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L’autodéfense féministe, un outil d’émancipation

Martha Gilson

Comment peut-on se défendre quand on est confrontée à la violence en tant que femme ? La question est à la fois personnelle et politique. Il ne faut ni être une féministe aguerrie ni une spécialiste des arts martiaux pour pratiquer l’autodéfense… Toutes les femmes ont d’ailleurs déjà mis en place des stratégies pour se protéger ! Mais alors, qu’est-ce que l’autodéfense féministe ?

La violence, qu’elle soit physique, sexuelle ou verbale, est l’une des parties visibles du patriarcat et un moyen pour les hommes, consciemment ou non, de maintenir leurs privilèges. L’autodéfense féministe, méthode et pratique de femmes par et pour les femmes, est un moyen collectif de se redonner de la force, dénoncer les violences sexistes quotidiennes et partager des outils simples et efficaces pour faire baisser la violence autour de soi. Des formatrices d’autodéfense de Marseille, Toulouse et Lyon nous ont aidé·es à y voir plus clair.

L’autodéfense, un outil féministe

L’autodéfense n’est pas a priori féministe. Le terme renvoie en premier lieu à des pratiques sportives voire guerrières, violentes et un brin viriles. Du côté des femmes, il existe de nombreux stages d’autodéfense féminine, souvent centrés autour de tactiques physiques inspirées d’arts martiaux. Cette vision de l’autodéfense véhicule l’idée que les agressions sont principalement physiques et commises par des personnes inconnues, souvent tard le soir. Il s’agirait alors de s’armer physiquement pour y répondre. Ce n’est pas la démarche de l’autodéfense féministe.
Celle-ci propose une approche sociale de la question des violences, des agressions. Elle présuppose que la violence envers les femmes n’est pas un phénomène isolé mais une manière de remettre les femmes à leur place : un phénomène structurel. La violence est souvent le fait de personnes connues, dans un cadre proche, familial, amical, professionnel, etc.
Loin de chercher des soutiens masculins ou de valoriser une réponse physique virile à ces violences, le but est ici de se solidariser entre femmes. Avant l’injonction à la performance, le but des stages est de se donner de la force, individuellement et collectivement.

Redonner sens à la notion de sécurité

Le mot « sécuritaire » et la notion de sécurité ont été trop mobilisés afin de nourrir la peur, le racisme et la privation de droits ces dernières années. Le terme « sécurité » est pourtant employé dans l’autodéfense, notamment en Belgique. À Marseille, l’association La trousse à outils explique que « les femmes intériorisent au cours de leur éducation l’idée qu’il faut ‘ faire attention quand on est une femme’. […] Le harcèlement de rue (remarques, interpellations, drague et insultes d’inconnus) qu’elles subissent régulièrement alimente cette insécurité. Au-delà des violences réellement subies, il apparaît donc essentiel de travailler sur le sentiment d’insécurité des femmes […] et de les aider à reconstruire un espace de sécurité pour elles » [1].
L’autodéfense féministe travaille sur des situations d’oppression quotidienne et cherche à déconstruire des a priori, tant sur les potentiels agresseurs que sur les situations dites « à risque ». Se donner de la force, c’est aussi construire sa propre vision des choses, en dehors des discours dominants. Les violences psychologiques ou verbales peuvent être aussi graves que les violences physiques, et les nommer permet de les identifier et de les combattre. Une animatrice de Lyon décrit une gradation des agressions, des plus subtiles aux plus évidentes. L’idée est de donner des outils pour pouvoir intervenir en amont, en faisant confiance à son corps, à ses ressentis, de se donner le droit de poser ses limites, de retrouver sa zone de confort. En redonnant confiance aux femmes, en leurs capacités physiques et mentales, l’autodéfense participe à leur redonner un espace plus grand de sécurité, et à leur apprendre à identifier des lieux, des outils qui aident au sentiment de sécurité.

Des méthodes et des stages

L’autodéfense féministe est surtout transmise au cours de stages qui durent en général soit quelques heures, soit deux jours. Ces stages sont animés par des animatrices formées. Il existe quatre méthodes principales aujourd’hui enseignées en France, qui diffèrent dans les exercices et certaines techniques, mais promeuvent toutes les quatre une vision similaire de l’émancipation des femmes.

