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Les forêts-jardins : créer des écosystèmes comestibles !

Catherine Rulleau

De nombreux « peuples de la forêt », grâce à leur interaction millénaire avec le végétal, créent aux alentours des villages des systèmes d’agro-forêts, apparemment sauvages mais en réalité extrêmement domestiqués, ce qu’on appelle « l’agriculture invisible ». En France aussi, des personnes comme Fabrice Desjours dans la Saône-et-Loire tentent de mettre sur pied des forêts-jardins.

Fabrice est d’abord un militant de l’environnement : il s’est investi pendant 18 ans chez Amnesty International, plus de 20 ans chez Greenpeace et, aujourd’hui, il participe à une association de sauvegarde des océans, C’est Assez (1). Un stage de deux mois pour son mémoire de fin d’études dans les labos de l’Inra (2) en tant que chercheur a suffi pour persuader Fabrice que la recherche fondamentale ne consiste plus qu’à travailler pour des lobbies industriels. Il décide alors de partir en voyage à la rencontre des semences anciennes et des populations rurales qui les utilisent, se formant à Auroville en Inde (où il va voir les jardins de Kokopelli), à la célèbre ferme de Songhaï au Bénin, explorant l’Équateur, la Bolivie, le Pérou, le Costa-Rica, Sumatra…
Il recherche en particulier des cultivars (3) inconnus mais c’est pendant ces voyages qu’il rencontre ses premiers jardins-forêts tropicaux. Comme il a fait aussi des études d’infirmier, il travaille un an aux Comores dans un dispensaire de brousse avec des enfants handicapé·es. Ses collègues autochtones lui enseignent l’usage des plantes indigènes, cueillant à la machette dans la forêt écorces, fleurs, feuilles.
Devenu infirmier psychiatrique, Fabrice se sert du jardin comme d’un outil de soin avec ses patient·es.

La forêt comestible

Un des premiers pionniers de la forêt comestible en Europe est Robert Hart qui, en 1960, a créé un petit jardin-forêt sur 500 m2 en Angleterre. Un de ses successeurs les plus connus est Martin Crawford, également en Angleterre, sans oublier le jardin de Mouscron en Belgique (voir l’article dans Silence n°471 p.34). Un des plus anciens jardin-forêt, 23 ans, se trouve en Nouvelle Zélande à Riverton mais on trouve aujourd’hui de formidables projets à Taïwan (jardin-forêt urbain collectif), à Vancouver (un verger urbain) ou encore The Beacon food Forest à Seattle, pour ne citer que les plus connus. En France, des chercheu·ses indépendant·es comme Franck Nathié ou la ferme de Sourrou tentent de partager depuis quelques années leur vision de la forêt nourricière, et dans les laboratoires des chercheu·ses se passionnent pour les interactions arbres-champignons ou la biodiversité des sols. Une révolution est en marche !

