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Germinal, la coopération au service de la bio et du local

Michel Bernard

En 1974, des sympathisant·es auxerrois·es du jeune mouvement d’agriculture biologique Nature & Progrès se demandent comment monter un groupement d’achats. Après deux ans de discussion, en 1976, la coopérative Germinal (1) est créée. Très vite, elle prend de l’ampleur, au point de regrouper actuellement quatre magasins. « La coopérative compte aujourd’hui 15 000 sociétaires dans un département de 300 000 personnes, dont 6 à 7000 viennent régulièrement faire des achats […]. Le chiffre d’affaires annuel est de 12 millions d’euros », nous apprend Benoît, directeur salarié de la coopérative depuis 2014 que nous avons rencontré au magasin de Perrigny.

S’intégrer au réseau Biocoop

Parallèlement au développement des points de vente, la coopérative a suivi toute l’évolution de la bio. « Elle a participé en 1986 à la naissance du réseau Biocoop, une coopérative de commerçants, mais n’y a adhéré formellement que dix ans plus tard, après de longs débats en interne. » Certaines de leurs craintes se sont réalisées, comme le fait que Biocoop accepte depuis 1990 des sociétés commerciales et pas uniquement des coopératives : « Aujourd’hui, seuls 15 % des magasins adhérents au réseau sont des coopératives. » Il y a eu aussi un débat sur l’ouverture des magasins à tout le monde. Jusqu’en 1996, seul·es les sociétaires y avaient accès. L’adhésion au réseau Biocoop a impliqué l’ouverture des magasins.
Le salariat a aussi fait l’objet de débats tout au long de l’histoire de Germinal. « Le premier salarié a été embauché au bout de deux ans, il y en a aujourd’hui 80 ! (Trente de plus au cours des cinq dernières années). Cette augmentation ne provient pas seulement de la hausse du chiffre d’affaires mais également de l’évolution du magasin : la gestion du vrac nécessite plus de travail, tout comme la découpe à la demande de la viande et du fromage. » Une coopérative comme Germinal emploie au moins deux fois plus de salariés qu’un magasin conventionnel. « Le temps partiel est choisi par la personne salariée : aujourd’hui, 90 % des emplois sont à temps plein », presque tous en contrat à durée indéterminée. Tou·tes les salarié·es disposent de deux jours de repos consécutifs.
Pour mieux structurer le fonctionnement de la coopérative, un binôme de direction de la coopérative, qui aujourd’hui travaille avec des co-responsables de magasins, a été mis en place. La hiérarchie est minimale et les écarts de salaire limités : « L’écart maximum est de moins de trois fois le plus petit salaire. » Dans les magasins, il n’y a qu’un seul tarif.

Réfléchir au modèle économique

Depuis le début, des sujets sont suivis et débattus régulièrement : comment faire le plus local possible pour réduire au maximum son empreinte écologique ? Comment proposer les meilleurs produits aux meilleurs prix ? Comment avoir des salarié·es bien dans leur peau ?
« Actuellement, les produits locaux représentent 15 % du chiffre d’affaires. Si la filière viande est 100 % locale, ce n’est pas le cas des fruits et légumes. L’Yonne présente un important déficit de maraîchage. Pour le fromage, les céréales et les légumineuses, cela progresse. Il y a maintenant un fournisseur local de poissons. Le reste vient en grande partie des plateformes de Biocoop. »
Les relations avec Biocoop font toujours l’objet de débats. La charte permet un dialogue entre commerçant·es, salarié·es et product·rices, le commerce équitable y est bien présent et tient compte des solidarités Nord-Sud comme de celles Nord-Nord (ne pas importer du Sud un produit solidaire s’il existe une production locale), le cahier des charges est plus exigeant que celui de l’Union européenne… ce qui n’est pas difficile. Mais « il y a encore des points où Germinal ne se sent pas en accord, notamment la volonté d’assurer un modèle fondé sur une croissance permanente, d’être dans la course pour rester le premier réseau de la bio et d’adopter ainsi un discours approchant celui de certaines franchises. » Un débat est en cours actuellement : dans un département très rural où la plupart des déplacements se font en voiture, ne pourrait-on pas, pour limiter la pollution, créer un système de livraison de proximité ? « On étudie la possibilité de lancer un camion-épicerie qui serait présent sur des marchés de village et ferait en même temps des livraisons. »
Le conseil d’administration se renouvelle par tiers tous les ans (soit quatre postes sur 12). Il n’y a jamais eu de problème pour avoir des candidatures. Il y a des consommat·rices, mais aussi des product·rices. « Récemment est entrée une personne représentant un Jardin de cocagne, jardin d’insertion qui fournit des légumes à la coopérative. » La gestion d’une équipe importante comme Germinal est complexe. Pour éviter un manque de compréhension, les nouve·lles administrat·rices bénéficient d’une formation professionnelle financée par Germinal. Actuellement, les assemblées générales réunissent environ 120 personnes, chacune pouvant porter jusqu’à 10 pouvoirs d’autres sociétaires. Les personnes qui ne viennent pas peuvent envoyer un « pouvoir blanc » qui donne quitus au conseil d’administration sortant (2).
Alors que dans les années 2000, la tendance était de faire oublier que Germinal était une coopérative pour faire comprendre que tout le monde pouvait venir dans les magasins, « la question coopérative est aujourd’hui remise en avant pour répondre à l’offensive des grandes chaînes commerciales. Il s’agit de rappeler que dans une coopérative, le bénéfice profite d’abord au personnel, au local, et non à de lointains actionnaires. » Après 45 ans de fonctionnement, l’esprit coopératif est toujours présent et a su intéresser une part significative de la population du département.

Michel Bernard

(1) Le nom de Germinal évoque à la fois le calendrier révolutionnaire et la germination.
(2) « Les sociétaires ont d’autres moments pour s’exprimer : le magasin d’Auxerre dispose d’une salle pour accueillir des ateliers, des conférences ou des débats en interne ou en externe. » Avec l’aide de Jean-François Draperi, sociologue spécialiste du mouvement coopératif, Germinal a engagé une réflexion sur la place du modèle coopératif dans le système économique libéral.


Auxerre : 22, rue de Preuilly, tél : 03 86 72 90 50
Tonnerre : 85, rue Georges-Pompidou, tél : 03 86 55 23 31
Sens : 1, rue du Pont-de-Fer, tél : 03 86 64 28 69
Perrigny : allée Fontaine, zone des Bréandes, tél : 03 86 94 08 68

Le dossier du no 444 de la revue Silence (avril 2016) était consacré à la question : « Coopératives, question de taille ». Les coopératives, c’est bien, mais la démocratie interne reste toujours un défi majeur, d’autant plus quand elles grossissent et atteignent des tailles importantes. Comment l’autogestion est-elle possible à plusieurs dizaines, centaines, voire milliers de membres ? Comment les différentes coopératives affrontent-elles les défis consistant à limiter leur taille, réduire leur vitesse de croissance, essaimer ? Un dossier se penche sur la question.

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