Dossier

Les pratiques de simplicité volontaire, entre récupération et réappropriation

Guillaume Gamblin

Par sa capacité infinie à récupérer tout ce qui sort de son giron, le capitalisme parvient à détourner les pratiques de simplicité volontaire… mais ce n’est pas une fatalité.

La décroissance est, pour beaucoup de personnes, un ensemble de pratiques quotidiennes de simplicité volontaire et d’autonomisation.

Un éventail de pratiques quotidiennes

Parmi ces pratiques de décroissance et de simplicité volontaire au quotidien, on peut citer le fait de privilégier les échanges non monétaires ou d’utiliser des monnaies locales, ou encore de placer son argent dans une banque alternative. Au niveau alimentaire, privilégier les produits de saison, locaux, en vente directe, en vrac, en limitant les produits animaux. Pour la santé, de redécouvrir la cueillette et l’automédication, en dehors des circuits pharmaceutiques. De privilégier les transports doux et les voyages lents sans avion. D’acheter des objets de seconde main et de les réparer, voire de les fabriquer soi-même. De même pour les produits d’hygiène et de nettoyage. « Cuisiner et cultiver sont la base ! L’avantage, c’est que c’est souvent moins cher, mais il faut du temps pour cela, réduire son temps salarié est aussi une action décroissante », explique Léna, ancienne membre du Réseau des objecteurs de croissance de Genève (1).

La marchandisation des pratiques autonomes

Mais, comme le note la revue Moins ! dans un dossier consacré aux dix ans de la décroissance en Suisse (2), la vigilance s’impose face aux récupérations de ces pratiques résilientes. « Des démarches entreprises, à l’origine, par des personnes qui s’engagent pour s’affranchir du système de consommation et de la mondialisation sont récupérées insidieusement par l’industrie, et présentées sur des rayons comme des modes de vie tendance, estime Sieglinde Kilemen, du mouvement de la décroissance de Berne. Ainsi des initiatives telles que le jardinage urbain sont détournées de leur objectif premier, et des entreprises proposent toute une gamme de produits spécialement conçus dans ce but. Il en va de même du »couchsurfing« (3), désormais à la mode, et des systèmes de partage. La philosophie qui sous-tendait ces échanges est détruite, seul reste ce qui est commercialisable. La forme sous laquelle se répandent ces pratiques n’a plus grand-chose à voir avec l’intention de départ. »

Comment se passe ce détournement ?

« Une idée conviviale et pratique d’échanges est réalisée localement par des ‘copains’ ou des ‘militants’, détaille Christian Araud dans son livre Survivre au futur (4). Un génie informatique arrive et construit un site pour faciliter, élargir et monétiser l’échange. Flairant la bonne affaire, un fonds d’investissement injecte des capitaux et profite de sa position dominante pour verrouiller les procédures de l’échange grâce aux talents du génie informatique et de sa nouvelle équipe. Grâce à l’esprit du capitalisme, tout le monde passe à la caisse, la majorité pour donner, la minorité pour prendre, et la convivialité s’est fondue dans la masse compétitive. »
Pour les réseaux d’hébergement à domicile comme pour les trajets en voiture, l’uberisation est un destin hélas possible. Même le « DIY », le « faites-le vous-mêmes », au départ issu du mouvement punk puis fortement réinvesti par les milieux décroissants, est devenu une niche commerciale avec quelques best-sellers à la clé.

Reprendre l’initiative d’ échanges non-monétaires

La récupération par le capitalisme est-elle une fatalité ? Certainement pas. Il existe heureusement bon nombre d’initiatives d’esprit décroissant qui résistent en faisant souvent le choix de rester de petite taille, locales et décentralisées. On peut citer les Systèmes d’échange locaux (SEL) (5), les trocs de graines, ou encore les mises en lien d’initiatives de solidarité via l’affichage municipal ou des médias locaux, par exemple.
Et, même pour des services qui ont déjà été marchandisés, il n’est pas impossible de reprendre la main localement, estime Christian Araud, qui imagine des « cantons libérés » : « Un site web cantonal se substitue localement à des entités capitalistes [telles que] uber pour les véhicules sans chauffeur ; blablacar pour le covoiturage ; leboncoin pour l’échange et le troc ; airBnB our la location immobilière ; booking pour la location touristique, etc. Par exemple, si vous voulez accueillir un de vos amis lointains, vous trouverez facilement sur le site local une chambre libre dans le canton pour la période de cette visite. Vous n’aurez pas à contribuer à la fortune éhontée de quelque potentat de la Silicon Valley. »
Alors partons à la reconquête de la gratuité et de la réappropriation décroissante des pratiques de partage, loin des autoroutes de la marchandisation…

Guillaume Gamblin

(1) « Joyeux anniversaire !! Dix ans de décroissance », Moins ! no 37, octobre-novembre 2018, p. 14, www.achetezmoins.ch
(2) Ibid, p. 19
(3) Le couchsurfing est un réseau transnational d’hébergement à domicile passant par le site www.couchsurfing.com.
(4) Christian Araud, Survivre au futur, éd. Libre et solidaire, 2018.
(5) Voir par exemple l’annuaire des SEL : https://annuairedessel.org

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