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Des poulaillers urbains pour maîtriser les déchets

Guillaume Gamblin

La présence des poules s’est faite rare dans nos villes. Et pourtant, leur potentiel pour la réduction des déchets organiques est important. Les projets menés en ce sens se multiplient et prennent différents visages selon les communes. En voici quelques exemples.

Les déchets organiques issus de la cuisine, de la table ou encore de l’entretien des espaces verts sont généralement brûlés après avoir été récupérés par les services chargés de la collecte des ordures. C’est beaucoup d’énergie dépensée pour créer de la vapeur inutile. Alors qu’une poule serait ravie d’en faire son festin… À côté des composts urbains, de nombreux projets se développent autour de la réintroduction des poules en ville dans le but de recycler les déchets organiques. La poule les transforme en amendement pour les sols agricoles et en œufs pour notre consommation. On estime que ce sont jusqu’à 150 kg d’ordures ménagères qui peuvent être recyclés en un an par une seule poule. Cependant, il faut dépasser cette dimension purement utilitaire. Engager avec ces animaux des relations non basées sur une exploitation, mais prenant en compte expressément leurs besoins spécifiques et leur bien être : voilà un enjeu important.

Quand les communes s’empoulaillent

De nombreuses communes ont été séduites par cette idée et lancent des opérations auprès de leurs administré·es disposant de jardins individuels. C’est le cas par exemple de Lisses, 7 600 habitant·es, dans l’Essonne, qui a lancé en 2018 pour la troisième année consécutive une opération "200 poules pour réduire les déchets". La commune délivre alors deux poules et un poulailler aux 100 foyers retenus.
Dans le Territoire de Belfort, à Delles et à Beaucourt notamment, entre 2013 et 2016, le Service Ordures Ménagères de la Communauté de Communes du Sud Territoire a offert deux poules aux foyers volontaires pour permettre de réduire le volume de leurs déchets, dans le cadre de son Programme Local de Prévention des Déchets. En 2013, 30 foyers ont été sélectionnés et 60 poules "adoptées", 2,3 tonnes de déchets ont été détournées de l’incinération et 4780 œufs ont été récoltés en un an.
Depuis 2014, à Etterbeek en Belgique (46 000 habitant·es), 20 foyers ont bénéficié d’une action similaire suite à un appel à projet de Bruxelles-Environnement. Les poulaillers ont été construits avec les foyers accueillants. (1)

Des défis pratiques

Quelles difficultés, quels freins rencontrent ces initiatives ?
Le défaut d’expérience initial peut entraîner quelques erreurs. À Lisses, le bilan de la première année a été mitigé, explique Marie-France Deliencourt, chargée de communication au Siredom (2). La période de distribution des animaux dans les foyers n’était pas adaptée. Les poulettes âgées de 4 à 6 mois étaient encore fragiles, il aurait fallu les donner dans une période moins froide et humide. Plusieurs n’ont pas survécu.
La commune de Lisses a organisé une petite formation de départ sur leur nourriture, l’entretien et l’orientation du poulailler. Cela permet d’expliquer notamment que les poules "ne sont pas des poubelles de table", qu’il est nécessaire de compléter leur alimentation avec des aliments dédiés, que l’entretien du poulailler nécessite un minimum d’attention et qu’il faut les protéger des prédateurs : chats, rats, ou encore renards, encore bien présents dans de nombreux territoires.
Il faut également gérer les absences. À Etterbeek, les propriétaires s’entraident car les poules ne peuvent pas être abandonnées plus de deux jours.
Le bruit constitue un inconvénient, assez mineur. La commune belge conseille quand même de consulter son voisinage avant d’installer un poulailler.
Parfois, l’expérience s’arrête faute de moyens mis à disposition pour son suivi et son bon déroulement. Comme dans le Territoire de Belfort, où une responsable de la déchetterie de Flèche l’Église explique que cette opération a donné "de bons résultats", mais a dû être arrêtée faute de moyens pour suivre les familles, et parce que d’autres projets étaient désignés comme prioritaires.
L’implantation durable de poulaillers urbains, au-delà d’un effet de mode ou d’opportunité sur une commune, nécessite un suivi de longue haleine et une continuité politique qui font souvent défaut.
Enfin, un poulailler personnel demande un minimum d’espace… et de temps. Une poubelle occupe moins d’1 m2, un compost 4 m2, deux poules 30 m2. Au prix du foncier en ville, cela limite les possibilités de mettre des poules (et parfois déjà un compost). De même, mettre à la poubelle nécessite un temps minuscule, faire un compost, un tout petit plus de temps, des poules, des soins quotidiens.

