Dossier Alternatives Habitat

Kraftwerk-1 : coopérative d’habitant·es et pratiques solidaires

Michel Bernard

La coopérative d’habitant·es Kraftwerk-1, qui regroupe aujourd’hui 650 personnes sur trois lieux à Zurich, s’est créée avec la volonté d’offrir un terreau pour des initiatives allant dans le sens d’une sortie du capitalisme. Les pratiques solidaires y sont plus développées que dans les habitats groupés français.


Zurich
Zurich, 410 000 habitant·es (1,3 million pour l’agglomération), capitale mondiale de la finance, 31 % d’étrangèr·es, deuxième ville la plus chère du monde après Hong Kong. Chômage : 2,6 %. Ville ancrée au centre-gauche. Actuellement, mairesse socialiste, 1er adjoint aux finances : Vert, 2e adjoint à la police : Liste alternative. Notons qu’en Suisse, il y a deux partis Verts. Depuis 2014, le conseil municipal de Zurich comporte 14 sièges (sur un total de 125) tenus par les Verts et 13 par les Verts libéraux. La liste alternative a eu 9 sièges. Dans la ville, seuls 40 % des déplacements se font à bord d’un véhicule motorisé individuel, pour 41 % en transport collectif et 19 % à pied ou à vélo.
Coopérative d’habitant⋅es
Une coopérative d’habitant·es offre à ses membres les meilleures conditions possibles de logement, à moindre coût. Ce type d’habitation est très développé en Suisse et au Canada. Fin 2010, il y avait 172 000 logements concernés en Suisse, dont 63 % dans les grandes villes.
Les premières coopératives d’habitant·es sont apparues à Zurich en 1907. La plupart mettent en pratique des espaces communs plus développés que dans l’habitat classique : salles partagées, terrasses, bar, ateliers, bibliothèque, outilthèque, buanderie, etc. Souvent placées en rez-de-chaussée, les parties communes sont parfois ouvertes au quartier (une crèche, par exemple).
En fort développement depuis les années 1990, Zurich compte aujourd’hui plus de 130 coopératives d’habitants, soit 40 000 logements, 26 % du parc locatif. La plus grande coopérative gère 5000 logements. Fin 2011, lors d’une votation (référendum) la population a demandé, à 75,9 % des voix, de faire passer la part de logement coopératif dans la ville à 33 % d’ici à 2050.
En 2013, le prix moyen de location du mètre carré dans le privé était de 20 CHF par mois ; dans les coopératives d’habitants, il n’était que de 13 CHF.
Grandes dates de Kraftwerk-1
* 1983 : publication du texte fondateur Bolo’bolo
* 1993 : publication du manifeste
* 1995 : naissance de la coopérative
* 2001 : fin de la construction du premier ensemble ; 97 logements, 260 personnes. Un tiers d’étrangers. Coût : 50 millions CHF (45 millions d’euros)
* 2008 : récupération d’un ancien orphelinat constitué de deux bâtiments en limite de ville
* 2011 : les bâtiments sont réunis par une troisième construction permettant une densification. 26 logements, 90 personnes. Coût : 14 millions CHF (12,6 millions d’euros)
* 2016 : troisième lieu, à Zwicky Süd, proche de plusieurs autoroutes et du chemin de fer. Construction, au sein d’un ensemble plus grand, d’une barre et de deux immeubles, soit au total 125 appartements, 300 personnes. Coût : 77 millions CHF (69 millions d’euros)
* 2020 : un quatrième lieu est à l’étude, à Koch-Areal, avec 160 appartements, pour 350 à 400 personnes. Coût prévu : 80 millions CHF (72 millions d’euros)
Consommation d’énergie
En 2009, le bureau d’étude Carbotech a étudié la consommation d’énergie du premier ensemble de bâtiments, en y intégrant l’énergie grise (nécessaire pour la construction) et les consommations des habitants (y compris leurs voyages). Le résultat est que Kraftwerk consomme seulement 55 % de ce que consomme en moyenne un bâtiment en Suisse et, de plus, en utilisant deux fois plus d’énergies renouvelables que la moyenne.
Le troisième lieu, Zwicky Süd, est alimenté par un réseau de récupération de la chaleur des eaux grises arrivant à la station d’épuration voisine.
Extrait de la charte de Kraftwerk
« La coopérative a pour but de procurer à ses membres un espace peu coûteux pour le logement, le travail et d’autres utilisations grâce à une entraide et une responsabilité communes. La coopérative crée des structures durables qui permettent des formes de logement, de travail et de vie autogérées, sûres, écologiques et communautaires. »

La coopérative d’habitant·es Kraftwerk-1, qui regroupe aujourd’hui 650 personnes sur trois lieux à Zurich, s’est créée avec la volonté d’offrir un terreau pour des initiatives allant dans le sens d’une sortie du capitalisme. Les pratiques solidaires y sont plus développées que dans les habitats groupés français.

