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Le problématique essor des énergies renouvelables

Guillaume Gamblin

Le secteur des énergies renouvelables a passé cette année le seuil des 10 millions d’emplois dans le monde. Une bonne nouvelle, mais qui ne doit pas masquer les problèmes posés par cette expansion rapide.

Un rapport de l’agence internationale pour les énergies renouvelables (Irena) daté du 8 mai 2018 informe que le secteur des énergies renouvelables a passé la barre des 10 millions d’emplois dans le monde.
Le rapport de l’agence internationale fait état d’une croissance rapide des emplois dans le secteur des renouvelables, de l’ordre de 500 000 par année. Une progression de 45 % depuis 2012 !
La répartition géographique de cet essor est inégale : la Chine concentre à elle seule 40 % de ces emplois (parmi les 60 % du continent asiatique), alors que l’Inde n’en réunit que 4 %. Suivent le Brésil et les États-Unis, avec environ 800 000 emplois chacun. L’Europe, tirée par l’Allemagne (plus de 300 000 emplois), concentre 1,2 million d’emplois dans les renouvelables. La France fait pâle figure avec 100 000 emplois. L’Afrique rassemble 76 000 emplois (60 % en Afrique du Sud).
On peut sans doute se réjouir de la perspective d’une mutation des emplois des énergies fossiles et nucléaire au profit d’autres sources d’énergies qui n’en présentent pas les impacts climatiques et radiologiques. Mais en rentrant dans le détail de cette mutation, de nombreuses questions se posent.

À la loupe… un essor vraiment positif ?

En évoquant les diverses sources d’énergies renouvelables une à une, on commence à entrevoir les problèmes qui se posent. C’est le domaine du solaire photovoltaïque qui pourvoit le plus d’emplois (3,36 millions), principalement en Asie et en Chine. Celui-ci a un très bon bilan énergétique, mais l’extraction minière et les rapports néocoloniaux qu’il induit sont à interroger. Les conditions sociales des employé·es des usines de fabrication de ces panneaux en Chine également. La filière de recyclage des photopiles est, quant à elle, encore balbutiante pour le moment, avec de grosses pollutions liées aux batteries usagées.
Loin derrière le photovoltaïque, le secteur des agrocarburants pourvoit 1,9 million d’emplois dans le monde, dont 41 % au Brésil. Ces substituts pétroliers d’origine végétale sont la meilleure garantie d’une perpétuation de la civilisation de l’automobile et de l’avion (1). Ils se basent sur l’usage de terres arables pour alimenter les voitures des riches au détriment des usages agricoles et nourriciers. Enfin, au Brésil en particulier, ils induisent bien souvent une déforestation catastrophique de la forêt amazonienne, synonyme également d’ethnocide et de ravages pour la biodiversité. Ils induisent enfin l’usage massif de pesticides (2).
La troisième position revient aux grands barrages hydrauliques (1,5 million d’emplois), principalement en Chine, en Inde et au Brésil. Ces derniers sont généralement pharaoniques et synonymes de bouleversements écologiques, de déplacements forcés de population, de maltraitance pour la biodiversité.
Les éoliennes, symboles par excellence des énergies renouvelables, arrivent en quatrième position avec 1,1 million d’emplois, chiffre en très légère baisse par rapport à 2016 en raison du faible nombre de nouvelles installations en 2017. Les pales en fibre de carbone vont poser de gros problèmes de recyclage.
Pour l’ensemble de ces énergies, l’essor des emplois se trouve relié à une logique de gigantisme et à de grandes multinationales peu regardantes sur l’éthique sociale et environnementale.

Les renouvelables, « pilier d’une croissance économique faiblement carbonée »

« Les énergies renouvelables sont devenues un pilier d’une croissance économique faiblement carbonée », se réjouit Adnan Z. Amin, directeur général de l’Irena. « Ces données confirment notre analyse selon laquelle la décarbonisation du système énergétique mondial peut faire croître l’économie mondiale ».
Nous sommes en plein dans le mythe d’une croissance économique dématérialisée. Or rien n’est plus faux. Il y a toujours autant de consommation de matières premières et d’énergie derrière internet. Mais le mythe du « découplage » entre croissance économique et croissance des impacts écologiques a la peau dure.
Par ailleurs, en associant le basculement vers les énergies renouvelables à une meilleure efficacité énergétique, l’agence internationale omet de mettre en avant le pilier principal d’une transition écologique réussie : la réduction des consommations d’énergie. Sans ce troisième et principal pilier, on ne peut être que dans la fuite en avant.

Bonne nouvelle pour la planète ou pour les multinationales ?

Dernier point : l’Irena mise sur la transition énergétique pour la création d’emplois salariés dans le domaine des énergies renouvelables, dans une optique de création croissante de valeur monétaire. Mais on peut s’interroger sur la nature de ces emplois : au profit de multinationales développant par ailleurs des projets destructeurs, ou localisés et enrichissant la communauté locale dans le cadre de coopératives municipales éoliennes ou photovoltaïques par exemple ?
Les meilleurs exemples de diminution de la consommation d’énergie se mesurent au niveau des petites communes qui en mélangeant les solutions obtiennent de très bons résultats. Descendre la décision énergétique au niveau de la commune ou de la coopérative permet aussi de faire comprendre à tou·tes l’intérêt d’économiser (économie d’énergie = économie de matière =économie d’argent) (3).
Il est donc difficile de se réjouir pleinement et sans nuances de la nouvelle du passage des 10 millions d’emplois dans les énergies renouvelables. Car le monde que nous préparent les institutions et les entreprises qui promeuvent ce changement, n’est pas celui que nous désirons.

(1) Leur bilan énergétique n’a rien à envier aux sables bitumineux, puisque environ 60 % de l’énergie du produit récolté est déjà passée dans le travail du sol, les intrants (engrais et pesticides) et la transformation en diester.

(2) Voir par exemple « Le Brésil et les agrocarburants : menace sur l’agriculture », Nieves López Izquierdo, Le Monde diplomatique, 12 novembre 2010.

(3) Il est également à noter que toute une partie du secteur des énergies renouvelables n’apparaît pas dans ces statistiques : ce sont les installations de petite envergure qui sont réalisées en autoconstruction, du type des éoliennes Pigott, de certaines installations microhydrauliques ou solaires thermiques, qui ne génèrent pas d’emplois salariés. Leur rendement est parfois faible (éoliennes Pigott) mais elles contribuent malgré tout à procurer de l’énergie à de nombreuses personnes sur tous les continents.