Article Jai Jagat Paix et non-violence

Rajagopal, une pensée qui décale le regard

Guillaume Gamblin

Dans le cadre de la préparation des marches mondiales Jai Jagat qui convergeront à Genève en septembre 2020, Rajagopal, leur initiateur, s’en rendu plusieurs fois en Europe pour parler de sa philosophie inspirée de Gandhi et de l’objectif de cette mobilisation.

Rajagopal a été longtemps l’un de ces travailleurs sociaux aux pieds nus inspirés de la philosophie de Gandhi, travaillant à la base dans les villages pour l’auto-organisation des plus démuni·es pour faire avancer leurs droits. Il a commencé à agir en 1970 dans le Madhya Pradesh, un État de l’Inde qui souffrait de graves injustices et de la présence de bandes armées. Après plusieurs années de travail, il a amené 562 bandits à déposer les armes. Puis il s’est consacré aux violences indirectes qui généraient cette rébellion armée.

Développer les capacités d’agir

« On parle beaucoup de la violence directe, mais peu de la violence indirecte, expliquait-il à Lyon au public de l’AlternatiBar en novembre 2018. Je veux parler de l’exploitation, de la pauvreté, de l’injustice, de la corruption. C’est cette violence qui est à l’origine de nombreuses violences directes dans le monde. On a trop tendance à voir les fusils sans voir les causes. La violence indirecte est comme de l’eau stagnante qui permet aux moustiques de se développer. On éradique les moustiques, mais pas l’eau qui stagne. Travaillons sur cette violence indirecte. »
Il concentre donc son travail sur le développement des capacités d’agir des personnes et des communautés privées de terres, le plus souvent issues des populations autochtones et des basses castes.
En 1991, il crée avec d’autres l’organisation Ekta Parishad (« Forum de l’unité » en hindi). 28 ans plus tard, celle-ci rassemble plusieurs centaines de milliers de personnes dans huit États indiens. Son mode d’action emblématique, à côté d’un lent travail d’auto-organisation et de formation à la base, est l’organisation de grandes marches. En 2007 puis en 2012 notamment, des marches non-violentes pour les droits à la terre ont rassemblé respectivement 25 000 personnes et 100 0000 personnes pour faire pression sur le gouvernement fédéral en vue d’une réforme agraire.

« Ne prenez pas le pouvoir, mais n’ignorez pas le pouvoir »

Les marches d’Ekta Parishad ont réussi à donner de la terre à de nombreuses communautés démunies et à mettre en place de fragiles éléments de réforme agraire. Mais au bout d’un moment, lors des négociations avec le gouvernement indien, celui-ci affirmait être contraint dans ses actions par les traités internationaux. C’est pourquoi l’idée a germé d’aller marcher jusqu’à Genève, siège de nombreuses institutions internationales. « Si je pouvais résoudre tous mes problèmes à Delhi, quel besoin aurais-je d’aller à Genève ? » confirme Rajagopal.
Jai Jagat sera donc la convergence de marches issues de plusieurs continents vers Genève, parce que les défis que nous affrontons sont globalisés et interreliés. Il s’agit de « porter ensemble nos problèmes qui ont des sources communes, et pas de les traiter de manière segmentée. Ensemble, nous pourrons exercer une pression plus importante sur les institutions internationales ».
L’idée est donc de faire pression sur l’ONU et ses différentes agences afin qu’elles avancent concrètement dans le sens d’une prise en compte des droits des plus démuni·es. En effet, nous sommes dans une situation où certaines agences pour l’alimentation, l’eau, le droit du travail ou encore les droits humains cherchent à faire avancer les choses en profondeur, alors que d’autres telles que l’Organisation mondiale du commerce, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international promeuvent des politiques en complète contradiction avec les premières.

