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Vous ne casserez pas ! Résistances villageoises aux extensions de carrière

Martha Gilson

À Daubeuf-près-Vatteville, l’entreprise Lafarge a pour projet de creuser un trou de 189 ha, qui sera visible à plus de 10 km, pour prolonger l’exploitation de sa carrière. Projet d’extension récent, contrairement à la carrière de Saint-Julien-Molin-Molette, où les premières demandes d’extension datent des années 1990. En 2014, une nouvelle annonce d’extension jusqu’en 2050 a ravivé l’opposition à cette carrière. Dans les deux cas, les carrières existent depuis plusieurs dizaines d’années, mais devaient fermer prochainement.

Des carrières trop proches des villages

Pour les deux collectifs, le problème n’est pas tant les carrières en soi que les nuisances provoquées, et l’imposition d’une exploitation aux dépens de la population. La raison première à l’opposition est la proximité des carrières avec les villages et les désagréments qui en résultent. À Saint-Julien-Molin-Molette, Claire, du collectif contre l’extension de la carrière rappelle qu’« environ 80 camions traversent la rue principale du village chaque jour, alors que cette dernière n’est pas aménagée pour ce trafic ». La proximité avec la carrière engendre de la pollution sonore et atmosphérique entre explosions et augmentation de la circulation ; la carrière se trouve à moins de 2 km des premières maisons.
François Lukaszewicz, membre de GANDALF (Groupe d’actions pour la protection du cadre de vie de Daubeuf-près-Vatteville et alentours en limite foncière), reconnaît que le collectif s’est créé par hasard et à cause des potentielles nuisances visuelles, des bruits, de la poussière. Situé à flanc de colline, dans les méandres de la Seine, Daubeuf-près-Vatteville jouit d’un paysage remarquable sur la vallée de la Seine et est entouré de terres agricoles et de forêts. « Les habitations en hauteur vont avoir vue sur la carrière. Il y a déjà une carrière existante, qui est sur le point de fermer. Le mouvement n’a pas commencé sur des bases écologistes, mais fin juin 2018, une personne qui rédige le journal du village a découvert l’enquête publique autour de l’extension de la carrière et a tiré la sonnette d’alarme ».
C’est bien le cadre de vie qui est d’abord défendu par les villages, qui craignent une dévaluation foncière de leur patrimoine et une dégradation de leurs conditions de vie. Et, en effet, les risques ne sont pas qu’économiques. En Normandie, Lafarge a rasé à l’hiver 2017 plus de 30 ha d’espaces naturels, laissant chevreuils et autres animaux errer, totalement désemparés. Par ailleurs, en modifiant la pente des bassins versants, le projet de carrière met en péril le bas du village situé en zone inondable.

Des municipalités bien cachottières...

Les projets d’extension sont souvent tenus secrets et la population mise devant le fait accompli. Si les changements de PLU (Plan local d’urbanisme) sont des marqueurs indéniables de possibles extensions, encore faut-il s’y intéresser. En Normandie, le projet ne date pas d’hier. Dès 2006, le maire de Daubeuf est en dialogue avec l’entreprise Lafarge. Le conseil municipal est versatile : d’abord défavorable puis favorable au projet, il semble finalement se rallier aux habitant·es devant la mobilisation citoyenne. Lafarge a su endormir le conseil municipal en minimisant ou occultant les nuisances occasionnées, et l’enquête publique de juin 2018 est passée totalement inaperçue de la population. « Le processus s’était fait en catimini. Le village étant très étendu, nous n’avions pas remarqué les panneaux ».
Dans la Loire, le projet est plus ancien, mais la municipalité est aussi restée longtemps sans rien dire. Située dans le Parc naturel régional du Pilat, le renouvellement de la charte du Parc précise dès 2001 qu’« aucune extension ou création de carrière n’est envisageable dans cette zone », mais l’arrêté préfectoral l’autorise pourtant en 2005. L’association Bien vivre à Saint-Julien-Molin-Molette entame alors une lutte juridique dont elle est sortie vainqueure, le Tribunal administratif de Lyon ayant décidé de refuser l’extension de carrière. Décision annulée en appel, au motif que l’association n’avait pas qualité pour agir, tout en lui donnant raison sur le fond. (1) Lorsqu’un nouveau projet d’extension pour 30 ans apparaît, ni une, ni deux, un collectif d’habitantes.es et de riverain.es se monte pour s’y opposer. À force d’insistance et de prises de rendez-vous avec le maire, le sujet est mis à l’ordre du jour des conseils municipaux. Alors que dans les années 1990, le soutien ou l’opposition à la carrière était une ligne de fracture forte dans le village et jusqu’au sein des familles, cette nouvelle approche et un dialogue renouvelé ont décalé le débat qui est aujourd’hui plus serein, où davantage de personnes s’opposent au projet. Aujourd’hui, la mairie s’exprime publiquement contre ce projet d’extension, de même que le Parc naturel régional. 

...des citoyen·nes qui font la lumière !