À Zurich, à la fin des années 1970, un important mouvement alternatif se mobilise sur les questions de logement. Des squats sont aménagés dans d’anciennes usines, lieux ouverts à de nombreuses initiatives en tout genre. La génération squat vit de manière précaire pendant plus d’une décennie. En 1983, Hans Widmer, professeur d’anglais et de français, auteur de science-fiction âgé de 36 ans, publie sous la signature P.M. le livre Bolo’bolo, qui propose une méthode pour sortir du capitalisme.

Sortir de la marchandisation

Cette mégamachine mondiale ne vit qu’en marchandisant de plus en plus de secteurs. Elle sectorise la planète : on pille l’Afrique, on fabrique en Asie, on consomme et on jette en Europe. Chaque fois, il y a les personnes qui gagnent bien leur vie et qui peuvent consommer à volonté, celles qui gagnent juste le minimum et vivent sans gaspiller et celles qui n’ont pas de revenus et survivent comme elles le peuvent. Pour Hans Widmer, la sortie du capitalisme ne peut passer que par un abandon de la marchandisation, mais pour que cela réussisse, il faut à la fois toucher les différents secteurs géographiques et les différentes classes sociales. Cela ne peut donc pas se faire dans ce cadre de spécialisation au niveau mondial.
Selon lui, il faut plutôt favoriser l’échange de services au niveau du voisinage. Un bolo est alors une unité d’habitation suffisamment grande (de 500 à 1 000 personnes) où peuvent se développer des activités de trocs et de services sans rémunération, permettant à chacun·e de diminuer progressivement son temps de travail salarié au sein du système capitaliste. Bolo’bolo est alors la structure qui permet des échanges, toujours non monétarisés, entre chaque petite collectivité.

Une première unité d’habitation

Hans Widmer s’investit tout d’abord dans le collectif Kartago, qui cherche à pérenniser un squat, mais l’abandon de toute idée d’autosuffisance en parallèle à la question du logement le pousse à quitter le projet. En 1993, avec Andreas Hofer, architecte, et Martin Blum, designer et artiste, il lance un appel pour passer à la pratique : la coopérative d’habitant·es envisagée doit intégrer la question de l’autonomie énergétique, développer des activités (entretien, recyclage, artisanat, etc.) et créer une relation avec le milieu rural pour chercher un mode d’autosuffisance alimentaire.
Après deux ans d’ateliers auxquels participent plusieurs centaines de personnes, la coopérative Kraftwerk1 voit le jour en 1995. Le nom vient de « centrale électrique », le premier lieu d’implantation étant celui d’une usine qui produisait de l’équipement pour des centrales.
Il faudra attendre 1997 pour trouver une première parcelle. Celle-ci faisant seulement 6 000 m², les règlements d’urbanisme ne permettent pas d’atteindre le nombre voulu d’au moins 500 personnes. Le chantier démarre en 1999 et les gens entrent dans les bâtiments en 2001.
Sont construits un bâtiment de bureaux et de commerces sur rue, ainsi que trois immeubles d’habitation en retrait. Il y a 100 logements pour 260 habitant·es. Initialement, 31 % de familles, 16 % de couples sans enfants, 25 % de célibataires, dont 28 % en colocation, 30 % de nationalité étrangère, 10 % de personnes handicapées, 10 % en dessous du seuil de pauvreté. 52 % de femmes, 48 % d’hommes.

Montage financier pour des loyers équitables

Si tou·tes les habitant·es sont coopérat·rices, tous les coopérat·rices ne sont pas forcément habitant·es. Il a fallu réunir 6 % de la valeur du coût des travaux puis la ville a apporté 14 % sous la forme d’un prêt hypothécaire ainsi qu’une garantie auprès des banques, permettant un emprunt de 80 % de la somme, remboursable sur cinquante ans. Tou·tes les habitant·es sont soumis·es à un loyer composé d’une part fixe obligatoire qui couvre les frais de gestion des bâtiments et le remboursement des emprunts. Celles et ceux dont les revenus sont importants paient en plus une participation à un fonds de solidarité qui permet de baisser jusqu’à 20 % le loyer des revenus les plus faibles. Enfin, une troisième partie facultative, appelée « spirit » (esprit du lieu), est destinée à financer des projets communs en lien avec la recherche d’autosuffisance.
Avec le temps, la part du remboursement aux banques décroît, ce qui permet d’augmenter les disponibilités financières et notamment d’aider au financement de nouveaux projets.
Notons que la coopérative ne reçoit pas d’autres aides des collectivités ou de l’État, mais que les personnes ayant de faibles revenus peuvent en recevoir directement, ce qui peut leur permettre d’avoir un loyer très bas. En moyenne, le coût du logement à Kraftwerk-1 est aujourd’hui 20 à 30 % moins cher que dans le privé.

