Jean-Marie Muller, la non-violence est une philosophie de combat

Jean-Marie Muller, décédé le 18 décembre 2021 à l’âge de 82 ans, a posé les bases philosophiques d’une non-violence politique en enracinant sa pensée dans l’action.

Né à Vesoul en 1939, Jean-Marie Muller enseigne la philosophie jusqu’en 1970, date à laquelle il quitte l’enseignement pour se consacrer à la non-violence. En 1967, il renvoie son livret militaire au ministre de la Défense et est condamné à 3 mois de prison avec sursis. En 1974, il est l’un des fondateurs du MAN, Mouvement pour une alternative non-violente. Il est l’auteur de 36 livres consacrés à la non-violence.
Sa pensée se forge dans l’action. « Je ne crois pas que l’on puisse être non-violent avant de s’engager dans l’action non-violente. C’est précisément en entrant dans l’action non-violente que l’on devient non-violent, de même que c’est en forgeant que l’on devient forgeron. Prétendre être non-violent sans agir, ne serait-ce pas comme prétendre être forgeron sans forger ? » (1) Il prend part à la lutte du Larzac, et participe en 1973 à l’expédition du Bataillon de la paix à bord du Fri pour protester contre les essais nucléaires français en Polynésie.

Une pensée enracinée dans des engagements collectifs

Installé près d’Orléans avec sa femme Hélène et leurs deux enfants, il parcoure également le monde jusque dans les années 2010 à la rencontre des mouvements de lutte, de libération et de défense des droits en Colombie, au Liban, en Palestine, en Irak, au Tchad, au Cameroun, avec les Kurdes et les Basques, etc.
Sa pensée se forge en lien avec une réflexion et un engagement collectif, d’abord au sein de la communauté non-violente d’Orléans, puis du MAN, de l’IRNC (Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits qu’il contribue à fonder en 1984), de la revue Alternatives Non-Violentes, ou encore du Comité pour l’Intervention Civile de Paix.
Orateur, il marque plusieurs générations de militant·es et constitue souvent le déclic vers l’engagement non-violent. C’est après l’avoir écouté que le Général Jacques De Bollardière, ancien résistant, mis aux arrêts pour avoir refusé la torture en Algérie, s’engage à ses côtés dans le combat non-violent.

« La violence ne mérite pas seulement une condamnation, elle exige une alternative »

Au fondement de la pensée de Jean-Marie Muller il y a un travail pour clarifier les concepts. En effet, sans distinguer la violence de l’agressivité, de la force, de la lutte et du conflit, il est inutile d’aller plus loin car on restera dans la confusion la plus totale, et parler de « non-violence » devient alors absurde. (2)
La violence est un acte ou une situation qui porte atteinte à l’intégrité de la personne. « La violence blesse et meurtrit l’humanité de celui qui la subit », mais également « l’humanité de celui qui l’exerce ». (3)
Pour saisir la vérité de la violence, il faut se placer du côté de celui ou celle qui la subit. « Si, pour définir la violence, on se place du côté de celui qui l’exerce, on risque fort de se tromper sur sa véritable nature en entrant aussitôt dans les processus de légitimation qui justifient les moyens par la fin. Il faut donc définir la violence en se situant d’abord du côté de celui qui la subit. Ici, la perception est immédiate. » (4). Or l’histoire des guerres est racontée par celles et ceux qui ont vaincu.
Dès lors que la violence est identifiée non pas comme une solution mais comme un problème, il devient nécessaire de lui trouver des alternatives. Jean-Marie Muller ne cessera d’explorer quels peuvent être les « équivalents fonctionnels » de la violence dans différents contextes : les stratégies d’action non-violente pour lutter contre les injustices établies, la défense civile non-violente comme alternative à la défense armée, ou encore l’intervention civile de paix (ICP) dans les zones de conflit comme alternative à l’intervention militaire. (5).

Stratégie de l’action non-violente

Jean-Marie Muller séjourne plusieurs fois en Inde et va devenir l’un des meilleurs spécialistes de la pensée gandhienne. Son ouvrage Stratégie de l’action non-violente constitue une référence. Il y décortique les étapes d’une action non-violente, nombreux exemples à l’appui. « En dramatisant l’injustice, l’action non-violente exerce sur l’adversaire une pression morale, en tarissant les sources de son pouvoir, elle exerce sur lui une contrainte sociale. », écrit-il. (6) Son livre est traduit en polonais et est utilisé comme manuel par le mouvement de résistance Solidarnosc dans les années 1980, et exerce aussi par la suite une influence dans le monde arabe où il est traduit.

