Faire face à la guerre et renforcer la démocratie

Le choix de la résistance armée face à une invasion militaire a de lourdes conséquences, en vies humaines mais aussi sur la société et la démocratie, au-delà même du pays occupé, estime Serge Perrin, du Mouvement pour une alternative non-violente.

Alors que les médias nous informent sur la quantité et le type d’armes livrées à l’Ukraine par les pays européens, le nombre de personnes déplacées — majoritairement femmes et enfants — s’élève déjà à 10 millions d’individus à l’heure où cet article est écrit. Depuis le 25 février, les hommes de 18 à 60 ans ne peuvent plus quitter le pays du fait de la mobilisation générale, et certains restent par choix pour se battre par les armes. Nous ne pouvons que respecter ces citoyen·nes qui décident volontairement d’être prêts à mourir pour leur liberté... et être solidaires de ceux qui, forcés de prendre les armes, cherchent à déserter. Mais, en tant que militant·es de la non-violence, nous nous interrogeons sur le résultat de cette guerre, que les militaires russes occupent tout ou partie de l’Ukraine. Nous souhaitons utiliser l’expérience du passé et du présent pour penser l’avenir.

Le choix des armes et ses conséquences sur la société civile

Le choix de la défense militaire par l’État ukrainien est lourd d’implications. Les logiques militaires sont implacables et, malgré les accords internationaux, les bombardements des villes — donc des civils — sont une pratique courante. Depuis la Seconde Guerre mondiale, on a comptabilisé davantage de morts civils que de morts militaires dans les conflits armés. Pourtant, n’est-ce pas la société civile, dans toutes ses composantes humaines et organisationnelles qu’il s’agit de défendre ? Comment justifier d’avoir fait le choix de moyens de défense impliquant la mort de nombreu·ses militaires et civil·es, la destruction des infrastructures du pays qui mettra de nombreuses années à se reconstruire, et l’exil précipité de millions de personnes ?

Y a-t-il des alternatives à la résistance militaire ?

Les expériences de résistance civiles non-violentes commencent à être bien documentées. Il s’agit d’engager une lutte pour augmenter massivement les coûts de l’occupation, tout en limitant la prise de risque individuelle.
Que peuvent faire les citoyen·nes non armé·es pour défendre leur pays ? En zone occupée, la non-coopération, la désobéissance civile, de multiples formes de boycott, de blocages, de cyber-résistance, de rébellions éducatives peuvent contribuer à priver le gouvernement d’occupation des bénéfices politiques de sa supériorité militaire.
Ce sont des résistances civiles qui ont poussé à la fin de l’occupation syrienne au Liban en 2005, au changement de régime en Tunisie en 2011. Le Timor oriental a obtenu son indépendance de l’Indonésie après une campagne de résistance civile non-violente en 1989 (1).
Déjà, contre l’Union soviétique, les opposant·es avaient fait l’analyse que le pouvoir n’est pas au bout du fusil quand c’est l’adversaire qui détient presque tous les fusils. En Tchécoslovaquie, en 1968, la population avait massivement utilisé la démoralisation des troupes russes en expliquant aux soldats occupants qu’elle voulait le socialisme. Plusieurs régiments ont alors dû être rapatriés pour refus d’obéissance. Les panneaux de direction ont été supprimés et remplacés par la direction « Moscou ». Par la suite, ce sont bien les manifestations non-violentes en République démocratique d’Allemagne (RDA) qui ont aboutit à la chute du mur de Berlin en 1999, et non les armes nucléaires étasuniennes, britanniques ou françaises.

