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Murray boockchin nous aide à penser la crise écologique

Pinar Selek

Une biographie de Murray Bookchin a été publiée récemment en France. Pinar Selek, dont le parcours militant et la réflexion ont été marqués par celui-ci, s’adresse dans ce texte à l’inventeur de l’écologie sociale et du municipalisme libertaire.

Militante, écrivaine et sociologue de Turquie exilée en France, Pinar Selek n’a cessé de mettre en lumière par ses actions et par ses écrits l’entrecroisement des différents systèmes de domination (patriarcal, nationaliste, militariste, écologique, capitaliste, etc.) et la nécessité de créer des résistances et des alternatives créatrices qui prennent en compte toutes ces dimensions à la fois. Elle a participé à une coopérative d’écologie sociale à Istanbul tout en cultivant des engagements féministes et antimilitaristes. Elle a notamment publié en français les essais Loin de chez moi mais jusqu’où ? ; Parce qu’ils sont Arméniens et le roman La maison du Bosphore.

La crise permanente du système capitaliste, au niveau mondial, détruit tout ce qui est en dehors du marché. Même en France, un des pays parmi les plus riches de la planète, nous assistons à une déclaration de guerre sociale et politique. Ceux et celles qui veulent sortir de ce jeu se confrontent à une brutalité grossière de l’État. La destruction violente des communs de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes n’en est qu’un exemple.
Pourtant les tentatives de création nourries par les débats continuent, et cela, malgré les violences économiques et politiques. Connaître ton parcours complexe et enthousiaste, comprendre le cheminement de ta réflexion peut enrichir nos débats.

La dimension sociale et politique de la crise écologique

S’il est des pays qui t’ont publié davantage que la France, tu n’es pas assez connu sur cette planète (1). Et cela, malgré ton apport théorique aux luttes sociales : tu as montré clairement la dimension sociale et politique de la crise écologique, autrement dit l’imbrication de la domination des humains sur les autres êtres avec les rapports sociaux de domination.
En te lisant, nous voyons comment la banalisation de l’esclavage des animaux ou l’occupation des forêts et des mers favorisent l’esclavage, la colonisation, l’exploitation des humains. C’est une même rationalité qui considère le vivant comme un simple produit de consommation et qui se donne la légitimité de remettre en « ordre » tout ce qui serait chaotique, marginal et extérieur à elle-même.
La domination occidentale, le racisme, l’intrusion au sein des civilisations dites « primitives », le contrôle de la folie, l’homophobie, les rapports sociaux de classe, s’appuient sur le même postulat. Dans le système patriarcal, tous les êtres dominés sont assimilés à la nature et tout ce qui se rapporte à la nature se dote de caractéristiques féminines. Analyser avec toi le rôle de l’anthropocentrisme dans la structuration de la civilisation humaine, permet de saisir pourquoi une sensibilisation, même massive, aux questions écologiques, ne peut arrêter ni l’effondrement de la planète ni le malheur qui pèse sur l’humanité. L’écologie peut devenir un levier important d’opposition au capitalisme, à condition de ne pas omettre les rapports de domination.

Aucune lutte n’est prioritaire

Tu as vécu à une époque où l’espoir des révolutions par le haut régnait dans l’espace des luttes sociales, structurées par des organisations hiérarchiques. Malgré la multiplicité des mouvements et malgré des convergences temporaires, les luttes anarchistes, féministes, antiracistes, anticapitalistes, pacifistes et écologistes étaient cloisonnées, car chacune se limitait à sa « priorité ». Il devait être difficile de t’entendre quand tu disais que rien n’est prioritaire, qu’il faut lutter à la fois contre l’anthropocentrisme, contre le sexisme, contre le capitalisme, contre le nationalisme, tout en refusant les outils de domination, les mécanismes d’exclusion, en mettant en question le traitement de la « folie », du « handicap », de « l’étranger », donc de la différence.
Ces idées, en avance sur l’époque, remettaient en cause les savoirs dominants, par conséquent, les certitudes de détenir la « vérité ». Ta vision radicale était sincère, tu ne faisais aucune concession à ceux et celles qui étaient susceptibles de nourrir un rapport de pouvoir. En expliquant clairement pourquoi il fallait en finir avec le terme « environnement » pour définir la biosphère, tu as montré que l’être humain n’était pas au centre dans la planète, ni les hommes, ni les blancs, ni l’Occident. Tes idées rompaient avec tout le registre militant traditionnel. Avec le souci de la cohérence, tu as utilisé les théories féministes dans tes analyses et tu t’es inscrit dans la non-violence. Tu es allé de l’anarchosyndicalisme à un mode d’engagement plus riche, pour aboutir à une revitalisation de l’anarchisme. Les réactions ont été fortes. Tu n’as pas cédé. Tu nous as laissé un projet inachevé, mais cohérent.

En Turquie et ailleurs

Je ne suis en France que depuis 2012. Avant une longue trajectoire migratoire, je vivais en Turquie, dans un pays où se développe une vraie tentative de politique de création, malgré le régime oppressif.
Tu étais, tu es toujours une source d’influence importante dans cette création. Je m’en souviens clairement, tes livres, traduits bien avant de l’être en France, ont été discutés d’abord dans les milieux libertaires, puis féministes, LGBTI (2) et écologistes, jusqu’au mouvement kurde. Même si elle a été interprétée et utilisée diversement par les un·es et les autres, cette perspective a joué un rôle important dans la transformation des registres d’action contestataire en Turquie.