Des espaces communs diversifiés

Au pied de chacun des trois immeubles d’habitation, il y a une buanderie où toutes les machines à laver sont identiques (une trentaine au total, achetées et renouvelées ensemble pour avoir des tarifs de gros). Au rez-de-chaussée de l’immeuble le plus important, on trouve une crèche (pensée dès le départ) gérée par la mairie, un atelier de réparation avec un·e salarié·e afin de répondre aux besoins des habitant·es en terme d’outillage et de bricolage. Il y a également un bar qui ouvre certains soirs, tenu par des bénévoles. De l’autre côté du couloir, une épicerie propose des produits frais et bio qui arrivent en provenance d’Ortoloco, une coopérative maraîchère située à 10 km de Zurich (cela fonctionne comme une Amap) et des produits secs. Un panneau d’information indique les journées de livraison des légumes. À côté, on trouve également le planning des personnes chargées de préparer les repas collectifs hebdomadaires ou de réaliser certains travaux d’entretien. Certaines tâches sont tournantes, d’autres pas (les jardini·ères qui soignent et s’occupent de la végétation sont des passionné·es).
Les toits de trois immeubles sont couverts de photopiles (qui n’assurent toutefois qu’une partie des besoins de la coopérative). Le quatrième, le plus vaste, dispose d’un espace commun en plein air (plusieurs centaines de mètres carrés), d’une salle pouvant accueillir une quarantaine de personnes et d’une cuisine permettant de préparer des repas collectifs. On peut y organiser des fêtes et des repas. Il est également possible de privatiser le toit à certaines heures pour des activités comme du yoga, de la musique, etc. (le tarif est différent selon qu’on est membre de la coopérative ou non).
Enfin, il y a une chambre d’hôtes pour les familles ou les visites. Cette disposition permet de limiter la taille des appartements. Alors qu’en moyenne, à Zurich, on compte 50 m² par habitant·e, au début de Kraftwerk, la moyenne était de 39 m². Le système d’échange d’appartements a permis d’ajuster encore mieux les surfaces et ils en sont maintenant à 36 m².

Bourses aux apparts

Les appartements sont de tailles variées. Un certain nombre sont prévus pour la colocation avec dans chacun, un petit espace privatisé d’une vingtaine de mètres carrés (chambre, salle d’eau, kitchenette) et de vastes parties communes. Les plus grandes colocations peuvent accueillir 12 personnes.
Tous les logements sont équipés des mêmes appareils électroménagers, ce qui permet des achats en gros, un entretien plus facile, mais également facilite la rotation des appartements.
En effet, deux fois par an, une réunion permet de faire des permutations en fonction des naissances ou départs d’enfants, divorces, départs et arrivées. En moyenne, selon Hans Widmer, il y a 6 à 7 déménagements par semestre. Lui-même a changé quatre fois de logement. Avec l’âge, il a choisi d’habiter maintenant près d’un ascenseur. Ces échanges font l’objet de débats passionnés et une personne extérieure est présente à chaque fois pour assurer la médiation.

Des activités malgré tout commerciales

Au départ, les activités hébergées dans l’immeuble devaient être au service de la coopérative, hors du système financier. Mais, du fait de la taille insuffisante du projet, cela n’a pas été possible. Pendant une dizaine d’années, un restaurant a été géré au sein de la coopérative, mais cela ne permettait pas de dégager un salaire. Il est maintenant tenu de manière traditionnelle par un couple qui ne vit pas sur place. On trouve également au rez-de-chaussée, un marchand de vélos et un coiffeur. Dans les étages, on a le siège administratif de Kraftwerk (16 salarié·es aujourd’hui), mais également un bureau d’architecte, une organisation de collecte d’argent (fundrising) qui travaille pour des associations comme Greenpeace, ainsi que plusieurs bureaux d’étude sur des sujets en rapport avec l’écologie.