Une stratégie pragmatique

Mieux : 193 États membres de l’ONU se sont engagés en 2015 à mettre en place les « 17 objectifs du développement durable » (ODD) visant notamment à vaincre la misère, à prévenir les guerres et les violences, à promouvoir les droits des femmes et à respecter les équilibres écologiques de la planète. L’idée est donc de se servir de ces ODD comme d’outils pour faire avancer les droits des exploité·es au niveau mondial, de leviers politiques, en poussant les États signataires et l’ONU à les mettre en œuvre. (1)
« Les Objectifs du développement durable ont rassemblé toutes les agences de l’ONU qui se sont engagées à atteindre ces objectifs, explique Rajagopal. Si ces agences ne travaillent pas ensemble de manière cohérente, ça ne marchera pas. Beaucoup d’institutions internationales ont des politiques qui augmentent la pauvreté et la violence. On n’est pas obligés de défier frontalement la philosophie économique, mais l’idée est de réaliser les objectifs qui nous semblent importants. Il ne s’agit donc pas de faire de la publicité aux Objectifs du développement durable, mais de s’en servir pour faire de la place à la société civile, une place active vis-à-vis des institutions internationales. Il n’y aura pas de paix sans justice. La puissance pour accomplir ces objectifs doit venir de la base. »
Cette stratégie ne doit pas masquer la critique plus fondamentale que fait Rajagopal du système développementiste. « Lorsque l’Inde est devenue indépendante en 1948, Gandhi a dit aux Britanniques que pour développer la Grande-Bretagne ils avaient exploité la moitié de la planète. Si l’Inde voulait faire pareil, il nous faudrait donc plusieurs planètes ! Ce modèle n’a pas de futur. Nous croyons en un tout autre modèle, le swaraj », qu’on peut traduire par autonomie par rapport au système politique, technicien, consumériste et productiviste importé par l’occident.

Lutter contre tout en dialoguant avec

Rajagopal n’hésite pas à employer ce qui est parfois considéré comme un « gros mot » dans certains milieux militants : le dialogue ! « Peut-il y avoir un dialogue entre les plus pauvres et les plus riches ? se questionne-t-il. Nous allons porter la voix des plus pauvres à Genève. Non pour chasser les plus riches, mais pour dialoguer et tenter de vivre ensemble dignement sur cette planète. Nous allons dialoguer avec les forces qui créent notre misère ! Nous voulons dire autant aux personnes qui travaillent dans les agences de l’ONU qu’à celles qui travaillent pour les États et pour les entreprises, et aux populations les plus marginalisées que si l’on travaille ensemble on peut changer les choses. »
Pour Rajagopal, il y a trois composantes dans les stratégies non-violentes : la lutte, le dialogue et le programme constructif. Nous devons souvent lutter pour retrouver le contrôle sur les ressources naturelles, l’accès aux droits, etc. « Quand c’est nécessaire, alors il ne faut pas hésiter à se battre. »
Mais le dialogue est important au sein même de ces luttes, car nous ne sommes pas dans la négation de l’adversaire, mais dans la tentative de construire un monde commun rééquilibré avec lui. Enfin, le programme constructif consiste à mettre en place ici et maintenant, et sans attendre de possible victoire, des initiatives qui créent une manière souhaitable de vivre et de s’organiser par la base. Quand on lui pose la question du rapport de force à mettre en place envers les institutions internationales, Rajagopal met en garde contre le fait que parfois « lutter devient une obsession ». Et il cite Gandhi qui n’a cessé de maintenir le dialogue ouvert avec le gouvernement colonial britannique en même temps qu’il était en train de mener des campagnes de non-coopération contre lui.

« Plutôt que de chercher des ennemis partout, cherchons quelles personnes peuvent être nos alliées. Nous ne regardons personne comme notre ennemi. Il y a des gens de bonne volonté même au sein des pires institutions. Où sont nos ami·es ? » Pour Rajagopal, il est ainsi nécessaire d’organiser des formations au dialogue constructif avant de mener une lutte.

Le bien-être de tou·tes

C’est dans ce sens qu’il faut comprendre le nom de cette campagne mondiale Jai Jagat, « la victoire du monde » ou encore « la victoire de tout le monde ». Cette expression fait explicitement référence à Gandhi, qui se basait sur la philosophie du Sarvodaya, « le bien-être de tou·tes » ou « l’élévation de tou·tes » (2) « Gandhi disait que votre action n’a pas de sens si elle ne donne pas davantage de puissance d’agir aux plus pauvres de la société, confirmait Rajagopal lors d’une conférence à Bruxelles en décembre 2018. Le bien-être de tou·tes s’oppose au bien-être de quelques-uns·es sur le dos des autres ».
L’organisation Ekta Parishad intègre la participation des plus démuni·es aux actions qu’elle organise. Pour participer à la grande marche de 2012 et pour la financer, chacun·e des 100 000 participant·es a été invité·e à économiser une roupie et une poignée de riz par jour pendant cinq ans, ce qui a généré beaucoup d’argent. « Les gens les plus pauvres ont appris à organiser une grosse action avec de tout petits moyens, résume Rajagopal. C’est le pouvoir des pauvres. »