Des projets collectifs

L’installation de poules rencontre parfois des logiques plus collectives. C’est le cas à Etterbeek où, parallèlement aux implantations individuelles, deux poulaillers collectifs ont vu le jour. Cela permet d’impliquer dans ces projets des personnes qui ne disposent pas de jardin. L’un des poulailler est situé dans un petit parc entre deux immeubles, à flanc de bâtiment, et l’autre se trouve dans un jardin public. Il a dû être arrêté un temps, le temps d’acheter une volière, à cause des renards. Chacun d’eux rassemble 7 à 8 poules et regroupe 6 à 7 ménages, explique Maïté Van Vaeck, éco-conseillère au service développement durable de la municipalité. Les membres du groupe s’organisent via un agenda partagé pour venir les nourrir, les abreuver, nettoyer le poulailler, récolter les œufs. C’est la ville qui paie l’accès à l’eau et les frais de vétérinaire. Aujourd’hui, "on irait plus vers l’individuel que vers le collectif", explique Maïté Van Vaeck, car cela demande une implication moins importante des services de la mairie.

Un réseau de micro-fermes urbaines dans l’Essonne

À Massy et aux Ulis, dans l’Essonne, se développent depuis 2018 des poulaillers collectifs d’un autre genre. L’association Haie magique, qui en est à l’initiative, est engagée dans la réintroduction de la biodiversité sauvage en ville. Elle s’est illustrée par la plantation de haies bocagères à base d’essences locales, réintroduisant des écosystèmes forestiers adaptés à la ville. La création d’un réseau de micro-fermes urbaines, les Pico-Reuses, s’inscrit dans la continuité de sa vocation, qui est de « créer des lieux nourriciers et fraternels en ville », explique Laurent Samuel, président de l’association.
Le projet a été lancé en 2017, en lien avec un financement du département. L’association a commencé par susciter la création de collectifs d’habitant·es prêt·es à s’investir, ce qui a duré un an. Il a fallu travailler également sur la légalité du projet, pour que celui-ci soit durable. (3)
Actuellement l’expérience est en démarrage sur deux sites : au sein d’un habitat groupé à Massy, regroupant 6 familles, avec 5 poules. Et au sein d’un collège des Ulis, avec 10 poules. « Le travail avec des établissements scolaires est bien adapté à ce genre de projets », estime Laurent Samuel. L’idée est d’intégrer cette initiative à la vie de l’établissement : le fonctionnement de la cantine d’une part, le projet pédagogique d’autre part. La gestion des poules durant les vacances est un défi… mais des solutions ont été trouvées pour les prendre en pension (4). Le nombre de poules est choisi en fonction de l’espace disponible (un parcours d’un minimum de 15 m² par gallinacée) et de la quantité de déchets récoltés. Chaque année, la surface de parcours a vocation à être alternée, labourée et mise en culture potagère en permaculture. Le but global du projet est de multiplier les zones agricoles riches en ressources nutritionnelles au cœur de la ville.
« Les projets en pied d’immeuble sont les plus difficiles à monter, témoigne l’animateur du projet. Car les poulaillers collectifs génèrent des nuisances et des exigences qui nécessitent un collectif soudé et efficace, qui fait autorité dans sa communauté, qui jouit d’une certaine légitimité ».

Le monde marchand, facilitateur ou prédateur ?

