Article Alternatives Habitat

La Baraque, un quartier alternatif et autogéré

Romane Dubrulle

C’est à peine à 900 mètres du centre-ville de Louvain-la-Neuve, en Belgique, que se découvre un havre de paix et de simplicité, le quartier alternatif de la Baraque. Habitat léger et vie en collectivité sont ici les maîtres mots.

Son histoire remonte à la fin des années 1960, lorsque sur fond de tension entre la Flandre et la Wallonie, l’Université catholique de Louvain (UCL) décide de construire une ville nouvelle afin d’accueillir l’entité francophone de l’Université. La Baraque est alors un hameau de la commune d’Ottignies habité par 77 personnes sur le point d’être expulsées.
La résistance s’organise, des étudiant·es en architecture, souhaitant se réapproprier leur habitat, gonflent ses rangs. Rapidement, une trentaine de personnes s’installent dans le quartier dans des habitats légers : des roulottes, des serres, des bus, des dômes et des cabanes sont aménagés collectivement. Les terrains appartiennent à l’UCL et la faculté d’architecture accepte de parrainer l’expérience, ce qui permet aux « squatteu·ses » d’être toléré·es.
Aujourd’hui, 134 « Baraquîs » (1) vivent dans ces petites maisons qui détonnent de leurs voisines de brique. On se déplace entre les trois sous-quartiers : les Bulles, le Jardin et le Talus, par de petits chemins sinueux, où tout véhicule motorisé est proscrit. Aucune clôture ne délimite les espaces, à chacun·e de savoir respecter celui de ses voisin·es. Le quartier est fondé sur l’auto-construction et l’autogestion. « C’est le droit à un habitat choisi qui est défendu au quotidien », explique Anaïs, habitante, ethnologue et chercheuse indépendante.

L’habitat léger, une réponse à la crise sociale et écologique

Laurence habite le quartier depuis un peu plus de huit ans, elle ne regrette pas son choix qui lui semble plus juste pour elle, comme pour sa fille, malgré les difficultés. « Six ans de travaux ont été nécessaires pour retaper la roulotte, raconte-t-elle, nous nous sommes installées en hiver, l’eau était gelée. Je me suis posée des questions sur mon choix, je venais d’un logement social avec tout le confort. » La gaieté de sa fille la réconforte, elle, si fière de raconter à l’école qu’elle s’est lavée avec de la neige fondue !
Laurence est rassurée de voir le feu en hiver, de retrouver les éléments. Habiter léger, « c’est une énergie de dingue pour un confort minime », témoigne-t-elle. Pourtant avoir des toilettes sèches ou un compost, font partie des choses qui donnent du sens à sa vie, « des choses basiques, évidentes, qui m’ont donné des repères ». Laurence est aussi heureuse de savoir qu’elle peut repartir facilement avec sa roulotte. « Peut-être qu’à travers ses fenêtres je verrai la montagne ou la mer », se surprend-elle à rêver.
L’habitat léger nécessite peu de moyens financiers. Les habitant·es du quartier estiment le prix de leur habitation à 122 euros le mètre carré en moyenne, soit un montant de 20 à 40 fois inférieur à une habitation plus traditionnelle. Le contrôle du quartier sur les ventes permet de résister à la spéculation. Le coût de la main d’œuvre ne peut ainsi être pris en compte dans le prix de vente d’une habitation, même si les travaux sont réalisés par un tiers. L’auto construction demeure cependant la norme et reste l’un des principaux intérêts de l’habitat léger.

