Entrer en piraterie éducative !

Thierry Pardo, auteur du livre Une éducation sans école, invite à sortir des sentiers battus et à se mettre à l’écoute des besoins des enfants.

Le monde a besoin de pirates. Bien sûr on peut louer le courage et la persévérance de celles et ceux qui luttent au quotidien pour faire changer quelques mauvaises habitudes des machines institutionnelles dédiées à l’agriculture, l’éducation, l’énergie… Mais à côté des combattant·es de l’ordinaire il faut aussi, je pense, la fraîcheur et le risque des aventurier·es, des pionnier·es, des explorat·rices d’un monde en devenir restant à cartographier, en un mot des pirates ! Une fois quitté le port des marchand·es, de la règle et des clepsydres, s’ouvrent des territoires de liberté. Ces espaces préexistent à leur découverte ou leur redécouverte, mais ils ont été oubliés, pris dans les ronces, et les chemins autrefois fréquentés ont disparu. Ainsi quelques pirates de l’agriculture ont dû diffuser d’anciennes évidences paysannes sous de nouveaux vocables tels que biologiques, biodynamiques, agroécologiques, en permaculture… En éducation, faire le choix conscient d’avoir des enfants, se sentir apte à les éduquer et prendre le temps de le faire mène inévitablement à la vie de pirate, à une marginalité qu’il nous faudra assumer à chaque rencontre avec la société normalisée des enfants scolarisés. Pourtant, que des parents s’occupent de leurs enfants au quotidien et les accompagnent dans leurs apprentissages correspond à l’immense majorité de l’histoire humaine et devrait être considéré comme normal.

L’école prive l’enfant de sa liberté

Pourquoi donc choisir l’aventure d’une vie d’éducat·rice pirate ? Sans doute parce que l’on ne peut se satisfaire d’une mise en rang de son destin. L’enfant vient au monde avec toutes les aptitudes nécessaires à ses apprentissages. Au moyen du jeu libre, par son absence de préjugés, par sa volonté de participer au monde des grandes personnes, l’enfant rencontre, tisse du lien social, expérimente, s’approprie la langue, la marche, le savoir… Et quand l’environnement répond à ses besoins, il ou elle grandit harmonieusement sans se soucier d’apprendre mais en se renforçant tous les jours un peu plus. Et puis un jour arrive l’âge de l’école.
Présentée avec la promesse de se faire des ami·es et d’explorer toutes sortes de savoir, l’école retire à l’enfant sa liberté de manœuvre et le confine dans un espace-temps préétabli. N’ayant pas choisi d’aller à l’école, l’enfant ne choisit pas non plus son école, son calendrier de vacances, ses horaires, pas plus que le programme de l’année ou l’emploi du temps journalier. L’enfant ne peut choisir sa classe, sa place, son ou sa professeur·e, ses condisciples, les contenus éducatifs, les méthodes et stratégies d’enseignement, et encore moins le fait d’être évalué·e, ni quand, comment ou pourquoi il ou elle le sera. Par un tissage toujours plus serré de règles, d’habitudes, de punitions et de carnet de correspondance, on voit disparaître l’enthousiasme, la liberté de coeur et d’esprit, le jeu libre qui jusque-là avaient ponctué sa vie. Bien sûr, le projet pédagogique de l’école ne cessera d’affirmer que grâce à ce dispositif l’enfant acquerra autonomie et indépendance ! On peut légitimement se demander par quel miracle cela pourrait arriver.

Les enfants sont classé·es par date de fabrication

Ce ne sont pas les enfants qui ont inventé l’école. L’école que nous connaissons est fille de la société industrielle et ce n’est pas tout à fait un hasard si les enfants y sont classé·es par date de fabrication. Lors de l’avènement des usines, les jeunes États-nations devaient se préoccuper de produire des citoyen·nes à la conscience nationale certaine (malgré la diversité des histoires locales, des langues, des peuples, des traditions éducatives…) en même temps que des ouvrier·es adapté·es aux nouveaux types de production. Il serait donc exigé de ne pas remettre en cause les finalités productivistes, et surtout de s’adapter à un environnement contraint, réglementé, évaluable. L’épanouissement personnel serait de participer au grand projet de la nation victorieuse ou réservé aux périodes de vacances, ce que l’école va appeler la récréation !