Observer la forêt pour s’en inspirer

Après avoir expérimenté avec succès dans un grand jardin urbain de Dijon toutes les graines qu’il a ramené du monde entier, Fabrice choisit une pâture à chevaux de deux hectares et demi, en Bresse bourguignonne, proche de Louhans, à quelques kilomètres du lieu où vivait un de ses arrière-grand-pères. Il apprécie particulièrement ce pays anciennement marécageux et le foncier y est relativement peu cher (pour 150 000 euros, en 2010, il achète son terrain sur lequel il y a une ferme traditionnelle à restaurer) et accessible aux personnes nouvelles. Il a un coup de cœur pour ce pré qui a été « relativement » peu compacté par les animaux et les opérations de fauche. Il est entouré d’un petit corridor de forêt tout autour, très fonctionnel au niveau biologique et faisant une enclave au milieu des grandes cultures de la Bresse. Il décide de s’y installer, de planter les premiers fruitiers dès le départ en 2010 mais il s’aperçoit que le sol est quand même anoxique (trop compacté, il respire mal). Pour l’améliorer, Fabrice manque de matériaux afin de mulcher (4) ou de pailler, il n’a pas de biomasse à disposition.
Déçu par ses premières difficultés à faire pousser arbres et légumes (alors qu’il réussissait très bien en ville), cela le pousse à observer la forêt alentour : sans entretien, elle produit énormément de biomasse, contrôle ses ravageurs et est productive (noix, noisettes, baies, ...). Se remémorant tout ce qu’il avait découvert sur les jardins-forêts exotiques, il comprend alors l’intérêt de créer un paysage complexe, pérenne, dans lequel on se promène et qu’on habite tout en entretenant simplement les sentiers, et dans lequel on peut cueillir ce dont on a besoin, laissant le reste à la nature. Or à l’époque il n’existe pratiquement rien sur les jardins-forêts en climat tempéré. Observant le mal qu’il a à produire quelques malheureuses tomates, l’énergie et le travail nécessaire à leur production, le désagrément qu’il y a à travailler en plein soleil tout l’été, il repense à l’ombrage bienfaisant de la forêt et se demande comment le recréer dans son jardin. À l’époque, Fabrice ne connaît rien à la permaculture. Pour lui ce sont vraiment les techniques des peuples premiers d’Europe, d’Océanie, d’Afrique l’enseignement capital.
Inspiré par ce qu’il a découvert et compris sous les tropiques, il décide de reproduire en climat tempéré, avec une palette végétale adaptée, la forêt-jardin en structure multi-étagée. C’est-à-dire avec une strate de canopée, une strate arborescente, une plus petite buissonnante et une encore plus petite herbacée, accompagnées d’une strate de plantes grimpantes et, lorsque c’est possible, un paysage aquatique fourni en nombre de plantes comestibles qui apprécient les zones humides.
Fabrice est revenu de ses voyages avec plus de quatre mille semences, qu’il conserve dans des congélateurs. Son grand rêve : créer sur son lieu un conservatoire de semences et propager toutes les graines fabuleuses qu’il a collectionné. Il veut acclimater le plus grand nombre d’espèces comestibles sur son terrain, du monde entier (5), et les partager pour les propager, sur différents sols et climats… Il s’agit de sauver la biodiversité potagère et comestible, de créer une nouvelle diversité, de les croiser peut-être avec des variétés plus adaptées aux sols de climat tempéré mais aussi aux changements climatiques qui s’annoncent. (6)

Créer des variétés adaptées au changement climatique

Fabrice considère que nous sommes tou·tes fondamentalement paysan·nes, nous avons tous et toutes un devoir par rapport aux plantes qui nous nourrissent. Il faut reprendre le pouvoir sur notre nourriture. Un des rôles fondamentaux des paysan·nes du monde entier autrefois était celui de la création variétale. Ils mettaient au point de façon empirique et intuitive des cultivars adaptés à leur sol, rôle repris depuis à peine quelques décennies par les expert·es de la recherche agronomique. Il est indispensable de se remettre à créer de la diversité. N’importe qui peut le faire et c’est un message qu’il tient à faire passer dans ses formations : il faut se réapproprier le rôle de paysan·ne. On doit créer de nouvelles variétés capables de s’adapter aux changements climatiques, endiguer l’érosion génétique : les boutures, les greffages, c’est très bien mais le plus important c’est ce travail de création variétale, restaurer sa souveraineté et son autonomie alimentaire pour lutter contre la sixième extinction des espèces cultivées et de la biodiversité sauvage en cours.
Pendant deux ans, il décide de laisser pousser et de planter des variétés pionnières ou non (saules, aulnes, bouleaux, chênes, érables, etc.), qu’il dénomme AFI (Architecturales, Fertilisantes et Ingénieures). Ces espèces créent rapidement sur le terrain des séquences de plantation qui recréent l’architecture de la forêt, sont brise-vent, installent un micro-climat, de la fertilisation, un réservoir de biomasse par leurs feuilles et leurs branches, d’habitat et de nourriture pour la faune associée. Cette trame végétale va préparer le terrain et permettre ensuite l’installation de cultivars comestibles du monde entier dont Fabrice va suivre l’évolution, et de fruitiers plus classiques.