« J’habite dans rien et ça me rassure »

Ce type d’habitat est une évidence pour Smerf qui a fait ce choix il y a plus de 25 ans. « Il y a des gens qui ne veulent pas passer leur vie à payer leur logement. Je ne comprends pas très bien cette maladie du bipède qui veut se faire du blé avec sa niche ». Comme Laurence, Smerf est rassuré d’être capable de réparer sa maison, une fuite, de faire son bois de chauffage. « J’habite dans rien et ça me rassure », confie-t-il.
Un autre aspect le rassure : le collectif. « Il y a une solidarité chaude ici, j’ai toujours la sensation que je peux aller chez mes voisins quand je veux, et ça me rassure, je ne suis pas seul. » Smerf habite le dernier habitat collectif du quartier : les Bulles. Quatre adultes et un enfant logent dans des dômes et partagent la cuisine et la salle de bain. Certains repas sont pris ensemble, un moment clé pour discuter et prendre les décisions de manière collective.
Cette manière d’habiter avec un autre modèle d’organisation que la cellule familiale a attiré Vincent, lui aussi habitant des Bulles. Il s’est installé avant tout pour l’habitat collectif, dans une « démarche personnelle. J’avais envie d’insuffler de l’expérimentation dans ma vie et de la proposer à la société, sans prétention. » Il explique que l’aspect collectif « est réduit à des points : le repas du soir et quelque fois le midi. On a passé les étapes du tout collectif, et ce qui révèle que ça marche, c’est qu’on ne s’engueule jamais pour la vaisselle ! »

Sur un fil entre collectif et individualisme

Dans l’ensemble du quartier "le fonctionnement collectif n’existe plus que de fait dans les prises de décisions, concernant l’urbanisme principalement, explique Vincent.

Des ponts entre le quartier et la ville
Aux abords du quartier, les ateliers d’art de la Baraque sont réhabilités petit à petit depuis trois ans. « Dans les années 1970, des artistes et des artisans, notamment du quartier alternatif, ont transformé cet ancien hangar agricole en ateliers. Depuis, ils ont vieillit, se sont disputés, manquaient d’énergie », raconte Fanny, engagée pour relancer les activités des ateliers en 2015. Tout est à refaire, les travaux sont titanesques, c’est alors que Pomme la rejoint dans l’aventure afin de créer un centre d’expression et de créativité (CEC) (1). Toutes deux insistent sur l’importance de leur emplacement, à la frontière entre le quartier alternatif et l’université. « Le CEC est antiélitiste, social, avec une volonté qu’au niveau artistique le citoyen puisse se réapproprier le droit de créer, qu’il ne soit pas réservé aux riches et aux intellectuels. Ça a du sens ici, car nous sommes à la Baraque. » Laurence est l’une des artistes occupant temporairement les ateliers, elle jongle entre son activité professionnelle et le temps passé pour son logement. Et finalement, celle-ci s’est rendue compte que son logement « était aussi une démarche artistique, une manière d’accueillir les gens, quelque chose qui émane de soi et qui est à partager ». L’habitat léger permet aussi à certain·es de se consacrer à leur activité artistique, leurs besoins financiers étant réduits. Cet été, des liens se sont créés entre les ateliers et le quartier alternatif, « il s’est passé beaucoup de beaux moments avec de chouettes rencontres entre le quartier et le public du CEC. Plusieurs, projets qui font liens se mettent sur pieds pour l’année qui arrive » raconte Laurence, bien que beaucoup reste faire.
Le constat est d’ailleurs le même pour les jardins familiaux de l’association Vert tige, pourtant accolés au quartier. Quelques habitant·es faisaient partie de l’association, ce n’est aujourd’hui plus le cas, se désole Luc, président de l’association. Des liens subsistent tout de même entre les quartiers. Par exemple, les eaux pour arroser les potagers sont les eaux usées du quartier alternatif, épuré par une station de lagunage, réalisée par des habitant·es. Désormais, elle est étudiée par les universitaires de l’UCL.

(1) Les centres d’expression et de créativité sont en Belgique des structures proposant des projets socio-artistiques et d’expression citoyenne dans une multitude de disciplines. Ils se positionnent comme alternatives aux académies.

