenables", c’est-à-dire dans lesquels on consomme moins que ce que la nature est capable de produire. C’est pourquoi il faut essayer de tendre vers une société plus sobre. C’est cette trajectoire, cette transition qui constitue la troisième courbe.

Mansoor connaît bien les écrits de Rob Hopkins sur les territoires en transition (3). Il apprécie la démarche du "plan de descente énergétique", qu’il classe toutefois dans les démarches "environnementales", comme, en Inde, celle de Vandana Shiva qui a reçu et apprécié son livre. Mais, pour lui, cela ne suffit pas : il faut aussi arriver à définir une économie qui soit en cohérence avec cela et tenir compte des connaissances scientifiques. Actuellement, le problème financier est central : tant que les banques prêteront avec l’obligation de rembourser des intérêts, l’emprunteur n’aura pas d’autre solution que de faire croître son avoir. Il faut donc aussi changer notre rapport à l’argent.

L’idée de publier son livre en français est née de cette discussion passionnante. Je remercie les Éditions Écosociété et la revue Silence de s’être lancé dans l’aventure et de permettre au public francophone de prendre connaissance du travail remarquable et très pédagogique de Mansoor. Après votre lecture, vous ne pourrez que conclure avec lui qu’il nous faut impérativement envisager la fin de la croissance telle que nous la connaissons et nous engager sur le chemin de la transition.

Michel Bernard

(1) http://acres-wild.com

(2) https://keystone-foundation.org

(3) Ron Hopkins, Manuel de Transition. De la dépendance au pétrole à la résilience, Montréal, Écosociété/Silence, 2010.

La voie de la sobriété : la troisième courbe ou la fin de la croissance

Si votre entraîneur de course à pied vous disait que vous allez améliorer de 10% vos performances chaque année, vous auriez raison d’émettre quelques doutes : on ne peut pas progresser indéfiniment. C’est pourtant ce que nous font croire gouvernements et économistes quand ils nous parlent de la croissance économique.

Écologiste indien ayant étudié aux États-Unis, Mansoor Khan met à profit ce double ancrage culturel pour offrir une contre-argumentation efficace au discours dominant. Avec des images frappantes et un grand souci de vulgarisation, il explique de façon originale pourquoi notre modèle économique est voué à l’échec.

Si notre esprit peut imaginer une croissance infinie et exponentielle – c’est la première courbe, le concept –, notre corps nous rappelle les limites auxquelles nous buterons inévitablement, à l’image des ressources de la planète que nous ne pouvons exploiter à l’infini – c’est la deuxième courbe, la réalité. L’illustration la plus manifeste de cette finitude des ressources est le pic pétrolier autour de 2008, quand le sommet de la courbe a été atteint. C’est sur la base de ce constat que l’auteur développe la troisième courbe, celle de la sobriété énergétique et de l’équilibre économique, à l’intérieur des limites écosystémiques de la planète. C’est seulement en identifiant les relations oubliées entre l’argent et l’énergie, le capital et les ressources, le concept et la réalité, que nous pourrons comprendre les pièges de la croissance perpétuelle et redéfinir un horizon viable.

« Une présentation claire et nette de la folie et de l’absurdité de l’hypothèse économique selon laquelle nous pourrions avoir une croissance perpétuelle et illimitée sur une planète aux ressources écologiques limitées. […] Nous avons besoin d’un nouveau paradigme basé sur l’écologie réelle de notre planète. Le livre de Mansoor Khan est essentiel pour toutes les personnes qui veulent avancer vers ce nouveau paradigme. »
Vandana Shiva, écrivaine et militante écologiste

En partenariat avec les Éditions Écosociété.
Traduit de l’anglais par Michel Bernard.


Commander