Jeune rastaman et « vieux sage », musicien et surfeur, engagé et enthousiaste, Rafiki était de passage en Europe à l’été 2018 et Silence a eu le plaisir de le rencontrer. Il parle surtout de son pays, l’île Maurice, où les plages paradisiaques sont en passe de n’être plus qu’un décor pour les touristes.

Rafiki nous explique en effet que la situation écologique de l’île est très dégradée, les inégalités sociales énormes. Urbanisation chaotique, pollutions terrestres et maritimes (faune, flore, coraux et biodiversité marine en péril), mangroves et salines détruites au profit des plages de sable, érosion... Les gouvernements successifs, malgré une communication axée sur « Maurice Ile Durable », poursuivent dans la voie d’un tourisme sur-développé sur les côtes avec toujours plus d’hôtels et de plages privatisées.

« Arrêtez de voler nos plages »

Or, « les plages occupent une place centrale dans le mode de vie traditionnel mauricien. Tous les dimanches, louer des bus, prendre les ravannes (1) et aller pique-niquer sur les plages, c’est au cœur de la culture populaire. Et il ne reste plus que 12 % de plages publiques sur l’île ! C’est un motif de frustration majeur pour la population et la plage de Pomponette en est devenue le symbole ». En 2016, une parcelle de cette plage publique du Sud de l’île (jusqu’alors relativement préservée) a été vendue par un ministre (depuis démis de ses fonctions), au moyen d’un tour de passe-passe législatif, à un opérateur privé sud-africain, Pelangi Resort, pour la construction d’un hôtel du groupe Marriott.
Cette spoliation soulève un fort mouvement de contestation, animé notamment par un groupement citoyen qui réunit la population en colère, des activistes, des ONG, syndicats, associations, etc. C’est l’AKNL, pour Aret Kokin Nu Laplaz = arrêtez de voler nos plages. « Le 1er mai, lors d’une grande manifestation sur la plage, les gens ont démoli le barrage de tôle qui avait été installé pour délimiter la zone de l’hôtel. Les gens sont à bout. Les autorités ne prennent pas en compte l’avis populaire. Avec cette situation, on peut vite basculer dans la violence. »

La musique, force de mobilisation

La jeunesse surtout serait susceptible de s’enflammer. "Par rapport aux générations précédentes, plutôt ’dociles’, la jeunesse est moins conciliante, elle a plus d’ambition, plus de conscience écologique. Elle a davantage envie de métissage, alors que notre société est très cloisonnée. Elle ne se reconnaît pas du tout dans le système politique avec ses député·es de plus de 70 ans, avec la corruption.
Elle s’exprime et elle est nourrie par la musique. L’île Maurice connaît un gros boum culturel, la scène musicale est très riche. Les mouvements musicaux apparaissent dans les moments d’instabilité sociale. Le séga, la musique traditionnelle à Maurice, renaît dans l’effervescence de l’Indépendance. Et aujourd’hui le nouvel élan du seggae, qui mélange le séga et le reggae, se produit dans un contexte critique au plan écologique et social. Depuis l’origine, c’est une musique consciente, qui se chante en créole, qui apporte aux gens le sentiment de leur puissance"
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L’importance cruciale de la musique à Maurice a été illustrée en 1999, dramatiquement, par « le cyclone Kaya ». « Kaya était un métisse indien créole, le créateur du seggae et le chanteur adulé de l’île, »un peu notre Bob Marley« . Il a été emprisonné pour avoir fumé un joint sur scène, lors d’un concert pour la dépénalisation du cannabis et il a été retrouvé le lendemain mort dans sa cellule, couvert de sang. Cela a provoqué 3 ou 4 jours d’émeutes, avec des blocages de route, des pillages, des commissariats incendiés, et sur la fin, des violences entre communautés. » C’est que, sur l’île Maurice comme ailleurs, le pouvoir sait attiser les mauvaises braises pour détourner l’attention et diviser.

Rencontrer et apprendre des autres

Rafiki, à 19 ans et après deux CD, ne craint pas de donner des buts ambitieux à son nouvel album Baboon.
« Je veux contribuer au développement des jeunes et à leur prise de conscience. Je parle de ma vision pour nourrir l’espoir en eux. Fusional Mind, le groupe qui m’accompagne, m’aide énormément à faire fusionner les influences, les cultures, les énergies, les aspirations. Ils donnent des ailes à mes textes. C’est avec eux que je trouve la force de mêler les valeurs de simplicité du reggae, la poésie du hip-hop et l’authenticité de la musique seggae. Avec cet album je cherche à motiver la jeunesse mauricienne à atteindre l’accomplissement de soi. »
Rafiki s’est engagé auprès du mouvement de sauvegarde du littoral en jouant plusieurs fois bénévolement lors de manifestations sur les plages.

La République de Maurice en (très) bref
Petite île (1 865 km²) très densément peuplée (1,3 millions d’hab, 622 hab/km²). Fort communautarisme, la Constitution reconnaît 4 communautés : hindoue (68 % de la pop), musulmane, chinoise et « population générale » (surtout blanche et créole). Indice de développement humain (éducation, espérance et niveau de vie) = 64e rang mondial sur 188 pays. Selon les critères internationaux, économie prospère, relativement diversifiée. Régime parlementaire, marqué par l’affairisme.

En bon rastaman, Rafiki cultive un mode de vie frugal. Depuis deux ans il utilise le woofing (2) pour voyager. Par exemple aller vivre dans un village de brousse malgache, où il travaille avec des enfants. Ou encore, à Kingston en Jamaïque, prendre part à une communauté faisant vivre une ferme urbaine, en plein ghetto. Le voyage (en bateau-stop pour rallier les îles des Caraïbes !) est pour lui la forme par excellence de la rencontre et de l’apprentissage, au cœur de sa vie. Ne pouvant vivre de sa musique, chose quasi impossible sur l’île Maurice, il est aussi guide touristique, loin des sentiers battus. « J’accompagne des petits groupes de gens qui veulent marcher et découvrir le pays. Je les emmène toujours dans les lieux les plus riches de sens de l’île, par exemple sur le Morne, qui était le lieu du maronnage, là où s’enfuyaient les esclaves rebelles, et je leur transmets tout ce que je peux sur mon pays. »
Laissons Rafiki nous transmettre ses bonnes vibrations, laissons nous porter par sa musique.

(1) Instrument de musique, cousin et dérivé des tambours. Il est joué principalement à l’Ile Maurice, à La Réunion, sur l’île Rodrigue ainsi que sur tout les archipels de l’Océan Indien.
(2) Voyager en woofing consiste à prêter sa force de travail contre le gîte et le couvert au sein de fermes biologiques à travers le monde.

■■ Rafiki a sorti plusieurs albums : Implosion en 2015 à tonalité reggae ; Who is Rafiki en 2016, qui s’enrichit d’influences hip-hop et jazz ; et Baboon en 2018.
Pour en savoir plus sur lui, écouter sa musique et se procurer ses albums, se rendre sur son site www.rafikihealings.com.

■■ Aret Kokin Nu Laplaz (NKNL)
http://aknl.net
contact@aknl.net