Mais les réunions de grand quartier ne sont pas régulières, et sont les seuls moments collectifs formels". Quelques chantiers participatifs s’organisent ici ou là, mais un sentiment de montée de l’individualisme accompagnant un niveau de confort plus élevé se fait sentir. Vincent rappelle que la Baraque est un quartier urbain, par la proximité du centre-ville, de l’autoroute et de la gare, et par le mode de vie de ses habitant·es. La plupart travaillent et manquent parfois de temps pour la vie en communauté.
Toutefois, les réunions de grand quartier sont pour lui « des moments magiques » qui rassemblent habitant·es du quartier alternatif et du quartier élargi de la Baraque. « On donne des réponses bien plus profondes aux problèmes, des idées de dingues ressortent. En défendant nos petites maisons, on a un rayonnement vers l’extérieur ». Selon Vincent, le quartier pourrait servir de modèle. « On a une densité équivalente mais elle n’est pas ressentie grâce au paysage et on a le sentiment d’être plus proche de la nature. La biodiversité est mieux préservée et l’absorption des eaux bien plus importante. »

Un quartier fait de contrastes

Pourtant, tout autour, c’est la ville tentaculaire qui s’étend. Louvain-la-Neuve est en pleine expansion, des entreprises s’installent, le développement commercial est intense. Un parking souterrain de 3 000 places est actuellement en construction, le plus grand du Benelux. Au-dessus, sur deux étages, un quartier résidentiel est en projet, présenté comme écologique… et dont le prix avoisinerait 4 000 euros le mètre carré. Un réel « défi de voisinage », selon Anaïs.
Certain·es habitant·es du Talus ont été expulsé·es en prévision du chantier, d’autres comme Laurence sentent le sol trembler sous les bulldozers. Celle-ci est cependant contente de savoir qu’elle peut partir avec sa roulotte si « c’est trop ». De son hamac, elle aperçoit les enseignes Zara et H&M du centre commercial qui s’étale sur un tiers du centre-ville. « On résiste à quelque chose mais la paroi rétrécit, témoigne-t-elle, on est menacé par un système qui est en train de se casser la gueule. Ça me rappelle que je ne me suis pas trompée ».
Les inquiétudes sont palpables aussi chez Vincent, « j’ai peur que le quartier vieillisse, qu’il soit rattrapé par le contexte extérieur, par la maladie de l’individualisme. Ça a déjà commencé, il y a un mouvement général du quartier vers un embourgeoisement, les disparités sociales sont gigantesques. Avant c’étaient des étudiants, utopistes, avec une forte créativité, aujourd’hui elle est moins spontanée. On a parfois des belles maisons ici, avec des habitants qui veulent se sécuriser et sont donc moins enclin à se battre. »

« Squat reconnu mais squat quand même »

La sécurité et la stabilité sont des questions récurrentes dans le quartier. Bien que la zone soit reconnue en tant que « zone expérimentale d’habitat alternatif », aucune législation ne protège ses habitant·es, « squat reconnu mais squat quand même ! », s’exclame Smerf. Ce dernier travaille sur les questions de l’habitat léger et se bat pour sa reconnaissance dans un cadre souple. La complexité réside dans la définition de l’habitat léger et la prise en compte de l’ensemble de ses spécificités.
D’autre part, l’UCL souhaite que le quartier se forme en fondation afin d’avoir « un interlocuteur unique et de rationaliser les rapports de force », explique-t-il. Il y a « une volonté réelle de nous instituer, alors que pour le moment nous sommes une savonnette, c’est une force. L’oral fait le quartier, sinon ce sont les notaires qui écrivent… pour ceux capables de les lire… »
Dans le quartier, les avis divergent sur les questions de régularisation et d’institutionnalisation. Laurence ne se sent pas atteinte personnellement, la régularisation n’est pas nécessaire selon elle, « le bordel est intéressant ». Ce qui pourrait cependant l’être aussi serait « une régularisation qui permettrait d’élargir le cadre, raisonne-t-elle, et d’ainsi développer ce mode de vie ». Un avis partagé par Smerf qui ajoute qu’il « n’est pas tenable pour tout le monde de vivre dans l’insécurité juridique ».

(1) En Wallonie, un baraki est à l’origine une personne considérée comme grossière vivant dans une maison délabrée, à l’écart de la norme. Une appellation reprise avec malice par les habitant·es de la baraque, cette fois avec un « q ».

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