Article Agriculture Pesticides

La commune italienne qui voulait vivre sans pesticides

Laurence Wuillemin

Dans le Sud-Tyrol, côté italien de la frontière, la commune de Malles Venosta résiste aux géants de la culture industrielle de pomme en défendant un territoire sans pesticides. Et se fait attaquer par les autorités provinciales, furieuses de cette rébellion écologique. Récit d’une bataille en cours.

La commune de Malles Venosta, au Sud-Tyrol, devient en 2014 la première commune européenne sans pesticides. Une initiative qui est récompensée en 2020 (1) mais ne suscite aucun écho en France, bien qu’ayant fait l’objet d’un reportage sur Arte (2).

Un Sud-Tyrol défiguré par les monocultures fruitières

Les deux piliers sur lesquels s’appuie l’économie du Sud-Tyrol sont le tourisme et la production fruitière, en particulier celle des pommes : un quart du total de la production de l’Union européenne de pommes provient du Sud-Tyrol, parmi lesquelles 10 % sont d’origine biologique. Néanmoins, il faut aussi constater que l’activité agricole fait baisser l’attractivité du pays pour les touristes, alors que les recettes générées par le tourisme sont bien plus élevées que celles de l’agriculture (3) (4). Tandis que, d’un côté, les somptueux décors alpins font le bonheur des citadin·es fuyant le tohu-bohu urbain, certaines vallées au paysage traditionnel sont dévastées par les espaliers de l’agriculture industrielle et leurs piliers en béton qui grimpent à l’assaut des versants, s’alignant à perte de vue et dégradant irréversiblement le paysage. Ces monocultures fruitières témoignent du drame qui se joue derrière cette exploitation intensive. Car non seulement cette production façonnée de main d’homme pour le rendement extrême rend le pays monotone, mais l’utilisation intempestive de pesticides sur les plantations s’attaque aussi à la biodiversité environnante. Nombreu·ses sont les agricult·rices industriel·les à ne pas respecter une zone tampon, et le vent, fréquent dans cette région, transporte les aérosols bien au-delà des limites du champ traité. Ils atteignent les alentours, sans distinction, empêchant même les agricult·rices bios de pouvoir vendre leurs produits labellisés et ruinant leurs efforts pour produire une alimentation saine, car, c’est chose reconnue, les résidus se retrouvent partout.

Un village gaulois au Sud-Tyrol ?

Avec ses 24 000 hectares de superficie, Malles Venosta, 5 200 habitant·es, est la deuxième plus grande commune du Sud-Tyrol et la principale du val Venosta. Elle jouit d’un ensoleillement particulièrement gratifiant, car la vallée est orientée d’est en ouest. Une vallée qui n’a pas échappé au destin tout tracé de la monoculture de pommes, qui s’est implantée après la Seconde Guerre mondiale. Toute la vallée ? Non, justement ! À Malles Venosta, 76 % de la population s’est prononcée en septembre 2014, au cours d’un référendum, en faveur d’une agriculture sans pesticides. Ce référendum a permis au maire d’ajuster la loi aux souhaits et besoins de la majorité des habitant·es, comme il se doit en démocratie : un périmètre de 50 mètres sans pesticides a été instauré autour des habitations, ce qui équivaut à une interdiction totale, vu la petite taille des parcelles (2,5 à 3 ha en moyenne). C’est grâce au courage de différentes actrices et acteurs qui se sont improvisé·es activistes, entre autres « Hollawint », un groupe de femmes constitué autour de la coiffeuse du village, Beatrice Rass (5), que le tournant a été amorcé en faisant preuve de beaucoup d’ingéniosité et d’ardeur. Des habitant·es ont décoré des bannières, rempli de paille des poupées à taille humaine et les ont équipées de masques pour les placer bien en vue et attirer l’attention. Une autre action consistait à placer des panneaux « Attention, vous quittez la zone sans pesticides » et « À 10 m, masques de protection ». Le premier facteur qui les a poussé·es à agir a été la détérioration du pays, puis la réalisation que les retombées des pesticides sont omniprésentes.
Le conseiller en agriculture de la Province, Arnold Schuler, lui-même producteur fruitier, représentant en sous-main le puissant lobby de la pomme, s’insurge alors : comment oser se mêler de l’économie, sous-entendu de choses sérieuses ? Le maire, la population, les paysan·nes bios subissent des intimidations et péripéties juridiques.
Soutenue par son maire sans peur et sans reproche, Ulrich Veith, loyal et dévoué à ses électeurs et électrices, la population de Malles Venosta tient tête à l’influent lobby de l’agriculture fruitière et revendique le droit de vivre dans une commune où l’agriculture biologique devrait devenir la règle et non l’exception : pourquoi ne pas faire de Malles Venosta une région pilote ?
Les derni·ères paysan·nes conventionnel·les de la commune qui ne se sont pas encore reconverti·es à l’agriculture biologique, sont soutenu·es par le puissant lobby et le gouvernement de la Province, qui ne tient pas à voir s’échapper cette poule aux œufs d’or copieusement subventionnée par l’Union européenne. Ils et elles se font tirer l’oreille, laissant passer le temps qui leur est imparti après le référendum-ultimatum pour mettre en œuvre cette reconversion au bio. En 2018, ils et elles misent encore sur l’issue positive des procès qui leur sont intentés.
« Ils ne gagneront pas », affirme le maire lors de la première Munichoise du documentaire sur sa commune. Il n’a pas tort, car la Cour des comptes du Sud-Tyrol déboute en effet en 2019 la plainte qu’ils ont déposée contre Ulrich Veith, ce maire réfractaire aux calomnies et aux menaces. Le ministère public, qui a condamné Ulrich Veith à 25 000 euros pour détournements de fonds publics suite à l’organisation d’un référendum soi-disant illégal, doit faire marche arrière. (6)
Les rebondissements dans l’affaire sont multiples. Arnold Schuler, en effet, se rétracte au début du procès, annonçant renoncer aux poursuites. Le lendemain, la procédure judiciaire continue, comme si de rien n’était, bien que sa stratégie qui vise à avoir les adversaires à l’usure ne fonctionne pas : l’éditeur et le conseil d’administration de l’Institut environnemental de Munich sont déjà acquittés. Affaire à suivre.
Laurence Wuillemin
Laurence Wuillemin, traductrice et activiste, a traduit en partie en français le livre d’Alexander Schiebel, Le miracle de Malles Venosta, et cherche actuellement un éditeur.