Refuser la violence pour rester démocratique

Dans un livre récemment traduit en français, Pouvoir de la non-violence — Pourquoi la résistance civile est efficace (2), Erica Chenoweth et Maria J. Stephan ont analysé 323 campagnes de résistance violentes et non-violentes entre 1900 et 2006.
Leur constat est que les résistances non-violentes parviennent à atteindre leur objectif (totalement ou partiellement) deux fois plus souvent que les résistances violentes. Autre constat : la mise en place d’un régime démocratique après une résistance non-violente est beaucoup plus fréquente qu’à la suite d’une résistance armée, même en cas de succès partiel (3).
La victoire d’une insurrection armée favorise la rechute du pays dans l’autoritarisme. Les raisons sont compréhensibles : le nouveau pouvoir est tenté d’utiliser encore la violence pour purger l’État des derniers soutiens de l’ancien régime, les formes d’organisations militaires sont en contradiction avec les pratiques de la démocratie (pratique du secret, rapport hiérarchique), la culture politique de résolution du conflit par la violence perdure comme moyen d’imposer ses préférences politiques et d’augmenter son pouvoir. Cela devient une « option tactique » et s’oppose à une recherche de consensus dans la gestion politique du pays.
À l’inverse, une mobilisation non-violente massive devient un rempart contre des dérives d’un nouveau pouvoir. Une population exercée à la non-coopération et à la désobéissance civile constituera plus facilement un contre-pouvoir démocratique au nouveau pouvoir mis en place.
Les victoires militaires peinent à établir un ordre civil stable et légitime. Elles accroissent la probabilité de conflits internationaux. Elles forment plus des « spécialistes de la violence que des experts en politique ».

La guerre en Ukraine et le choix des armes renforcent la militarisation de l’Europe

Le conflit en Ukraine vient justifier la politique de hausse du budget militaire français. « Notre pays amplifiera l’investissement dans sa défense, décidé dès 2017 », a assuré Emmanuel Macron dans son allocution du 3 mars 2022 (4).
L’Allemagne a pris la décision de se réarmer et une hausse de 100 milliards du budget militaire a été décidée dès cette année 2022.
Pour la première fois, le budget européen 2021-2027 intègre un fonds de défense (7,9 milliards d’euros) afin d’encourager, entre autres, la recherche et le développement des armes. Le fond de facilité européenne pour la paix (FEP) est utilisé pour livrer des armes à l’Ukraine, alors qu’il n’était pas question, jusque-là, de fournir du matériel létal (5). L’Union européenne a approuvé le 21 mars la constitution d’une force de 5 000 combattant·es et s’est engagée à augmenter ses dépenses militaires afin d’être en mesure de mener seule des interventions d’ici 2025.
Nous avons déjà constaté que la logique militaire pour lutter contre le terrorisme a renforcé les atteintes aux droits démocratiques en France : armée qui patrouille dans les gares et les aéroports, arsenal de mesures administratives (6), surveillance renforcée des données (7), etc. Ces contrôles s’attaquent à l’un des fondements même de l’État de droit : l’existence d’une vie privée séparée de la vie politique.
On voit donc que le choix de la résistance militaire ou non-violente a des conséquences directes sur l’avenir de la démocratie, en Ukraine comme en Europe.

Serge Perrin
MAN-Lyon, Mouvement pour une alternative non-violente, 187 montée de Choulans, 69005 Lyon, www.nonviolence.fr.

(1) Nous avons ainsi des retours d’expériences sur le renversement de dictateurs ou de régimes autoritaires en Serbie (2000), à Madagascar (2002), en Georgie (2003) et déjà en Ukraine (2004).
(2) Pouvoir de la non-violence, Calmann-Lévy, 2021, 488 pp.
(3) La base de donnée a été actualisée jusqu’en 2015 et confirme le différentiel entre les deux formes d’action.
(4) Votée en 2018, la loi de programmation militaire 2019-2025 prévoyait déjà des augmentations annuelles de 1, 7 milliard d’euros par an pour atteindre 41 milliards de crédits en 2022, puis des paliers de 3 milliards pour obtenir une enveloppe de 50 milliards et un objectif de 2 % du PIB en 2025.
(5) Les dépenses militaires qui seront mises en œuvre dans l’Union européenne atteindront environ 175 milliards d’euros en 2022, soit 1, 25 % du produit intérieur brut européen.
(6) Dont des actions « préventives » pouvant entraîner des privations de liberté, telles que celles appliquées contre les mouvements écologiques lors de la COP21 et contre le mouvement de résistance à Bure.
(7) Des dispositions imposent la conservation préventive des données de connexion sur internet pendant une période de douze mois, et les agents de l’administration fiscale peuvent avoir accès aux données conservées.