C’est un plus grand malheur d’exercer la violence que de la subir

Jean-Marie Muller laisse un héritage essentiel au niveau de la philosophie de la non-violence. En synthétisant de nombreux apports et en clarifiant les concepts, il pose les bases d’une pensée laïque de la non-violence, qu’il veut de portée et de valeur universelle. Dans ses ouvrages philosophiques, il aime « rendre visite » aux philosophes, pour dégager ce qui peut aider à fonder une philosophie de la non-violence et ce qui y fait obstacle. Il s’intéresse aux œuvres de Freud, Jankélévitch, Kant, Eric Weil, Simone Weil, Lévinas, Camus ou encore René Girard. Pour lui, « c’est l’un des fondements philosophiques de la non-violence que c’est un plus grand malheur pour l’homme d’exercer la violence que de la subir. » (7). Ainsi, « la transcendance de l’homme, c’est cette possibilité de préférer mourir pour ne pas tuer que de tuer pour ne pas mourir, parce que la dignité de sa vie a plus de prix à ses yeux que sa vie elle-même. » (8)


Délégitimer la violence

C’est sans doute le pilier central de la réflexion de Jean-Marie Muller que de délégitimer la violence, en faisant la distinction entre violence légitime et nécessaire. « La violence se donne toujours pour justification de n’être qu’une violence seconde qui s’oppose à la violence première de l’autre. », estime-t-il. (1) « L’histoire a amplement prouvé non seulement [que la doctrine de la guerre juste] n’a pas arrêté la moindre guerre, mais qu’elle a permis au contraire de toutes les justifier. ». Nécessité ne vaut pas légitimité : « Même lorsque la violence apparaît nécessaire, l’exigence de non-violence demeure ; la nécessité de la violence ne supprime pas l’obligation de non-violence. » Même lorsque la violence s’est avérée malheureusement nécessaire faute d’alternatives dans certaines situations, on doit la considérer comme un échec. La seule attitude éthique consiste à refuser de la célébrer comme une victoire, mais au contraire à prendre le deuil des personnes que nous avons dû tuer ou meurtrir. Et à renforcer les efforts pour lui chercher des alternatives efficaces.
« En définitive, ce qui fonde la culture de la violence, ce n’est pas tant la violence que sa justification », estime-t-il. « Si nous légitimons aujourd’hui la violence pour la bonne cause, comment pourrons-nous nous opposer demain à ceux qui légitimeront la violence pour la mauvaise cause ? Suffira-t-il de discuter seulement de la cause et non plus de la violence ? Évidemment non. » « Justifier la violence qui s’avère aujourd’hui nécessaire, c’est rendre la violence encore nécessaire demain ; c’est déjà justifier toutes les violences à venir et c’est enfermer l’avenir dans la nécessité de la violence », conclut-il.
À l’inverse, « La vérité de la non-violence est d’abord la vérité de la relation à l’autre et, dès lors, elle est le contraire même d’une idéologie qui sacrifie la relation à l’autre pour faire triompher la vérité. »
(1) L’ensemble des citations de cet encadré sont tirées de son livre Le courage de la non-violence (Les éditions du Relié, 2001), respectivement pages 200, 215, 118, 67, 123, 124 et 105-106.
Désarmer les dieux

Jean-Marie Muller est un penseur laïque mais également en dialogue critique constant avec l’institution catholique notamment, se définissant parfois comme « un malcroyant hors les murs ». Pour lui, la doctrine chrétienne de l’amour est insuffisante. Notre histoire est en grande partie la somme des guerres que les humains se sont livrés les uns aux autres au nom de cet amour. Il faut donc lui substituer la non-violence comme référent éthique universel.
À la différence d’une conception répandue de la non-violence, spirituelle et un peu mystique, basée sur la conversion de l’adversaire, il affirme que « l’action directe non-violente a pour but immédiat non pas d’établir avec l’adversaire des relations d’amour mais de créer un rapport de forces » et de le contraindre. (9).
Il s’applique, notamment dans son ouvrage Désarmer les dieux, à tenter de « désarmer les prophéties et les théologies », en déconstruisant les représentations d’un dieu armé, passant « du Dieu des armées au Dieu désarmé »(10). Pour cela, il passe le christianisme et l’islam (leurs pratiques et leurs doctrines) au crible de la non-violence, référent éthique universel et critère de jugement du religieux.