Un apprentissage à l’écoute des désirs de chacun·e

Pourquoi donc choisir la piraterie ? Tout simplement parce que l’éducation de type scolaire répond aux besoins de la nation mais pas à ceux de l’enfant. Notre école est une école pour tou·tes, pas pour chacun·e ! Nos états chronobiologiques, nos intérêts personnels, nos rythmes d’apprentissages sont autant de contraintes pour l’institution, et elle ne peut les prendre en considération. Dans l’environnement éducatif que j’offre à mes enfants, quand un des deux dort c’est qu’il a sommeil, et il est juste de le laisser dormir. Quand il s’intéresse à un sujet, nulle cloche qui retentit au bout de cinquante minute pour lui intimer de se passionner pour autre chose. Quand il est triste et n’a envie de rien faire, on discute, on essaye de comprendre, mais on ne force pas, ce n’est pas le moment d’apprendre autre chose que de gérer sa tristesse. Le matin nous discutons ensemble de ce que nous allons faire de ce temps et de cet espace qui s’offre à nous. On écoute les désirs de chacun et on tente d’y répondre. Il n’y a ni sanction, ni récompense. Si on veut faire une activité qui commence à 14h, alors il faut s’arranger pour être prêt, sinon la sanction tombera d’elle-même, l’activité commencera sans nous. Il n’y a pas de comparaisons ou d’évaluations, chaque enfant est différent, tout parent de plus d’un enfant comprend bien ce que je veux dire. Ainsi notre piraterie est une croisière. Nous construisons au quotidien ces micro-espaces chers à Ivan Illich dans lesquels il est possible de s’entendre sur la poursuite du bien.

Se libérer de nos peurs

Le réflexe citoyen, et encore plus fortement dans les sphères politiques de gauche, serait de dire que cela ne s’adresse pas à tout le monde, que certain·es ne pourraient pas, que la vie étant ce qu’elle est avec ses injustices sociales, c’est un mode éducatif qui s’adresse à des privilégié·es. Ce serait oublier plusieurs points importants. D’abord, si tous les parents ne sont pas prêts, admettons que chaque enfant est prêt à être respecté dans ce qu’il est fondamentalement, prêt à jouer et à grandir à son rythme. Ensuite, les parents ont fait des choix, souvent en fonction de leurs principales préoccupations pour ne pas dire de leurs peurs. Ils se sont enfermés dans des types d’existences alourdies de contraintes. Leurs horaires de travail ou leurs engagements financiers auprès des banques visent à les rassurer par
ailleurs en salaires et en toit. Il n’y a rien de mal à cela, chacun·e va là où il ou elle a le moins peur, fait ce qui le rassure. Entrer en piraterie, sortir son enfant de l’école, exige de repenser sa vie, de réexaminer son rapport à l’argent, au travail… Certes ce n’est pas un chemin facile, mais ceux qui le font ne sont pas des privilégié·es, des nanti·es, ce sont des pirates qui mordent à pleines dents toute leur part de liberté en acceptant l’arrière-goût d’insécurité qui vient avec.
Ces parents font, comme nous tou·tes, ce qui leur paraît le mieux pour leurs enfants. Tant pis si d’autres parents par choix, peur, idéologie font différemment. Quand des parents d’enfants scolarisés ont le choix d’un poulet bio pour le repas familial, se disent-ils que c’est socialement injuste, qu’ils sont des privilégiés et qu’ils mangeront du poulet industriel tant que tous les enfants de la Terre ne mangeront pas bio ? Non, ils prennent le meilleur poulet possible pour leurs enfants et ils ont bien raison. J’offre à mes enfants une vie de piraterie éducative parce que c’est ce qui me paraît le mieux correspondre à leurs besoins. Qui pourra m’en blâmer ? D’un point de vue philosophique, répondre aux besoins des enfants de ce siècle me paraît tout aussi vertueux et pas moins universel qu’une autre cause.
Quitter le port et prendre la mer, laisser derrière soi le sillon fugace de notre navire, découvrir des îles, des criques et des baies, vivre l’aventure avec humilité et détermination est une façon de donner aux enfants le goût de la vie. Je ne cherche pas à adapter mes garçons à une société malade de ses calculs de boutiquiers, je les invite à être tellement eux-mêmes pour contribuer à bâtir l’utopie d’un nouveau monde.