Dossier Formations non-violentes Paix et non-violence

Témoin de violence : comment réagir ?

Yvette Bailly

Dans notre quotidien, nous pouvons être témoins de violences qui éclatent autour de nous, dans l’espace public mais aussi dans des milieux plus confinés : espace domestique, lieu de travail, etc. Yvette Bailly, du Mouvement pour une alternative non-violente, analyse certains de ces mécanismes… pour nous aider à en sortir.

Lorsque nous sommes témoins d’une violence dans la vie quotidienne, dans le cadre du travail, dans la famille, à l’école ou dans l’espace public, il nous arrive d’intervenir en soutien à la personne victime de violence. Mais parfois, notre soutien n’est pas approprié.
En voulant trop intervenir à la place de la personne, nous pouvons renforcer son sentiment d’impuissance. Pour être conscient·es des effets d’une intervention auprès d’un tiers et des interactions possibles, il est intéressant de s’appuyer sur une théorie qui a été particulièrement développée dans l’analyse transactionnelle, notamment par Éric Berne : il s’agit du « triangle de Karpman ».

Du triangle dramatique : persécuteur, sauveur, victime…

Le triangle de Karpman, également appelé « triangle dramatique », représente les relations entre trois rôles d’un jeu psychologique dangereux qui s’auto-alimente : le persécuteur, le sauveur, la victime. Comme le résume Christel Petitcollin dans Victime, bourreau ou sauveur : comment sortir du piège ?, la personne qui est en position de persécuteur ou de bourreau attaque, brime, humilie, donne des ordres et provoque la rancune. Elle considère la victime comme inférieure.
Il est tentant alors d’intervenir en se mettant dans une posture de sauveur, qui étouffe, apporte une aide inefficace et crée la passivité par l’assistanat. À sa manière, le « sauveur » considère lui aussi la victime comme inférieure et lui propose son aide à partir de sa position supérieure.
Enfin, la personne qui se trouve en position de victime peut chercher, consciemment ou inconsciemment, un sauveur ou un persécuteur pour conforter sa croyance et sa posture. Nous avons parfois tendance à nous enfermer dans l’un de ces trois rôles qui forment ensemble un redoutable triangle peu adapté à une résolution du conflit.
Notons que ces rôles ne sont pas figés : ils sont interchangeables et peuvent basculer sans que l’on s’en rende compte. Un sauveur, à force de vouloir aider à tout prix la victime, peut devenir persécuteur et une victime peut à son tour devenir persécuteur (envers lui ou une autre personne).

Exemples de situations du quotidien :
- Dans une grande surface, un enfant se roule par terre, crie, donne des coups à sa mère, réclame qu’elle lui achète des bonbons. Sa mère refuse de céder à sa demande. Pleine d’empathie pour cette maman, vous intervenez auprès d’elle dans le but de la soutenir, en lui disant : « Ma pauvre, votre enfant est vraiment coléreux. » Elle réagit immédiatement d’une façon agressive envers vous, en répliquant : « De quoi je me mêle, vous n’avez pas à critiquer mon fils, laissez-moi tranquille ! » Dans cette position de sauveur, votre intention était de soutenir la victime mais vous avez été reçu comme un persécuteur supplémentaire.
- Rémi croise dans la rue un jeune couple qui se dispute : l’homme brutalise sa copine. Rémi intervient et cela dégénère en bagarre. Il prend le dessus sur l’homme et lui casse le nez. Il est surpris et choqué de voir que la femme se retourne contre lui pour défendre son copain, qu’elle pousse à porter plainte contre lui. Se positionnant comme sauveur, il a été vu comme un persécuteur, et celui qu’il considérait comme un persécuteur a été perçu comme victime.

Ce peut être le cas par exemple si j’interviens en voyant une personne agenouillée sur une autre personne plaquée à terre qui se débat. Si je maîtrise d’entrée de jeu la personne agenouillée, qui joue à mes yeux le rôle de l’agresseur, je ne prends pas forcément conscience du fait que la personne à terre était peut-être, un peu plus tôt, dans le rôle du persécuteur. Moi-même, je glisse rapidement du rôle de « sauveur » à celui de « persécuteur », etc. Le triangle peut tourner sur lui-même à toute vitesse.

… au triangle vertueux : permission, protection, pouvoir d’agir

Pour sortir de ce jeu psychologique, il est essentiel de se recentrer sur nos propres besoins, puis de s’entraîner à s’exprimer de telle manière que les autres ne ressentent pas de culpabilité, de peur, de honte.
Dans une relation d’aide ou de soutien, il est plus intéressant de mobiliser les trois notions suivantes : la permission, la protection et le pouvoir d’agir.

