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Grande-Synthe, là où tout se joue

Martha Gilson

La ville de Grande-Synthe fait figure de laboratoire en termes d’industrialisation, de migration, de pauvreté, mais aussi d’alternatives. À contre courant de plusieurs politiques municipales, la ville de Grande-Synthe soutient des initiatives qui visent à proposer un autre modèle local de société. Entretien avec Béatrice Jaud, qui a fait de cette ville le sujet de son prochain film.

On vous connaît comme productrice des films écologistes de Jean-Paul Jaud comme Libres ! sorti en 2015 ou Tous cobayes ? sorti en 2012, qu’est-ce qui vous a poussé à passer derrière la caméra ?
Depuis que Jean-Paul réalise des films, moi je les produis, pour que les films que nous faisons ensemble apportent leur pierre à ce que l’on aimerait voir naître dans la société tout de suite : une société plus humaine et écologiste. Quand on sort du film, on aime beaucoup aller à la rencontre du public, mais surtout faire en sorte que les gens se mettent à parler entre eux sur leur territoire pour trouver des solutions locales. Mon rôle est de créer l’étincelle qui va faire que les gens vont se parler, se retrouver, puis poursuivre une route commencée ensemble. À la suite de projections des films que nous avons fait avec Jean-Claude, notamment Nos enfants nous accuseront, des associations se sont formées, des cantines sont passées en bio, des mairies ont changé leur fusil d’épaule. S’il y a aujourd’hui 13 cantines bio à Grande-Synthe, c’est aussi parce que le maire de la ville, Damien Carême, a vu ce film. En rencontrant Grande-Synthe, je me suis dit que toutes les conditions étaient réunies pour faire un film moi-même.

Pourquoi Grande-Synthe ?
Je suis venue pour la première fois à Grande-Synthe en juin 2015 pour présenter le film Libres ! sur la transition écologique. Je suis arrivée à la gare de Dunkerque et je me disais que j’allais voir la mer, mais à la place, j’ai vu des industries, des usines, et pour la première fois j’ai vu cette zone hallucinante qu’est Arcelor Mittal et ses 14 usines SEVESO. Un peu plus loin, il y avait la centrale nucléaire de Gravelines. Tout ce qui me rendait craintive pour l’environnement, tout était là à ma droite. Et puis à ma gauche, il y avait la ville de Grande-Synthe, qui ressemblait fort aux villes de banlieue parisienne : HLM, cités ouvrières… Enfin, je rentre dans le cinéma, et là, la rencontre avec le public est absolument incroyable, les personnes sont ouvertes, renseignées, accueillantes. À l’hiver 2015, se surajoute la situation absolument insoutenable du camp du Basroch, un camp de migrant·es qui à l’époque était complètement sans dessus-dessous, avec des toiles de tente qui s’envolaient, des migrant·es avec des pieds dans la boue, des températures descendant jusqu’à -15°C, etc. Une situation absolument insupportable, inhumaine… à laquelle la mairie répond en montant un autre camp. C’est cette énergie là qui me fait dire : je ne peux pas ne pas filmer ce qui se passe à Grande-Synthe. Filmer au début de l’année 2016 et prendre des images qui resteraient a été une chance, car les événements se bousculaient. Pour répondre au défi humanitaire du camp du Basroch, est né à ce moment-là l’extraordinaire camp de la Linière, où des réfugié·es et des migrant·es ont été accueilli·es pendant un an dignement, où des bénévoles ont travaillé ensemble malgré leurs différences à que tout se passe correctement. J’ai suivi toute cette histoire.

Pourquoi parlez-vous de ville « laboratoire » ?
Je ne suis jamais partie sur l’idée de ne faire qu’un film sur les migrant·es. Pour moi il y a trois grands axes pour comprendre l’évolution du monde actuel, trois axes fortement présents à Grande-Synthe. Le premier est environnemental, avec la forte présence de sites SEVESO et la centrale nucléaire vieillissante qui en permanence met toute la population sous le joug d’un risque inutile. Ensuite il y a les problématiques sociales, car 30 % des personnes à Grande-Synthe vivent sous le seuil de pauvreté. Le troisième axe est l’axe migratoire. Tout cela se croise. J’ai la sensation que Grande-Synthe accumule toutes les difficultés que nous laisse le 20e siècle, que c’est une ville où tout se joue. C’est donc aussi un endroit où l’on peut tout tester, expérimenter des alternatives, trouver des solutions.

Quelles sont les alternatives qui sont présentées dans votre film ?
Ce film, c’est à la fois le portrait d’associations et le portrait d’une municipalité et d’un maire, Damien Carême. C’est ensemble que les citoyen·nes, les associations et la municipalité cherchent, tentent, mettent en place des solutions, avec enthousiasme et humanisme. C’est la dignité de la population qui est l’objectif. Le camp de la Linière, qui a accueilli environ 1 500 personnes pendant un an a été une véritable alternative portée à la fois par les associations et la municipalité. Jusqu’à l’incendie du camp en avril 2017, l’accueil a pu se faire dans des conditions dignes. À la suite de l’incendie, le campement sauvage de Puythouck s’est mis en place et là encore, des personnes ont continué tous les jours à apporter soutien, nourriture, etc. aux côtés d’associations comme Emmaüs, Salam… Pour les réponses aux problématiques sociales, lorsque j’ai filmé, elles étaient encore balbutiantes. Mais je sais aujourd’hui que Damien Carême est en train d’étudier le fait de mettre en place un revenu minimum pour les personnes les plus démunies. Ça c’est assez innovant. Enfin, sur la problématique environnementale, je me suis occupée des jardins partagés, des jardins ouvriers bio, qui permettent socialement d’aider les gens. L’écologie n’est pas une histoire de bobo à Grande-Synthe, c’est une aide à mieux vivre. Quand on a un bout de terrain et qu’on peut cultiver ses légumes, on se nourrit correctement et on partage du temps et de la solidarité avec les autres. Ça crée du mieux vivre et du mieux être.

Est-ce que vous présentez la ville de Grande-Synthe comme un modèle ?
Il y a des choses très positives et encourageantes dans le film, mais un acteur dit à un moment « ici on ne peut pas être 100 % positifs ». On est dans l’objectif, dans l’action. C’est ce qu’il y a de plus beau, et parfois, ça ne marche pas. Je crains parfois le discours de l’écologie où tout est fantastique et formidable. Je ne crois pas non plus que ce soit tout noir. C’est comme quand on construit sa maison, ce n’est pas une partie de plaisir. Mais il faut que l’on s’écoute et que l’on fasse selon nos différents points de vue. Personne ne peut nier aujourd’hui que les bouleversements climatiques qui nous attentent entraîneront des flux migratoires de plus en plus importants. Il faut que l’on se prépare à accueillir les migrant·es dignement. Et la ville de Grande-Synthe est un laboratoire de réflexion à suivre.

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