Les méthodes d’autodéfense
Le fem do chi a été développé au Québec. Il réunit des apprentissages physiques, des techniques verbales et émotionnelles, et des notions de détente et de bien-être. Le seito boei vient d’Autriche. C’est une méthode issue de techniques fondées sur le jiu-jitsu et le kungfu, la défense verbale et une forme d’entraînement mental à l’utilisation des techniques. Le wendo, né au Québec, regroupe des techniques physiques issues du karaté et des techniques d’affirmation de soi. La méthode Riposte est une des plus répandues en France. Elle contient des techniques physiques et verbales pratiquées dans des jeux de rôles et des mises en situation.
Association Faire Face, Dossier de presse 2017

Les stages alternent jeux de rôles, exercices corporels, temps collectifs de réflexion et de discussion pour proposer aux femmes une large palette d’outils et de stratégies. Il y a généralement une dizaine de participantes. Si la défense physique est un élément important, les ateliers se focalisent sur la manière de mettre un terme aux différentes formes de violences le plus tôt possible. Et, idéalement, avant qu’une intervention physique soit nécessaire. Les stages reposent sur l’idée de faire ensemble et posent un principe de confidentialité, de respect de soi et des autres, et de non-jugement vis-à-vis des différents parcours. Une approche que semblent adopter de nombreuses participantes : « Je suis super fière ! Merci pour cette opportunité, ça m’a ouvert les yeux sur mes possibilités, mes ressources… Ce stage m’a beaucoup apporté sur la confiance et l’estime de soi. Des outils techniques mais aussi psychologiques. C’était intense mais l’alternance pratique/discussion est bien dosée. Et l’humour aussi, qui permet de ‘dédramatiser’ et de nous mettre à l’aise (pour les timides). Très bonne expérience pour moi. »

Qu’est-ce que la non-mixité choisie ?

Pourquoi rester « entre femmes » ? Pourquoi ne pas s’allier avec des hommes ? L’autodéfense féministe fait le choix d’une formation en « non-mixité ». La non-mixité choisie, c’est le fait de se retrouver à certains moments uniquement entre femmes, pour partager des vécus, des expériences, se renforcer dans un climat de confiance. Cette pratique est née dans les années 1970 avec le Mouvement de libération des femmes (MLF) pour lutter contre l’oppression des femmes [2]. Les pratiques non-mixtes, depuis 40 ans, ont permis de renforcer les femmes et de les équiper pour leurs interactions dans le monde mixte [3]. Depuis quelques années, l’adjectif « choisie » est accolé au terme de « non-mixité ». Il souligne que la non-mixité peut aussi être subie, et que dans ce cas, elle peut ne pas constituer une force. « La non-mixité est d’abord une imposition du système patriarcal, qui exclut les femmes par principe, en les considérant comme ne faisant pas partie de la société politique – de jure en France jusqu’en 1945, ou aujourd’hui de facto  [4]. »
Cette non-mixité choisie est ouverte à toutes les personnes se désignant comme femmes. En France, toutes les associations travaillent à rendre les stages d’autodéfense accessibles au plus grand nombre. À Lyon, un stage d’autodéfense trans- et inter-sexes donné en 2016 par des personnes trans de l’association Autodéfense et autonomie a proposé des techniques d’autodéfense féministe spécifiques à leurs vécus et oppressions. L’ASSPA à Grenoble a également mis en place des ateliers pour enfants, en mixité. À Toulouse et Marseille, des stages à destination des adolescentes sont proposés, et dans plusieurs villes, on réfléchit aux spécificités des violences à destination des femmes plus âgées, des personnes non valides,
des femmes racisées (ou cibles de racisme), etc. Enfin, le prix ne doit pas être un frein et chacune finance le stage selon ses moyens.

« Chacune est la propre experte d’elle-même. »