La pub qui a mal tourné !
En 2014, un documentariste viennois, venu tourner des spots publicitaires dans le cadre de la campagne touristique du Sud-Tyrol, met son nez d’un peu trop près dans ces monocultures. L’affaire Malles Venosta, ou « Comment un village tient tête à l’agro-industrie » (7), prend son essor. Alexander Schiebel, c’est son nom, passe de l’autre côté de la barrière et, de promoteur, devient détracteur : au lieu de baiser la main de son employeur, il crache dans la soupe. C’est en tout cas ce que lui reprochent les autorités.
Alexander Schiebel n’a aucun mal à établir un parallèle avec le village d’Astérix et Obélix et c’est sur ces prémices qu’il se lance dans l’aventure, brossant le portrait de toutes celles et de tous ceux qui résistent, au nom du droit à l’intégrité physique, au nom des générations futures, pour sauvegarder le peu qui reste de leur habitat et empêcher que cette gangrène ne le grignote. Grâce à l’appui de Slow Food Munich (8), de l’Institut environnemental et des éditions munichoise oekom verlag, le Viennois déclenche le sursaut d’un prédateur voyant sa proie s’échapper.
Campagnes d’intimidation menant au tribunal
Pour Alexander Schiebel, cette aventure débouche ces derniers mois, après son livre (2017) et son documentaire éponymes (2018), Le miracle de Malles Venosta, sur un procès qui lui est intenté par Arnold Schuler, ainsi qu’à certains de ses soutiens : son éditeur Jacob Radloff d’une part, pour avoir publié son ouvrage et, de l’autre, le conseil d’administration et Karl Bär de l’Institut environnemental de Munich pour avoir détourné façon Greenpeace une publicité vantant les atouts touristiques du Sud-Tyrol. La Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Dunja Mijatovic, évoque dans un article (9) du 27 octobre 2020 ce procès comme étant un cas de SLAPP (10) (Poursuite stratégique contre la mobilisation publique) et affirme qu’il est temps de cesser ce genre de poursuites.

(1) La fondation allemande EuroNature pour la défense de l’environnement décerne des prix sans dotation : www.euronatur.org.
(2) Dans la série Regards. Seule la version allemande est en ligne sur YouTube : « Leben ohne Ackergift – Das unbeugsame Dorf im Vinschgau ».
(3) Voir « Land der Äpfel » sur le site www.salto.bz.
(4) Note de la rédaction : Silence pose également un regard critique sur le tourisme, industrie à la source de nombreux ravages sociaux et écologiques. Voir sur le site revuesilence.net la série d’articles « L’art de voyager sans aller loin », et les dossiers « Routes et déroutes du voyage » (Silence n° 283, mai 2002) et « Lent, léger… le voyage » (Silence n° 423, juin 2014).
(5) Voir leur site http://hollawint.com.
(6) Maire pendant 12 ans, Ulrich Veith ne s’est pas représenté aux élections municipales en 2020, après des années de combat épuisant. Son successeur Josef Thurner est du même parti que lui et poursuit sa politique engagée en faveur de l’écologie.
(7) Sous-titre de son livre, Le miracle de Malles Venosta.
(8) Plus exactement : Genussgemeinschaft Städter und Bauern.
(9) Voir l’article « Time to take action against SLAPPs » sur le site www.coe.int.
(10) Strategic Lawsuit Against Public Participation.

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