Dans ces deux villages, ce sont des habitant·es qui se sont intéressées aux processus législatifs permettant d’avaliser l’extension et qui ont mobilisé autour d’elles et eux pour une réappropriation citoyenne des processus de décisions. Le 12 juillet 2018, environ 200 personnes de Daubeuf-près-Vatteville ont participé à une réunion publique avec la sous-préfète et Lafarge. Le 17 juillet, c’est au tour des habitant·es de Saint-Julien de s’inviter à une soixantaine pour discuter avec le préfet et l’obliger à entendre leur revendication : l’abandon de l’extension. Ce sont les collectifs qui interpellent directement la Préfecture, qui a le pouvoir in fine d’autoriser ou non les projets. Dans la Loire, la mairie est de son côté partie au tribunal pour contrer la décision de la préfecture.
Les liens avec la municipalité sont moins faciles en Normandie, où le collectif reproche au maire d’avoir vendu des terrains qui vont perdre de la valeur sans avoir prévenu les acquérant·es et d’avoir autorisé l’exploitation des chemins communaux. Suite au conseil municipal du 12 juillet cependant, la mairie s’est officiellement prononcée contre le projet. Les relations entre le collectif et la mairie sont désormais plus saines, avec un soutien logistique réel, surtout depuis qu’une majorité de conseillers municipaux ont adhéré à l’association (2).

Des études scientifiques aux blocages : résister se conjugue au pluriel

Pour les deux collectifs, l’objectif est clair : que l’extension de carrière n’ait pas lieu. « Le compromis n’est pas acceptable, les chantiers sont prévus de 5h à 22h. On détruit le village pour toujours et cela profite à Lafarge sur 10 ans : rouleau compresseur qui a tous les droits, couper les routes départementales, détruire les espèces protégées, etc », se révolte François.
Les habitant·es cherchent à renverser le rapport de force, et ce n’est pas une mince affaire face à des géants de l’immobilier plein aux as et des municipalités qui semblent peu jouer leur rôle de relais. C’est par le bas que la réappropriation de la politique locale se fait.
En Normandie, le collectif est jeune mais son histoire est déjà très riche. Au niveau de la commune, quasiment personne ne défend le projet. Après seulement deux mois de mobilisations, le projet est débattu dans les communes de l’agglomération, le collectif a été reçu par la sous-préfète, etc. Le temps est maintenant aux études. Lafarge réfute de son côté le risque d’inondation et d’impact sur l’immobilier. La presse est aussi un levier qui peut s’avérer puissant. Le préfet comme les entreprises n’apprécient guère de faire les gros titres de la presse locale...
Plus aguerri, le Collectif contre l’extension de carrière de Saint-Julien a multiplié les actions ces dernières années. Il porte d’un côté deux recours juridiques, de l’autre il s’impose sur la place publique par diverses manifestations. Vous avez pu les croiser lors d’une manifestation à Saint-Julien-Molin-Molette en février 2017 (avec plus de 400 personnes) ou lors du Carnaval de l’inutile en février 2018 à Saint-Étienne, une grosse manifestation en lien avec l’opposition à l’A45. Ce n’est pas un hasard si les opposant·es ont rejoint pour cette occasion la lutte contre le projet d’autoroute (3). C’est au fond la même question qui se joue : celle de l’aménagement du territoire, et de la démocratie locale : qui décide quoi ? Claire explique que « dans le cas de Saint-Ju, si une grande entreprise demande quelque chose et que la population est contre, il y a la préfecture qui intervient. C’est au final l’État qui décide : ça montre notre impuissance face aux aménagements de territoire, en tout cas en ce qui concerne les grosses infrastructures ».

Un renouveau de la démocratie participative locale

À Daubeuf-près-Vatteville, quasiment tout le village « refuse que son sous-sol contribue à enrichir une société mise en examen pour crime contre l’humanité (4). La carrière est toujours en cours d’exploitation, on observe qu’il n’y a rien qui pousse, on remplace les chênes et les châtaigniers par des sapins, on enlève le limon, etc. On défend maintenant des préoccupations écologistes, mais la mobilisation a commencé pour défendre notre cadre de vie. On aurait dû s’impliquer davantage dans la vie citoyenne du village. Le grand point positif, c’est qu’on se connaît tous aujourd’hui, on se réunit régulièrement. On a une cause commune désormais ». D’une défense d’intérêts privés et personnels, une partie du village s’implique aujourd’hui dans la vie locale et s’intéresse aux problématiques écologiques et du vivre ensemble.
C’est toute une manière de s’organiser qui a évolué pour Claire, de Saint-Julien : « Ça a fait beaucoup de liens, de discussions, on a expérimenté la manière de prendre des décisions collectives. À chaque réunion s’est posée la question de la méthode, de la création de commissions, des tours de parole. Cela a eu un gros impact dans nos manières d’interagir. Ça a des conséquences aussi au niveau municipal, la liste »Tissons l’avenir« , de démocratie participative, a fait 44 % aux dernières élections ! »
La politisation des enjeux liés à la carrière a amené à dépasser la seule opposition à l’extension, et permet aujourd’hui une organisation locale par le bas sur des sujets plus transversaux. « Comment promouvoir le produire-local, les circuits courts, si tu empêches les gens de vivre ? On ne veut pas être une usine à ciel ouvert, on veut être un village ! ».