« Veux-tu que je t’aide ? »

Le tiers va tout d’abord demander à la personne qui a subi de la violence, la permission de l’aider, de la soutenir, en encourageant et en soutenant — si la personne le souhaite — le changement, l’expérimentation et l’affirmation de soi. La question peut être posée très simplement : « Veux-tu que je t’aide, en quoi puis-je t’aider ? » On sera peut-être étonné : la personne ne demande pas forcément l’intervention d’un tiers, elle peut demander simplement à être écoutée, et que ses émotions soient accueillies. C’est particulièrement vrai pour des enfants victimes de harcèlement à l’école. Le plus souvent, et dans un premier temps, ils ne souhaitent l’intervention ni de leurs camarades ni d’adultes (parent, enseignant), de peur qu’une intervention extérieure envenime la situation. Il faut respecter ce temps qui va être surtout de l’écoute et de l’accueil des émotions. On peut formuler simplement : « Oui, j’entends ce que tu me dis, si tu veux bien décris-moi comment cela se passe et ce que cela te fait : sens-tu plus de peur, de tristesse, de colère ? »

Dans la rue, une femme se débat en criant pour échapper à un homme qu’elle connaît et qui la tient par le bras. Deux hommes passent non loin de là ; je leur fais signe de s’arrêter de la paume de ma main et d’un regard explicite, et je leur lance : « Attendez, s’il vous plaît. » Puis je m’arrête à quelques pas de cette femme et je lui crie : « Vous avez besoin d’aide, madame ? ». Mon intervention suffit à déstabiliser l’« agresseur », qui lâche son étreinte et permet à la femme de s’enfuir.

Comment se protéger

Après cette première phase, le tiers peut aider la victime à voir comment elle peut se protéger. Si une agression, dans le métro par exemple, se renouvelle, comment la victime peut se protéger : essayer de ne pas s’isoler, se rapprocher d’un groupe d’adultes, changer de rame de métro ou modifier son itinéraire… Si et seulement si la victime le demande, le tiers peut jouer ce rôle de protection ; par exemple, pour un enfant malmené sur le trajet de l’école, l’accompagner pendant quelques jours.

Restaurer le pouvoir d’agir de la victime

Le troisième pôle de ce triangle est le pouvoir d’agir de la victime. Après un temps d’écoute, d’accueil de toutes les émotions et de toutes les représentations que l’agression a pu faire vivre, un échange peut avoir lieu, dont l’objectif sera de faire progresser, d’augmenter le pouvoir d’agir de la victime. Cela peut passer par l’aider à travailler sur sa peur, sur la notion de danger, sur la prise de conscience et de vigilance des situations à risque. Cela peut passer aussi par un accompagnement vers des démarches administratives et juridiques pour un dépôt de plainte. L’objectif final est que la victime de violence restaure sa confiance en elle et sorte des mécanismes de honte et de recherche de culpabilité.
Lorsque nous sommes victimes ou témoins de violence, nous pouvons être sidéré·es, tétanisé·es. Envahi·es par la surprise et la peur, le plus souvent nous restons cois, sans voix, sans capacité à réagir. Nous pouvons aussi être subjugué·es par l’effraction de la violence et nous sentir réduit·es à l’état d’objet. Nous avons pu voir qu’il y a plusieurs façons de réagir qui soit alimentent le cycle de la violence, soit au contraire la réduisent.
Face à une agression physique ou psychologique, il y a en général deux attitudes : une réplique sur le même mode violent envers l’agresseur, ou une attitude de soumission. Ces deux postures alimentent le cycle de la violence et ne permettent ni à la victime ni à l’aut·rice de sortir de l’impasse de la violence.
Une troisième voie existe, selon laquelle la violence est le plus souvent un conflit mal géré. Il est donc important de « conflictualiser » la violence et de tendre vers une résolution positive qui nécessite de faire face au conflit, oser dire ses émotions, son ressenti, ses besoins, se faire respecter, respecter l’autre, rétablir les conditions du dialogue, notamment en restaurant la justice, et inventer des solutions acceptables.
Rappelons en conclusion la nécessité de se former à la transformation de la violence en conflit, de développer des compétences psychosociales qui aident à la résolution non-violente des conflits.

Autre mode d’intervention : la médiation
La médiation est l’intervention d’un tiers qui s’interpose entre les protagonistes d’un conflit, se place entre deux adversaires (du latin adversus : qui est tourné contre, qui s’oppose). Ce médiateur ne prend parti ni pour l’un ni pour l’autre mais se place en empathie avec les deux. Il vise à faire passer les deux protagonistes de l’adversité à la conversation (du latin conversari  : se tourner vers), c’est-à-dire les amener à se tourner l’un vers l’autre pour se parler, s’expliquer, se comprendre et, si possible, trouver un compromis. Le médiateur facilite la communication entre les deux adversaires afin qu’ils puissent s’exprimer, s’écouter, s’entendre, trouver eux-mêmes les solutions à leur conflit et parvenir à un accord.

Pour aller plus loin
■■ Faire face aux violences du quotidien, Nicolas Caillot, Vuibert,
Collection Guid’Utile
■■ Conflit : mettre hors-jeu la violence, collectif, Nonviolence actualité, Chronique Sociale, 2010 (1997)
■■ Pour réguler nos conflits : la non-violence, les éditions du MAN, 2016
■■ Et si on parlait de la violence, Jean-Marie Petitclerc,
Presses de la Renaissance, 2002
■■ Victime, bourreau ou sauveur : comment sortir du piège ?,
Christel Petitcollin, Jouvence, 2011
■■ Des jeux et des hommes, Eric Berne, trad. Léo Dile, Stock, 1966

Formation à la régulation non-violente des conflits :
■■ Mouvement pour une alternative non-violente,
47 avenue Pasteur, 93100 Montreuil,
tél. : 01 45 44 48 25
ou MAN Lyon,
187 montée de Choulans, 69005 Lyon,
www.nonviolence.fr
■■ Instituts de formation du MAN,
www.ifman.fr (Il existe sept IFMAN dans toute la France.)
■■ Coordination pour une éducation à la non-violence et à la paix,
148 rue du faubourg Saint-Denis, 75010 Paris,
www.education-nvp.org

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