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Territoires zéro chômeurs : des profils cabossés investis dans des activités sociales

Moran Kerinec

C’est dans un préfabriqué d’apparence banale que se déroule une expérience sociale. À l’intérieur, Suzanne s’applique sur sa machine à coudre. Sous ses doigts, le pied presseur suture des couches réutilisables. Seul un mur la sépare du hangar où Mustapha applique sa ponceuse sur le fil d’une commode fatiguée. Par l’ouverture d’une porte de garage, on devine le dos de Gaëtan, qui ausculte puis opère le moteur de l’utilitaire stationné dans son garage solidaire. Trois métiers sans lien apparent, réunis entre les murs d’Actypoles, en bordure de Thiers, petite commune du Puy-de-Dôme. Étrange laboratoire où s’expérimente un projet de société. Celui des « territoires zéro chômeur de longue durée » (TZCLD), engagé en 2016 dans treize communes de France.

« Un jeu d’équilibriste complexe »

Le pari des TZCLD ? Identifier sur un territoire les personnes privées durablement d’emploi (PPDE), et les besoins non remplis par les collectivités locales et les entreprises privées. À ces personnes est proposé un emploi en CDI, rémunéré au Smic, sans sélection préalable. Elles sont employées dans une entreprise à but d’emploi (EBE), qui définit et adapte les services qu’elle propose en fonction des besoins à combler sur le territoire, des projets de ses employé·es, tout en respectant la non-concurrence face aux entreprises existantes. Un jeu d’équilibriste complexe, subventionné par l’État à hauteur de 18 000 euros annuels par emploi, par les départements au prorata des allocations économisées, et par le chiffre d’affaires des EBE. Le tout pour un coût théoriquement neutre pour les finances publiques grâce aux gains sur les prestations sociales non versées.
Impulsé par l’ONG ATD Quart Monde en 2015, le projet n’a pu réellement se déployer qu’en 2017. Le public atteint possède des trajectoires de vies complexes, dont certaines caractéristiques freinent l’embauche : femmes voilées, ancien·nes toxicomanes ou repris·e de justice. Quant aux activités, Thiers n’a pas manqué de besoins à combler : garage solidaire, recyclage informatique, récupération, rénovation et revente de meubles, collecte et broyage de déchets, travaux d’espaces verts ou café solidaires…
Le garage solidaire où s’active Gaëtan est dévoué aux personnes à faibles ressources, qui y ont accès à peu de frais. « On facture les services 15 euros de l’heure, et les pièces sont payées à prix coûtant », explique le mécanicien.
Une solution pour améliorer l’expérimentation serait de se rapprocher des entreprises privées pour favoriser la transition d’un CDI TZCLD à un retour sur le marché du travail. « Il y a déjà des dispositifs en place : si un ou une bénéficiaire identifie une occasion intéressante, il peut interrompre son contrat TZCLD pour tester un emploi. Et, si ça se passe mal, la personne peut retrouver son CDI », explique Olivier Bouba-Olga, président du Comité scientifique chargé de l’évaluation de l’expérience.
Que fixer alors comme critères de réussite ? « Montrer qu’on est capable de ramener à l’emploi des gens hors des radars, et l’effet positif sur leur vie, celle de leur entourage, répond Olivier Bouba-Olga. Nos premiers résultats montrent qu’il y a un effet positif sur les bénéficiaires au-delà de leur vie professionnelle : ils ont moins de problèmes pour se loger, pour les dépenses de transports. »

Moran Kerinec

Article initialement paru sur Reporterre

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