Le féminisme et l’écologie sociale

Je fais partie de cette histoire, donc tu fais partie de mon histoire : découvrir l’écologie sociale, cette aspiration à la liberté soucieuse d’être cohérente et courageuse, est une des charnières de mon parcours de lutte et de vie.
Dans les années 1980, au tout début de ma jeunesse, a émergé le mouvement féministe, initiateur d’un nouveau cycle de contestation qui a libéré les esprits et redéfini les formes de domination et le terme de « liberté ».
L’antiautoritarisme est ainsi devenu le socle de ce nouveau registre militant. Dans ce contexte-là, j’ai réalisé que mes héro-ïnes ne possédaient pas la faculté de faire des miracles, car ils et elles ne voyaient rien d’autre que LEURS priorités. J’ai alors commencé à chercher une voie plus radicale (3).
J’ai pu saisir les liens invisibles, mais réels entre les différents phénomènes sociaux, grâce à deux rencontres charnières : avec le féminisme, puis avec l’écologie sociale, comme beaucoup de gens de ma génération. Tu étais parmi les auteur·es qui nous ont aidé·es à remettre en question plus que jamais les paradigmes de la société, à dépasser la raison conventionnelle et à nous concentrer sur les processus des luttes plus que sur la « victoire », et à devenir ainsi la Révolution.
Quand j’ai dû quitter cet espace, tu m’attendais sur mes chemins d’exil, en Allemagne, puis en France. Ici, tout le monde ne te connaît pas, mais tes idées vivent et voyagent. Dans de multiples espaces de luttes, j’observe une aspiration à une profonde remise en question, à l’imagination et à la création.

Créer et continuer à réfléchir

« Changer, oui, mais changer comment ? Changer pour quoi ? Derrière ces questions se pose celle de savoir par quels moyens et dans quelle optique la société pourrait s’accorder avec la nature. Une quête qui doit être liée à celle de l’amélioration réelle des conditions d’existence » (4). Comment dépasser les hiérarchies politiques, l’économie productiviste ou la centralisation du pouvoir ? Tu montres comment les différentes questions sont liées : comment vivre ? Comment s’organiser ? Comment produire ? Comment cultiver ? Comment regarder le différent ? Comment habiter ? Comment décider ? Comment partager ? Ta réponse est inspirante : « Ne pas agir sans pensée utopique ».
Avec toi, nous voyons d’abord qu’il faut pouvoir poser ces questions et chercher les réponses en même temps, sans en privilégier aucune. Ensuite, tu nous invites à imaginer et à œuvrer en dehors de la domination, la compétition, l’exploitation, sur d’autres bases qui seraient la solidarité, la coopération et la liberté. Tu proposes la commune libertaire comme le lieu de l’épanouissement de l’individu.
Tu insistes sur les effets des relations de domination et d’exploitation établies de longue date sur la nature par l’être humain, proposant de créer des cités qui n’envahissent pas la nature, qui laissent place aux autres êtres. Tu montres que la taille idéale d’une cité serait celle qui favorise le mieux l’interaction humaine.
Tu expliques comment si on arrive à dépasser la logique militaire et commerciale, la technologie peut libérer l’humain du labeur physique : « Il est impératif de retrouver une mainmise populaire sur la technologie, de renouer le lien entre concepteurs et utilisateurs ». (5) Cette utopie devient un projet en dehors des champs du pouvoir (académique, politique, économique, culturel).
Tu n’as jamais essayé de créer une doctrine, mais tu parles d’inspiration et de mise à jour permanente. Oui, des formes de municipalismes doivent être inventées à l’heure où en France des manœuvres délibérées pour supprimer le plus grand nombre possible de communes sont en cours.
Tu veux déconstruire et créer. Oui, nous pouvons créer des miracles. Nous voulons le faire. Nous sommes en train de le faire : nous rêvons pour créer des outils, des mécanismes, des espaces subversifs contre la domination du marché, la militarisation, la centralisation, l’homogénéisation et l’uniformisation de la civilisation humaine. Tu es le bienvenu, cher compañero !

(1) Merci à l’Atelier de création libertaire qui a publié ces deux livres en France : Murray Bookchin, Une société à refaire, 1992 et Murray Bookchin, Qu’est-ce que l’Ecologie sociale ?, 2012.
(2) L’expression « Lesbiennes, gays, bisexuels, trans et intersexe » et son sigle LGBTI sont utilisés pour désigner les personnes non hétérosexuelles et/ou non cisgenres. Le terme « gay » est parfois abusivement utilisé pour désigner l’ensemble des personnes dites LGBTI, bien qu’il ne se réfère qu’à l’une de ses composantes (les hommes homosexuels).
(3) Non pas plus extrémiste, mais plus radicale, au sens originel : qui nous permet de comprendre et saisir les racines entremêlées des processus de domination.
(4) Vincent Gerber, Murray Bookchin et l’écologie sociale, Montréal, Écosociété, 2013, p.18
(5) Ibid, p.63

Ce texte est adapté de la préface du livre Écologie ou catastrophe, la vie de Murray Bookchin, une biographie de l’inventeur de l’écologie sociale par Janet Biehl, traduit par Élise Gaignebet et paru en juin 2018 aux éditions de l’Amourier, 624 p., 29 €.
L’Amourier éditions,
1 montée du Portal, 06390 Coaraze, tél. : 04 93 79 32 85,
www.amourier.com*]

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