Le but de cette marche est de venir dialoguer de manière constructive avec les représentant·es de l’ONU à Genève en exerçant une pression mondialisée depuis la base et en s’appuyant pour cela sur les objectifs du développement durable que ses États membres ont signé. Mais il est également de montrer au passage que des alternatives sont possibles, via les expériences qui seront mises en valeur sur les différentes marches et celles qu’apporteront les participant·es.
L’objectif est également de lever une dynamique mondiale de non-violence active qui s’illustre dans l’organisation des marches vers Genève et dans les multiples formations qui émailleront ce processus. « On dépense beaucoup d’argent pour nous faire croire que la violence marche. Obama avait promis une loi sur le contrôle des ventes d’armes, mais il n’a pas pu la mener à bien. L’industrie de la violence, des armes légères, est plus puissante que le président des États-Unis d’Amérique. Face à un tel argent et à une telle recherche déployé·es pour développer les capacités de faire violence, qu’allons-nous faire ? J’essaie d’élever la non-violence à un niveau qui ait un impact planétaire ».

Guillaume Gamblin

(1) On peut donc être critique vis-à-vis de l’idéologie du développement durable et s’associer à cette dynamique, dans une perspective pragmatique, comme le fait Silence qui en est partenaire. Cela n’enlève en rien la critique fondamentale du développement durable et du développement lui-même que fait Silence, dans la lignée de François Partant ou encore de Majid Rahnema (dont Rajagopal était un ami).
(2) Le terme est composé de sarva (tou·tes) et udaya (élever ou améliorer les conditions de vie). Gandhi complétait d’ailleurs cette expression par celle d’antyodaya, « l’élévation/le bien-être du dernier des humains », qui consiste à œuvrer prioritairement pour l’amélioration des conditions de vie des plus pauvres et des plus exclu·es de la société.

Silence est partenaire de Jai Jagat. Une marche partira de Delhi et d’autres de toute l’Europe, dont Lyon. Pour en savoir plus, on peut aller sur https://jaijagat2020.eu, écrire à lyongeneve2020@nonviolence.fr, ou prendre contact avec Silence.


Une discipline non-violente

Ces actions nécessitent une formation et une discipline impressionnantes. « En 2012, 13 500 personnes avaient été formées pour encadrer la marche. Chaque marcheu·se avait dans sa poche un livre avec 25 questions-réponses sur la non-violence et sur des situations pratiques. La question no 1 était : si le ou la leader de votre groupe est agressé·e et tué·e, que faites-vous ? La réponse était : ne cédez pas à la panique. La personne désignée à l’avance en deuxième leader prend sa place et passe devant dans la marche. Une autre question était : s’il y a un accident et que quelqu’un meurt, comment réagir ? En 2007 il y a eu un accident avec un camion qui a tué trois marcheu·ses. Imaginez leur réaction sans le livre et la formation ! Mais la consigne était : asseyez-vous jusqu’à ce que des instructions arrivent. Ce jour-là, les marcheu·ses se sont assis·es et ont médité. Durant nos marches, nos slogans permettent aux participant·es de ne pas pencher vers la violence. »

La non-violence selon Rajagopal
"La non-violence est à la fois une façon de penser, de parler et d’agir. C’est une culture davantage qu’une simple technique. C’est comment vous vous transformez vous-mêmes et la pratiquez au quotidien. Lorsque vous achetez un produit par exemple, êtes-vous capables de voir la violence qui y a derrière ce produit ?
Gandhi nous a appris que la non-violence touche au mode de vie. En vivant une vie simple et communautaire, la plus autonome possible vis-à-vis de l’économie et des institutions aliénantes. Nous essayons d’intégrer la non-violence dans tous les domaines de la vie. Il s’agit de créer une société non-violente, un pouvoir non-violent, une économie non-violente, de faire des médias des instruments de non-violence.
L’économie actuelle est très violente. Elle détruit des millions de personnes. Or on continue à l’apprendre à l’école. L’éducation est l’une des causes profondes de la violence du monde actuel. On apprend aux jeunes à être compétitifs, à être les premiers, à aller le plus vite possible. On leur apprend à devenir managers d’une grande firme ou fonctionnaires à la Banque mondiale sans voir comment ce qu’ils font crée de la violence. Comment éduquer afin que les enfants puissent construire un monde nouveau ? Comment ne pas reproduire un vieux modèle qui détruit la planète ?
En Inde nous organisons des formations auprès des jeunes sur comment utiliser la non-violence pour obtenir justice. Ils peuvent ainsi organiser leur communauté qui peut faire beaucoup de choses sans avoir besoin de notre aide ou de la vôtre. Il y a de nombreux exemples de jeunes qui ont obtenu des changements, face à la corruption par exemple.
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