Contre la préméditation du crime nucléaire

Jean-Marie Muller s’engage dans les années 70 avec le MAN dans la « troisième voie » alternative au capitalisme et au communisme que constitue alors le socialisme autogestionnaire, puis il restera toute sa vie proche de la gauche altermondialiste.
En réponse aux critiques formulées contre la désobéissance civile, il écrit : « L’histoire nous apprend que la démocratie est beaucoup plus souvent menacée par l’obéissance aveugle des citoyens que par leur désobéissance. » (11)
L’un des principaux combats de Jean-Marie Muller concerne l’opposition à la bombe atomique et à la doctrine de la dissuasion nucléaire. Il plaidera jusqu’à la fin de sa vie pour un désarmement nucléaire unilatéral de la France. Pour lui, « la préméditation du crime nucléaire constitue la négation et le reniement de toutes les valeurs morales, éthiques, intellectuelles et spirituelles qui fondent la civilisation ». (13)
Silence a donné à plusieurs reprises la parole à Jean-Marie Muller dans ses pages (12). Son action et ses écrits nous rappellent que « même si la non-violence n’offre pas toujours la bonne réponse, elle pose toujours la bonne question » (14).

Guillaume Gamblin

Pour aller plus loin :
www.jean-marie-muller.fr
MAN, 47 avenue Pasteur, 93100 Montreuil, tél. : 01 45 44 48 25, www.non-violence.fr.
Stratégie de l’action non-violente, Fayard 1975, Le Seuil 1981.
Le principe de non-violence, Desclée de Brouwer, 1995
Gandhi l’insurgé, Albin Michel, 1997
Vers une culture de non-violence, avec Alain Refalo, Dangles, 2000
Dictionnaire de la non-violence, Le Relié, 2005
Désarmer les dieux, Le Relié, 2010
L’impératif de désobéissance, Le passager clandestin, 2011

(1) « MAN. À la recherche d’une sagesse politique », dans Gandhi, artisan de la non-violence, hors-série de Non-Violence Actualité, 1991.
(2) Ce qui l’amènera à publier le Lexique de la non-violence (hors-série d’Alternatives Non-Violentes) en 1988 puis le Dictionnaire de la non-violence en 2005 aux éditions du Relié.
(3) Le principe de non-violence. Une philosophie de la paix (Desclée de Brouwer, 1995) p. 36.
(4) Ibid., p. 34.
(5) Ce qu’il développe dans ses livres Stratégie de l’action non-violente (Fayard, 1972), La dissuasion civile (avec Christian Mellon et Jacques Sémelin, Fondation pour les études de défense nationale, 1985), et Principes et méthodes de l’intervention civile (Desclée de Brouwer, 1997).
(6) Stratégie de l’action non-violente, op.cit., p. 45.
(7) Le principe de non-violence, op. cit., p.75.
(8) Ibid., p.85.
(9) Stratégie de l’action non-violente, op.cit., p. 40.
(10) Désarmer les dieux, Les éditions du Relié, 2010, p. 19.
(11) Dictionnaire de la non-violence, op. cit., p. 90. Voir aussi son livre Désobéir à Vichy. La résistance civile des fonctionnaires de police, Presses universitaires de Nancy, 1994.
(12) Voir ses entretiens avec André Bernard, anarchiste non-violent,« Agir ensemble contre le pouvoir militaire ? » et « Quelles bases communes entre anarchisme et non-violence ? » dans Silence n°356 d’avril 2008, ou encore « Le meurtre est la question posée. Les Palestiniens et les Israéliens face au mur de la violence », dans Silence n°357, mai 2008.
(13) Voir son livre Libérer la France des armes nucléaires, Chronique Sociale, 2014.
(14) Le courage de la non-violence, op. cit., p. 113.