Dossier Féminismes

Changement de sexe, technoscience, santé et labos

Guillaume Gamblin

Certains milieux de la sphère écologiste émettent une critique virulente du changement du sexe en pointant du doigt la dérive technologique que cela entraînerait. Les opérations chirurgicales et les prises d’hormones liées à la transition sexuelle seraient des porte-flambeaux de la technoscience et du capitalisme technologique.

En visant les personnes trans, ces critiques se concentrent sur les opérations médicales et les prises d’hormones qui visent à bousculer l’ordre sexué traditionnel. Mais il est un fait qu’elles n’abordent pas : la plupart des opérations sur les organes sexuels (réassignation sexuelle des nouveaux-nés intersexes, opérations du pénis ou du vagin, etc.), la plupart des prises d’hormones et de molécules de synthèse sexuelles (progestérone, testostérone, viagra etc.) ont au contraire pour but de conformer les personnes aux identités de genre qui leur ont été assignées à la naissance, ou de renforcer l’exercice de leur hétérosexualité. C’est donc davantage l’hétéronormalité que la transsexualité qui engendre de tels usages médicaux dans notre société (1).
Par ailleurs, la dimension médicale et chirurgicale n’est qu’une petite partie du processus de transition d’un genre à l’autre, pas la plus importante, et ce n’est nullement un passage obligé (2). Choisir de changer de sexe constitue une démarche globale, qui comporte avant tout une dimension sociale.
De même que les manières de vivre leur féminité ou leur masculinité sont très variées chez les femmes et les hommes, de l’hyperféminité ou de l’hypervirilité à l’androgynie, de même pour les hommes et les femmes trans, la poitrine, la voix ou encore la pilosité sont importantes pour certain·es et bien moins pour d’autres, selon une multiplicité de nuances. Ce sont des choix éminemment personnels, qui renvoient aux aspirations intimes, à l’imaginaire, au rapport au corps de chacun·e. « Être trans, ça se passe entre les oreilles, pas entre les jambes », résume un slogan.

Avec ou sans traitement hormonal

De nombreuses personnes transgenre ne reçoivent ni traitement hormonal ni opération chirurgicale pour accompagner leur changement d’identité de genre. À l’instar de la biologiste et spécialiste de la biodiversité colombienne Brigitte Baptiste (voir article page...), ou encore de Pascale, femme trans canadienne qui explique qu’« il est possible d’être trans sans avoir de parcours médical » (3). « Pourquoi, quand on parle de démarrer une transition, c’est toujours quasiment pour parler des démarches de prise d’hormones ? », interroge une jeune femme trans qui invoque, comme raisons de son choix de ne pas prendre d’hormones, les effets sur la santé et le cadre médical normalisant qui impose cette étape (4).
Pour les personnes qui choisissent de prendre des hormones et/ou de se faire opérer, le parcours de transition impose parfois de faire des concessions par rapport à des convictions écolos. Arbitrer entre différentes nécessités personnelles vécues comme vitales peut entraîner des choix difficiles. Profondément écologiste dans les idées comme dans la pratique, fidèle lectrice de Silence durant des années, Youna a entamé dans la décennie 2010 une transition sexuelle. « J’ai une approche très naturelle de ma santé, de mon corps, explique-t-elle. Je me nourris d’aliments naturels et me soigne avec des produits naturels, homéopathiques ou relevant des médecines alternatives. » Pourtant, « ma transidentité, que je voulais totale, entraînait des prises d’hormones et une opération. Et là, il n’était plus question d’homéopathie ». Elle explique que l’équipe médicale qui a pris en charge son suivi lui a fait subir des « traitements lourds », qui lui ont notamment « bousillé le foie ». Elle avait pensé à suivre une hormonothérapie à base d’huiles essentielles mais y a renoncé car « les effets de celles-ci en un an étaient à peine comparables à trois mois d’hormones ».
Les hormones associées à un parcours de transition ne sont en effet pas sans risques. La prise de testostérone, par exemple, est associée à une présence accrue de surpoids, de cholestérol et d’hypertension, donc à des risques cardiaques. Il existe des hormones naturelles et des hormones de synthèse. Les secondes présentent davantage d’effets secondaires et de complications... mais les premières restent à prendre avec prudence, jamais en automédication. De nombreuses associations trans sont là pour aider à réaliser des choix éclairés en la matière.

Un nouveau marché pour les labos ?

Une autre critique adressée au changement de sexe pointe du doigt les intérêts économiques que trouvent les grands laboratoires pharmaceutiques et les firmes médicales dans ce qui est pour eux un « marché » supplémentaire (5). Cette réalité est indéniable : les personnes transgenres sont situées, comme toutes les autres, dans une société capitaliste qui avale les intérêts des un·es et des autres pour les transformer en profit. Toutefois, il s’agit d’un mécanisme économique qui n’a rien de spécifique à la transition sexuelle et qui est à combattre beaucoup plus largement. Il n’est pas anodin de viser les personnes trans à l’exclusion des autres.

GG


Rions un peu
Dans un entretien diffusé le 21 août 2014 à la radio RCF Berry, Pierre Rabhi disait : « L’abeille a besoin de… la reine a besoin d’un mâle, une chèvre a besoin d’un bouc, la vache a besoin d’un taureau. Donc ça, c’est une loi invariable, à laquelle même les homosexuels doivent leur propre existence. » Sur son blog de Mediapart, Yann Kindo l’a pris au mot. Il s’est renseigné sur la sexualité des abeilles. Il relève sur un site d’apiculture que « dès qu’elle est apte physiquement, la reine est poussée dehors pour effectuer son vol de fécondation. Elle s’accouple plusieurs fois (une quinzaine de mâles) pour remplir sa spermathèque. » Il en conclut que « si on suit Rabhi et son idéologie selon laquelle la nature est un modèle à suivre pour l’humanité, et que l’on privilégie celui des abeilles (…), il va donc falloir désormais que, dans l’espèce humaine, les jeunes filles vierges, dès leur puberté et leurs premières règles, soient jetées en dehors du foyer pour aller rejoindre un endroit où elles devront copuler avec une quinzaine d’hommes pour maximiser les chances de fécondation ».

(1) C’est que montre Paul B. Preciado dans son livre Testo Junkie (Grasset, 2008).
(2) Jusqu’en 2016, en France, changer de genre passait forcément par une castration chirurgicale ou chimique. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
(3) « Mon corps n’est pas un obstacle », Journal de Montréal, 29 janvier 2016
(4) « Trans sans hormones », https://rugir.fr, 4 juin 2019
(5) « Qui sont les riches hommes blancs qui institutionnalisent l’idéologie transgenre », 2018, https://radfemresistancesorore.wordpress.com.

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