Les freins à l’autonomie

Pour Hans Widmer, c’est là qu’on touche les limites du projet. Le marchand de vélo est venu pour être avec Kraftwerk mais n’habite pas sur place. Le coiffeur est là depuis le début mais n’est pas actif dans la coopérative. Les activités tertiaires sont dans l’esprit de Kraftwerk mais ne fonctionnent pas dans le sens d’une autosuffisance. La surface cultivée par la coopérative maraîchère à l’extérieur de la ville ne fournit qu’un faible pourcentage de la nourriture.
Hans Widmer pense que cela est dû à la trop faible taille du projet : s’il y avait plus de personnes, le foisonnement d’activités permettrait de trouver un équilibre économique sans sortir de la coopérative. Mais la taille ne fait pas tout. Comme il nous le dit lui-même, il y a aussi la difficulté de porter un projet sur le long terme. Depuis le début, il observe qu’environ un tiers seulement des habitant·es participent aux réunions et prennent des responsabilités, un deuxième tiers soutient la démarche et enfin un tiers se contente d’habiter là. Du fait de ses engagements, le premier tiers fatigue et c’est dans ce groupe qu’il y a eu le plus de départ !

Encore plus grand !

Les loyers sont indexés sur l’inflation, tout en restant très inférieurs à ceux du logement privé. Les remboursements bancaires, eux, sont constants. Donc avec le temps, les loyers permettent de dégager des finances. Cela aide à soutenir le lancement de nombreuses initiatives, mais également à monter de nouveaux projets.
En 2008, deux petits immeubles situés en bordure de ville, qui hébergeaient un orphelinat, sont achetés. Un travail architectural est réalisé pour construire un bâtiment entre les deux, permettant d’ajouter de nombreuses terrasses, de dégager des parties communes, de faire varier les types d’appartement. Quatre-vingt-dix personnes y vivent depuis 2016. Le taux de résidents étrangers y est plus faible : 13 %. Lors de notre passage, c’était le lieu où il y avait le plus de banderoles militantes accrochées sur les façades : « étrangers bienvenus », slogans féministes, etc.
À l’arrière de ce bâtiment, on trouve un petit potager, dont le rôle est très symbolique (une centaine de mètres carrés).
En 2016, le groupe industriel Zwicky met en vente un terrain sur la commune voisine de Wallisellen sur lequel la ville veut construire des logements. Elle confie à un bureau d’étude la recherche de promoteurs intéressés, qui contacte les coopératives d’habitation. Kraftwerk seul ne peut acheter ce terrain, mais il est mis en relation avec des fonds de pension qui veulent investir dans du locatif. La coopérative prend alors en charge la construction de la moitié de la parcelle, coincée entre deux autoroutes et une ligne de chemin de fer (d’où la nécessité de se protéger du bruit). L’idée était de réaliser les bâtiments en matériaux recyclés, mais cela s’est avéré impossible. Seules des passerelles entre les bâtiments proviennent du démontage d’un espace d’exposition. Finalement, Kraftwerk construit trois bâtiments : une longue barre au sud qui donne sur les autoroutes, de 8 m de profondeur avec des chambres côté nord (côté silencieux), et, à l’intérieur de la parcelle, deux petits immeubles où se trouvent notamment de grands appartements collectifs.
Au total, ce sont 120 logements supplémentaires qui ont été construits dont une quarantaine confiés à un hôtel géré par une fondation (Stiftung Zkj) qui n’emploie que des handicapé•es. L’hôtel tient un restaurant au rez-de-chaussée, ouvert à midi pour les nombreuses personnes travaillant dans le quartier. Certaines de ces chambres sont occupées par des jeunes en rupture avec leurs parents et placés là sur décision de justice.
Particularité de ces immeubles : le chauffage est entièrement assuré par un réseau de circulation alimenté par une station d’épuration voisine.
Habités depuis 2018, ces appartements connaissent un taux de départ plus important que les deux autres lieux, la principale cause avancée étant le manque d’établissements scolaires à proximité.
Kraftwerk a négocié avec la commune pour obtenir une dérogation des règles d’urbanisme, qui imposent un certain nombre de places de stationnement pour les voitures. Ici, il n’y a que des parkings à vélos… et quelques voitures pour les personnes handicapées. Un tram qui s’arrête devant les bâtiments permet de rejoindre rapidement Zurich. Cette interdiction des voitures a eu comme conséquence de faire renoncer un certain nombre de familles aisées.

On pourrait penser que Kraftwerk a maintenant atteint une taille suffisante mais, du fait de leur éloignement, les trois lieux comptent peu d’activités communes.
Comparé aux projets de coopératives en France où, généralement, on compte entre 5 et 20 logements, il y a ici une volonté d’aller vers une taille plus importante. Cela permet de mieux distribuer les responsabilités (en principe chacun·e doit consacrer 3 h par semaine à la coopérative), de partager plus de matériel et d’espaces, et d’avoir quelques permanents (aucune fuite d’eau ne dure plus d’une journée !). De quoi faire réfléchir de notre côté de la frontière.

Pour aller plus loin :
« Coopératives, une question de taille », Silence, no 444, avril 2016

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