Chaque jardin-forêt est unique

Il existe un grand nombre de jardins-forêt possibles. Dans l’idéal, c’est un lieu avec le moins d’intervention humaine possible, plus écocentré (tourné vers le vivant) qu’anthropocentré (au service de l’humain), où le sauvage peut revenir et où l’on peut y manger (baies, feuilles, fruits, graines…). Chaque jardin-forêt est unique, chaque conception (design) est unique, c’est le reflet de son créateur, espace de créativité, de bien-être, de bonheur, de détente, de loisir, de connexion à la spiritualité, d’autonomie, de partage, de beauté, de production de biomasse. Qu’on l’appelle jardin-forêt, forêt comestible ou nourricière, verger potager ou pré verger, c’est le paysage agricole le plus efficient pour stocker du carbone (le CO2 ) et donc empêcher, ou au moins tamponner, le dérèglement climatique : 1 hectare, au bout de 25 ans, pourrait stocker autour de 250 tonnes d’équivalent carbone (dans le sol et dans la végétation), ce qui est gigantesque ! Et la biodiversité (de la bactérie aux chevreuils) revient : phénomène vertueux !

La diversité, clé de la sécurité alimentaire et climatique

Alors que les dernières forêts primaires sont en cours de destruction (dont la dernière en Europe est celle de Bialowieza en Pologne), il est temps de commencer à replanter, mais pas n’importe comment. À l’image du modèle de la forêt comestible, expérimenté par exemple par Ernst Botsch au Brésil qui, par des méthodes d’agriculture « syntropique », a recréé une forêt de plus de 500 ha en seulement 40 ans sur une terre désertifiée par des coupes à ras. La pluie est revenue, l’eau coule à nouveau dans les rivières, la faune réapparaît et, cerise sur le gâteau, il produit le meilleur cacao du monde !
Il existe une palette impressionnante de plantes comestibles connues et méconnues à acclimater aux nouveaux défis que posent les aléas du climat. Les grandes plantes du menu alimentaire traditionnel français sont toutes en souffrance ou sous perfusion de produits phytosanitaires. Il est possible que nous soyons à l’aube d’une grave insécurité alimentaire et il est donc urgent d’introduire de nouvelles variétés, de retravailler avec les semences anciennes et de tester de nouveaux modèles agricoles comme l’agroforesterie ou la permaculture.

Les visites de la Forêt gourmande de Fabrice et les formations qu’il propose sur le jardin-forêt lui permettent de partager ses convictions depuis le début de l’année 2018. Il a décidé d’arrêter son métier d’infirmier et se consacre désormais corps et âme à sa forêt, à la pépinière qui s’installe grâce au réseau de passionné·es qui le rejoignent chaque mois, à sa femme et à ses deux petits garçons. Le projet est en effet devenu familial. Sa femme a acquis une autre parcelle pour tester un type différent de forêt plus axé sur les légumes, un particulier lui prête sa forêt un peu plus loin pour tester l’introduction de variétés comestibles dans une forêt classique. Il devrait bientôt aménager sa forêt-jardin pour l’ouvrir aux visites des écoles, tout en continuant à former des woofeu·ses et en assurant de nombreuses prestations à l’extérieur : en effet, les sollicitations se font de plus en plus nombreuses.

Catherine Rulleau

(1) C’est assez, http://www.cestassez.fr et cest.assez.collectif@gmail.com. Pour cette association, le problème numéro un n’est pas la surpêche catastrophique ou la pollution dramatique par le plastique, mais l’acidification des océans causée par la quantité de CO2 que la civilisation humaine relâche dans l’atmosphère. La dernière fois que cela est arrivé dans l’histoire de la Terre, 90% des formes de vies marines sont mortes… Il faut donc planter des arbres pour capter ce CO2.
(2) Institut national de la recherche agronomique.
(3) Variétés cultivées.
(4) Le mulch est une « couverture de sol » utilisée en permaculture qui aide à fertiliser le sol et qui peut être minéral, issu de végétaux ou de matières animales, et même être vivant (plantations).
(5) Il en existe plus de 7 000 en climat tempéré selon la FAO et au moins 20 000 sur la planète, chiffre sans doute très en deçà de la réalité.
(6) Il a planté 80 cépages du monde entier pour observer leur évolution.
• La forêt-gourmande, 21 Route des Gautheys, 71330 Diconne, http://foretgourmande.fr.
• Jardin des Fraternités ouvrières, 58 rue Charles-Quint, 7700 Mouscron, Belgique, fraternitesouvrieres.over-blog.com.
• La Ferme de Sourrou, 24110 Bourrou.

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