Les dispositifs publics traitent souvent « l’après-coup » des violences dans une démarche essentiellement curative. Si le curatif est nécessaire, il n’est pas suffisant. L’autodéfense féministe adopte une posture complémentaire qui s’affirme du côté de la prévention. Cette approche travaille avec les ressources que possèdent toutes les femmes et cherche à redonner à celles-ci une capacité d’action. C’est de l’empowerment [5]. Les femmes sont pleines de ressources qu’elles doivent parfois (re)-découvrir.
L’autodéfense féministe s’affirme pro-choix : elle n’est pas là pour donner des leçons. L’idée est de donner à chacune la possibilité de trouver ses réponses : on ne peut pas savoir à la place des autres ce qui est bon ou bien pour elles. « L’autodéfense, ça te permet d’avoir plus de billes dans ton sac ». Les retours le confirment : « C’était vraiment chouette ! J’ai découvert que j’avais de la force et que je disposais de pleeeeeiiiiin de façons de réussir. J ’ai aussi vraiment apprécié que TOUTES les femmes puissent s’identifier. Merci d’avoir reboosté ma confiance en moi. »
Cette participante souligne aussi que toutes les femmes sont différentes, à l’intersection parfois de plusieurs problématiques. Une femme noire ne va pas subir les mêmes violences qu’une femme blanche ; une femme âgée n’endurera pas les mêmes violences qu’une jeune femme, etc. L’autodéfense féministe contribue aussi à questionner les différentes discriminations vécues par les femmes. Les histoires de réussites qui ponctuent les stages s’attachent à retranscrire cette diversité de situations.

Un outil à développer

En Europe, les associations Garance, basée à Bruxelles, et Viol secours, à Genève, font figure de modèles en matière de développement de l’autodéfense pour femmes. En Suisse, en Belgique ou encore au Canada, l’autodéfense pour femmes est intégrée depuis longtemps aux politiques publiques en matière de lutte contre les violences faites aux femmes.
En France, cet outil de prévention reste encore peu connu. L’approche des pouvoirs publics en matière de prévention des violences de genre est rarement « capacitante » pour les femmes. Depuis que des Françaises se sont formées dans les années 2000, les associations se sont multipliées et transmettent une autre manière d’agir.
L’autodéfense féministe n’est pas un remède miracle contre les violences et, comme le dit Anne-Sophie de Toulouse, « je ne suis pas devenue une super woman du jour au lendemain ». Mais elle participe à redonner le pouvoir aux femmes, sans jugement. Le seul critère pour s’inscrire est l’envie, et les participantes disent toutes oser faire des choses qu’elles ne faisaient pas avant. Ça peut être prendre seule sa voiture, partir seule en voyage, ou se défaire d’une relation abusive. Et c’est un pas vers l’autonomie des femmes.

- Dijon Brin d’acier,
contact_femdochi@yahoo.fr
PotentiElle, 31 rue de la Corvée,
21000 Dijon, www.potentielle.net

- Grenoble Association de santé solidaire et de
prévention des agressions
(ASSPA), Centre
LGBT CIGALE, 8 rue du Sergent-Bobillot,
38000 Grenoble, riposte@pimienta.org

- Lille J’en suis, j’y reste (Centre LGBT), tél. :
03 20 52 28 68, www.jensuisjyreste.org

- Lyon Association autodéfense et autonomie,
28 rue Montesquieu, 69007 Lyon.
autodefense.autonomie@gmail.com

- Marseille La Trousse à outils 13, 106 boulevard
National, 13003 Marseille,
latrousseaoutils13@gmail.com

- Nantes La Trousse à outils, Espace Simonede-
Beauvoir, 15 quai Ernest-Renaud,
44100 Nantes,
trousse-a-outils@tao.herbesfolles.org

- Toulouse Faire face, 45 rue Jean-des-Pins,
31300 Toulouse,
www.faireface-autodefense.fr

- Paris Diana Prince Club, 12 rue de
Montmorency, 93200 Saint-Denis,
dianaprince888@gmail.com
La Lorelei, 15, rue Melingue, 75019 Paris,
lorelei.autodefense@gmail.com
ARCA-F, www.assoarcaf.wordpress.com

- Bruxelles Garance, boulevard du Jubilé 155,
1080 Bruxelles, tél. : +32 2 216 6116,
info@garance.be, www.garance.be

- Genève, Lausanne Association Fem do Chi,
contact@femdochi.ch, www.femdochi.ch
Association Viol Secours, place des Charmilles
3, 1203 Genève, tél. : +41 (0)22 345 20 20,
www.viol-secours.ch

Pour aller plus loin
■■ www.radiorageuses.net
■■ Bell Hooks, « Sororité : la solidarité politique entre les femmes »,
1984, www.infokiosques.net
■■ Jimmy Spinat, « Non, c’est non ! », Silence n°401, mai 2012, p.15
■■ Non c’est non. Petit manuel d’autodéfense à l’usage des femmes qui en ont marre de se faire emmerder, Irène Zeilinger,
Zones, 2008, 252 p., 14,50 €

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Notes

[1Autodéfense pour femmes et adolescentes – association La Trousse à outils – Marseille

[2Christine Delphy, « Retrouver l’élan du féminisme », Le Monde diplomatique, mai 2004, p. 24-25.