Certaines entreprises se sont spécialisées dans le créneau des poulaillers urbains, à l’image de la société Farmili (5), créée par deux anciens du "secteur financier". L’entreprise vend dans sa boutique en ligne des poules de diverses races, des œufs fécondés, des poulaillers, de la litière, de l’alimentation, mais aussi des lapins, oiseaux, abeilles et insectes... Farmili joue également le rôle de prestataire auprès de collectivités qui mettent en place des poulaillers urbains, pour l’accompagnement des foyers concernés. À Lisses par exemple, les participant·es peuvent poser leurs questions à l’entreprise. (6)
À Neuville-sur-Oise, dans le Val-d’Oise, Aurélie Deroo, entrepreneuse, a lancé en 2018 le Cocott’arium (7). Ce service commercial est une sorte de poulailler urbain clé-en main, vendu à la municipalité, et qui se veut être un prototype commercialisable ailleurs par la jeune société. Sa fondatrice affiche des valeurs d’écologie, d’éducation, de partage et tient à ancrer son projet dans le cadre de l’Économie sociale et solidaire. Les habitant·es viennent déposer leurs déchets organiques dans des sacs prévus à cet effet à proximité du poulailler. La logistique est assurée ensuite par du personnel prioritaire à l’emploi : collecte des déchets, tri, nourriture des poules et récolte des œufs. « Les habitant·es viennent récupérer les oeufs dans des points relais à proximité », explique Aurélie Deroo. Un projet à dimension écolo-sociale mais à très faible autonomie et participation citoyenne.
On est loin des poulaillers collectifs d’Etterbeek, et plus encore des micro-fermes urbaines mises en place dans l’Essonne. « Notre optique est que les gens se voient, fassent des choses ensemble, insiste Laurent Samuel, de l’association Haie Magique. On ne rend pas un service. On veut donner aux gens des outils pour leur permettre de travailler en autonomie. Pour créer de la biodiversité en ville, il faut d’abord gérer la biodiversité humaine ».
En terme d’autonomie, « on fabrique beaucoup, avec les gens, au cours d’ateliers, avec du bois de récupération (8). On milite contre la confiscation de nos conditions de vie par des technicien·nes, des expert·es, les pouvoirs publics, les entreprises. L’idée est de s’approprier les espaces publics. On veut sortir le vivre-ensemble du monde marchand. Notre projet est alternatif et décroissant ».

Guillaume Gamblin


On peut le faire soi-même
De nombreuses personnes n’ont pas attendu leurs communes ni des acteurs extérieurs pour élever quelques poules en ville, dans leur jardin. À l’instar de la colocation de Léa, à Lyon, où on se transmet les consignes de génération en génération de colocataires pour l’alimentation des poules ou encore l’entretien du poulailler, qui a été « fait maison ».
Et les poules, dans tout ça ?
D’où viennent les poules qui sont utilisées dans ces projets urbains ? Certaines sont achetées à des sociétés commerciales telles que Farmili. D’autres sont des poules réformées, « sauvées des abattoirs et un peu amochées », explique Aurélie Deroo, du Cocottarium. Les micro-fermes de Haie Magique accueillent des poules de réforme âgées de deux ans, issues de petits élevages bio en parcours libre. « On les récupère avant qu’elles ne soient sorties du circuit, elles seraient tuées sinon », explique Laurent Samuel, qui ajoute que ce serait plus compliqué avec des poules issues d’élevages en batteries industrielles, traumatisées. Ces poules de réforme ont une espérance de vie estimées à 4 ou 5 ans mais elles seraient tuées dès l’âge de 2 ans dans la plupart des élevages. Néanmoins, une fois trop âgées pour pondre, elles sont « remplacées », explique Maïté Van Vaeck, de la municipalité d’Etterbeek…

Haie magique : http://haie-magique.org.
La municipalité d’Etterbeek a réalisé un guide très complet : « Poules urbaines à Etterbeek : guide complet », sur le site https://environnement.brussels.

(1) La poule étant un animal social, elle ne peut vivre seule, c’est pourquoi les communes en donnent toujours au moins deux.
(2) Agence sud-francilienne pour l’énergie, les déchets et l’environnement. http://siredom.com/poules.
(3) Actuellement, selon la loi, on peut élever chez soi des volailles sans être obligatoirement agricult·rice ou en faire de déclaration préalable en mairie, du moment que les produits de cette basse-cour sont destinés à une consommation personnelle et que l’élevage reste considéré comme un « élevage familial » c’est-à-dire ne dépassant pas une certaine taille, soit 50 poules.
(4) Autre blocage rencontré, selon Laurent Samuel : la crainte des municipalités de se retrouver avec les poules sur les bras si le projet s’arrête. C’est pourquoi Haie magique ne vend pas les poules aux communes : elles sont mises à disposition des porteu·ses du projet et peuvent ainsi être récupérées par l’association en cas de souci.
(5) https://www.farmili.com.
(6) En Belgique, un rôle un peu équivalent est joué dans certaines municipalités par la société Life is wonderpoule (5), qui a un côté commercial marqué. www.lifeiswonderpoule.be.
(7) www.cocottarium.fr.
(8) Conséquence : le coût de l’installation d’un poulailler coûte jusqu’à dix fois moins cher qu’avec une entreprise « clé-en-main »… Car au final, ce sont les municipalités qui financent souvent ces projets, qu’ils soient municipalisés, confiés à des acteurs privés ou associatifs.

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