Les différentes mobilisations ne se connaissent pas entre elles, ancrées par contre fortement sur leur territoire, en lien avec d’autres collectifs comme la LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux) ou les associations locales. Dans les deux cas, la poursuite de l’exploitation des carrières se joue aujourd’hui au niveau de la préfecture et des tribunaux. Mais surtout, au-delà, ce sont des villageois et des villageoises qui réapprennent à s’impliquer dans les décisions locales, à se réapproprier les enjeux politiques de leur village. Et à Saint-Julien-Molin-Molette, on regarde maintenant du côté de Saillans (5) pour se former, et, pas à pas, réinventer la démocratie.

Martha Gilson

Contacts :
– Daubeuf-près-Vatteville : Collectif GANDALF, 7 bis rue Chevalier, Hameau d’ Aumare, 27430 Daubeuf-près-Vatteville, collectif.sauvegarde.daubeuf@gmail.com
– Saint-Julien-Molin-Molette : https://stopcarriere.noblogs.org,stopcarriere@riseup.net


Les granulats : principale matière première du BTP

Les besoins en matériaux de construction pour le logement et les infrastructures représentent une consommation de 6 tonnes de granulats/an par habitant·e. En 2011, ils ont été couverts par la production de 379 millions de tonnes dont 6,6 % de granulats recyclés. Les carrières de granulats représentent la majeure partie des 4 700 exploitations actives de l’industrie extractive en France tandis que la part du recyclage a doublé en 20 ans.


Une exploitation constante, des carrières qui grossissent
Bernard Schummer, bénévole à la FRAPNA, explique que depuis une cinquantaine d’années, la production et la consommation de granulats sont globalement restées les mêmes. Ce qui change, c’est le nombre de carrières : en 50 ans, elles sont passées d’environ 18 000 à 4 000. Elles sont gérées par des grosses sociétés privées comme Colas, Eiffage, Lafarge, Vinci… mais aussi par des entreprises plus petites comme Delmonico Dorel à Saint-Julien-Molin-Molette, revendiquant une dimension familiale et locale. Pour Bernard Schummer « le caillou c’est lourd et pas cher, ce n’est pas possible de le transporter loin ». Dans les faits, ils sont parfois acheminés par péniche bien loin de leur carrière.
Les impacts des carrières sur l’environnement sont nombreux, du moment de l’implantation du site d’extraction, aux conditions d’exploitation puis à la remise en état finale du site. Ils portent notamment sur la biodiversité et les paysages, les milieux aquatiques, les nuisances pour les riverains. La loi autorise l’exploitation des carrières pour 30 ans, puis peut renouveler cette autorisation. Certaines carrières sont exploitées sur 100 ans voire 150 ans, cela dépend de la taille du gisement.
D’autres luttes contre les carrières
Cet article s’appuie sur deux exemples, mais d’autres mobilisations contre des extensions de carrières ont existé ou se construisent actuellement. À Brueil-en-Vexin dans les Yvelines, en 2017, une motion contre un projet de nouvelles carrières a regroupé les signatures d’une trentaine de maires de la vallée de Seine. Leur démarche a été rejointe par la signature des 99 élu·es du Parc naturel régional du Vexin français (PNR). En Haute-Loire, en pleine zone Natura 2000, en bordure d’une Réserve naturelle régionale en projet, Eurovia veut agrandir sa carrière au milieu d’exploitations familiales agricoles et de paysan·nes installé·es sur des terres de haute qualité (AOC Lentille verte du Puy), etc., etc.

Depuis Haussmann, les plans locaux d’urbanismes (PLU) sont réalisés pour favoriser les marchés, les interventions militaires, pour empêcher la mobilisation des citoyen·nes et pour les discipliner. En plus, le système représentatif n’a pas assez de dispositifs pour permettre la participation politique. C’est aux citoyen·nes de construire leurs propres dispositifs pour définir les problèmes publics, et les mettre sur l’agenda politique. Parce que de plus en plus de personnes sont conscientes que si on ne fait rien, notre espace de vie deviendra un immense centre commercial, sans fenêtre, sans issue… Le refus de l’impuissance, que les pouvoirs imposent, est liée à la force de la vie. Chaque expérience donne l’espoir aux autres personnes qui veulent défendre leur ville et leur vie. C’est aussi la création d’un nouveau répertoire politique. C’est un répertoire d’une politique par le bas qui s’est concrétisé durant la Commune de Paris, avant d’être enfouie et piétinée. Mais il n’est pas disparu... Le feu n’est pas éteint. Plusieurs personnes l’ont ranimé à Larzac, à Notre Dame de Landes, à Marseille…la liste est trop longue. Heureusement ! Pinar Selek

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