[3Cette revendication souligne aussi que la parité n’est pas du tout garante d’égalité. Si l’on prend l’exemple d’une famille hétérosexuelle, la parité est parfaite. Or, toutes les analyses affirment qu’aujourd’hui encore le cercle familial est le lieu de grandes inégalités de genre ; « les violences masculines dans le cadre du mariage sont la première cause de mortalité des femmes entre 18 et 44 ans, avant le cancer ou les accidents de la route, au plan mondial. » Christine Delphy, op. cit.

[4Christine Delphy, »La non-mixité : une nécessité politique« , avril 2016, www.lmsi.net/La-non-mixite-une-necessite

[5Le terme empowerment désigne un concept largement utilisé par les féministes anglo-saxonnes, non traduisible et repris tel quel dans les luttes et théories féministes en France. Il désigne l’acquisition de confiance en soi, de légitimité, le fait de se donner de la force, ce qui permet à des personnes opprimées d’avoir une plus grande liberté d’action, un pouvoir d’agir. Cette définition féministe du terme est une appropriation d’un concept également utilisé en management pour véhiculer l’injonction faite aux salariés de mettre toutes leurs ressources au service de leur entreprise, de prendre des initiatives, etc. Attention à la personne qui l’emploie !

[6Autodéfense pour femmes et adolescentes – association La Trousse à outils – Marseille

[7Christine Delphy, « Retrouver l’élan du féminisme », Le Monde diplomatique, mai 2004, p. 24-25.

[8Cette revendication souligne aussi que la parité n’est pas du tout garante d’égalité. Si l’on prend l’exemple d’une famille hétérosexuelle, la parité est parfaite. Or, toutes les analyses affirment qu’aujourd’hui encore le cercle familial est le lieu de grandes inégalités de genre ; « les violences masculines dans le cadre du mariage sont la première cause de mortalité des femmes entre 18 et 44 ans, avant le cancer ou les accidents de la route, au plan mondial. » Christine Delphy, op. cit.

[9Christine Delphy, »La non-mixité : une nécessité politique« , avril 2016, www.lmsi.net/La-non-mixite-une-necessite

[10Le terme empowerment désigne un concept largement utilisé par les féministes anglo-saxonnes, non traduisible et repris tel quel dans les luttes et théories féministes en France. Il désigne l’acquisition de confiance en soi, de légitimité, le fait de se donner de la force, ce qui permet à des personnes opprimées d’avoir une plus grande liberté d’action, un pouvoir d’agir. Cette définition féministe du terme est une appropriation d’un concept également utilisé en management pour véhiculer l’injonction faite aux salariés de mettre toutes leurs ressources au service de leur entreprise, de prendre des initiatives, etc. Attention à la personne qui l’emploie !

[11Autodéfense pour femmes et adolescentes – association La Trousse à outils – Marseille

[12Christine Delphy, « Retrouver l’élan du féminisme », Le Monde diplomatique, mai 2004, p. 24-25.

[13Cette revendication souligne aussi que la parité n’est pas du tout garante d’égalité. Si l’on prend l’exemple d’une famille hétérosexuelle, la parité est parfaite. Or, toutes les analyses affirment qu’aujourd’hui encore le cercle familial est le lieu de grandes inégalités de genre ; « les violences masculines dans le cadre du mariage sont la première cause de mortalité des femmes entre 18 et 44 ans, avant le cancer ou les accidents de la route, au plan mondial. » Christine Delphy, op. cit.

[14Christine Delphy, »La non-mixité : une nécessité politique« , avril 2016, www.lmsi.net/La-non-mixite-une-necessite

[15Le terme empowerment désigne un concept largement utilisé par les féministes anglo-saxonnes, non traduisible et repris tel quel dans les luttes et théories féministes en France. Il désigne l’acquisition de confiance en soi, de légitimité, le fait de se donner de la force, ce qui permet à des personnes opprimées d’avoir une plus grande liberté d’action, un pouvoir d’agir. Cette définition féministe du terme est une appropriation d’un concept également utilisé en management pour véhiculer l’injonction faite aux salariés de mettre toutes leurs ressources au service de leur entreprise, de prendre des initiatives, etc. Attention à la personne qui l’emploie !

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