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Mes chèr·es Amishs…

Stephen Kerckhove

Devant un parterre de « startupeurs » fiers d’appartenir aux « insinders » du système, Jupiter s’est fendu d’une petite phrase qui en dit long sur l’inconscient macroniste. Qui ose défier l’ordre établi ne peut qu’être un adorateur de la lampe à huile, un amoureux des temps passés, un membre de la cinquième colonne de la secte Amish.

À tout dire, la sortie présidentielle a l’immense mérite de clarifier les choses. Comme le veut la formule consacrée, « on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment ». En accusant les opposant·es à la 5G d’Amish, le chef de l’État dessine enfin les contours de la ligne de fracture séparant les « destructivistes » de tous poils de celles et ceux qui aspirent à changer d’ère.

L’aliénation du « toujours plus vite »

La mue que l’on sent advenir se fait certes dans la caricature. Aller plus vite grâce à cette fameuse 5G est présenté comme allant de soi. Qui ose défier ce complexe du « lapin blanc » est sur le champ exécuté médiatiquement. Aller vite, toujours plus vite mais pour aller où ? A l’heure où l’Amazonie brûle, la Californie brûle, la Sibérie brûle, l’Australie brûle, n’y-a-t-il pas un déni crasse à ressasser encore et toujours les mêmes solutions éculées ? Accélérer le pas au risque de basculer dans le ravin ? Embrasser la 5G pour percuter encore plus vite le mur écologique ?
Car pour les promoteurs de cette technologie, rien ne peut ni ne doit venir gripper cette belle histoire d’un progrès technologique qui libère l’homme et lui permet de s’arracher à sa piètre condition d’être naturelle. Courir, accélérer le pas a avant tout pour fonction d’éviter toute remise en cause d’un système vacillant. Ne surtout pas se retourner sur les destructions en cours, sur les dégâts engendrés et sur l’impasse vers laquelle nos modes de vie nous conduisent.
Voilà pourquoi le pouvoir en place refuse toute étude d’impact et débat public avant le déploiement de la 5G. Le progrès technologique ne se discute pas. Il est unilatéral. Rien ne doit pouvoir venir freiner cette course vers l’abîme. À l’instar de l’économie, la technique ne peut souffrir l’immixtion des citoyen·nes, perçu·es comme incultes aux choses de l’art. Seul l’ingénieur et le dirigeant sont supposés être à même d’évaluer le bien fondé de ces innovations qui sont en train de nous tuer à petit feu.
Gorz, Illich, Ellul et Charbonneau nous avaient pourtant prévenu. La technique n’est pas neutre. Elle dessine les contours d’un monde artificialisé. La 5G comme le OGM, les nanoparticules, le nucléaire, les pesticides et bien d’autres innovations sont des choix éminemment politiques. Les refuser nous oblige à refuser « le monde qui va avec ». Une fois n’est pas coutume, osons avoir une lecture politique. La 5G, ce n’est pas juste une brosse à dents « intelligentes » et une couche connectée. Les nanoparticules ne se résument pas l’ajout d’un nouvel additif supposé blanchir un médicament. Ces innovations sont la tête de gondole d’une démocratie qui s’est noyée dans un flux ininterrompu d’artefacts. Perdant au passage le sens profond du message de Lumières : s’émanciper de toutes les aliénations ; y compris techno-scientifiques !

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