Environnement Flore Forêts

L’arbre et le CO2 : source d’énergies et de débats

Philippe Crassous

L’exploitation des forêts vit une intensification sans précédent, surtout pour la récolte du bois énergie. Tout cela au nom de postulats qui, à force d’être répétés, semblent aussi évidents qu’incontournables : le bois serait un combustible abondant et écologique.

Nous avons admis que consommer le bois énergie est un moindre mal par rapport aux énergies fossiles, et même qu’il serait possible de préserver le climat en construisant en bois. La remise en question de ces affirmations est pourtant très facile…

Le bois mort, matériau ou énergie ?

Utiliser le bois comme matériau plutôt que comme énergie a un impact écologique moindre. Si on brûle du bois, on libère le CO2 qu’il contient, alors que ce CO2 reste stocké si on utilise le bois comme matériau. Nous savons aujourd’hui utiliser le moindre morceau de bois (1) pour ses propriétés de matériau. Il existe de nombreux « dérivés du bois » qui entrent couramment dans la composition des maisons à ossature bois. Considérer que, par exemple, la sciure ou les bois tordus sont des déchets destinés uniquement à produire de l’énergie est donc une première illusion.
L’abondance du bois fourni par la forêt en est une deuxième : comparées à notre consommation totale d’énergie, les disponibilités de la forêt sont dérisoires.

Plutôt le bois que les énergies fossiles ?

Le bois, comme les fossiles, produit de l’énergie à partir de la même réaction chimique : leur énergie est emmagasinée dans les liaisons chimiques entre atomes de carbone et atomes d’hydrogène, puis elle est libérée quand le carbone s’associe à de l’oxygène… en fabriquant du CO2. Il n’y a pas de fumée sans feu : avec ces combustibles il n’y a pas d’énergie sans CO2. Le bois n’échappe pas miraculeusement à cette implacable règle. Et même s’il est très polluant de brûler des fossiles, comme le bois est moins dense en énergie que le charbon, il est encore plus émetteur de CO2 que le pire des fossiles (2) !

La fausse neutralité carbone du bois énergie

Si le bois nous est présenté comme providentiellement peu émetteur, c’est parce qu’on se permet de raisonner en bilan. Il est dit « neutre » en partant du principe qu’il repousse et réabsorbe du CO2 : ses calcul lourd de conséquences nous est encore asséné comme une évidence, et pourtant il est extrêmement décrié dans les pays anglo-saxons, alertés et indignés par les ravages de l’intensification de la récolte du bois (3).
L’une des énormes lacunes de ce calcul est de laisser de côté le fait que le bois ne choisit pas le CO2 qu’il absorbe et que la forêt pousse de toutes façons, même si on ne brûle rien. L’usage du bois comme combustible est une exploitation néfaste
de la forêt, car c’est oublier le CO2 relâché par le bois brûlé, le déséquilibre forestier provoqué par la coupe des arbres (4). Au-delà de ces aspects, c’est surtout oublier les multiples rôles joués par les arbres vivants dans la régulation du climat ou de la biodiversité.
À ce bien triste bilan carbone du bois énergie, s’ajoutent deux grands oubliés du débat, qui concernent aussi le bois matériau : le relargage de CO2 par les sols forestiers, surtout quand la sylviculture se fait par coupes rases, et les rôles biologiques de l’arbre vivant.

On ne sauvera pas le climat en coupant des arbres.

(1) Un exemple emblématique de valorisation de déchet : la société américaine Ecovative fabrique de l’isolant à partir de n’importe quel sous-produit végétal, avec pour seul liant du mycélium de champignon.
(2) Cela s’explique par la teneur en oxygène du bois, et par le fait qu’il contient beaucoup d’humidité à la récolte. De leur côté, les fossiles sont issus d’une matière organique ayant subi une « maturation » de plusieurs millions d’années, qui les a bonifiés sur le plan de l’énergie.
(3) On trouve une synthèse de ces oppositions sur http://www.biofuelwatch.org.uk
(4) Pour plus d’explications en version didactique sur ce sujet complexe : verslautonomieenergetique.fr/illusions-bois-energie

Les prodiges du CO2

Pourquoi diable l’arbre s’évertue-t-il à capter le CO2 ? En premier lieu, tout simplement pour se nourrir. Tous les êtres vivants de cette planète carburent directement ou indirectement à partir de l’énergie accumulée dans ces sucres et issue de la photosynthèse, que seuls les végétaux et certaines bactéries sont capables d’assurer.
Le carbone est un bâtisseur
L’arbre utilise ces sucres pour fabriquer sa structure. Ainsi, il crée de la cellulose et de la lignine en agglutinant savamment des sucres en de très longues chaînes. Et le carbone révèle ainsi une autre propriété essentielle, utilisée aussi par tous les êtres vivants : il n’a pas son pareil pour produire des structures solides et légères. Le bois est une fibre de carbone naturelle aux propriétés remarquables. Un magnifique exemple est dans les grands séquoias d’Amérique : ils sont hauts comme des immeubles de 40 étages et leur longévité de plus de 2 000 ans leur a donné maintes occasions de prouver leur résistance aux incendies et aux tempêtes.
Le bois, un des maillons de la chaîne alimentaire
Cette énergie que l’arbre accumule, nous pouvons nous en nourrir en mangeant les fruits de certains arbres. En revanche, nous sommes bien peu équipé·es pour digérer celle que contient le bois. Ce n’est pas le cas d’une multitude de créatures qui s’en délectent : bactéries, insectes et surtout champignons. Toute une chaîne alimentaire découle de ces créatures. Ainsi, mine de rien, le moindre prélèvement de bois en forêt crée une pénurie alimentaire pour une part de la biodiversité. Ajoutons à cela une crise du logement pour tous les insectes et oiseaux qui habitent le bois mort.
Autre oublié de l’exploitation des forêts : le sol. Dans un cycle naturel, le bois qui se décompose en forêt restitue au sol les nutriments qu’il lui a pris. De plus, le prélèvement d’arbres expose le sol au soleil, ce qui élève sa température. Et émet du CO2. Cela peut être très important dans le cas de coupes rases, et, selon Peter Wohlleben (1) c’est équivalent à ce qui est largué par la combustion du bois.

(1) Peter Wohlleben, auteur de La Vie secrète des arbres, Les Arènes, 2017, 260 p., 20,90 €