Dossier Elections Politique

Saillans : de l’hypermarché à l’hyperdémocratie

Michel Bernard

La population de Saillans a élu lors des dernières élections municipales une liste citoyenne dont le principal engagement était que tout devait être transparent dans les décisions de la commune. Quel en est le bilan à mi-mandat ?

Faits saillants
Localisation : Drôme, au sud du Vercors • 1270 habitant·es (+15 % en quinze ans) • Ressources économiques : viticulture (clairette de Die), tourisme (canoë, escalade, randonnées), nombreuses activités artisanales… • Ecole, crèche et commerces drainent la population d’une trentaine de communes rurales périphériques • 40 % des voix pour Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle de 2017.

L’ancien maire, François Pégon, ancien conseiller dans le domaine de la grande distribution, avait décidé d’ouvrir un supermarché dans la commune. L’annonce faite en 2010, sans consultation de la population, a provoqué des réactions.
Un collectif Pays de Saillans vivant est né, réunissant des individus très différents : des personnes qui voulaient soutenir le petit commerce, des écolos qui critiquaient la nécessité d’aller faire ses courses en voiture, d’autres qui craignaient pour la qualité de vie du village. Ce collectif a été actif pendant plus de trois ans pour suivre l’évolution du projet. Il a naturellement ouvert le débat sur la démocratie locale.
A partir de l’été 2013, une pré-campagne s’engage sans candidat ni programme. Les méthodes issues de l’éducation populaire permettent d’élaborer un projet collectif.
Au départ, il s’agit surtout d’inciter le maire à organiser des commissions municipales ouvertes à tous. Devant son intransigeance, une liste se concrétise, adoptant uniquement quelques grands principes de gouvernance, sans aucun projet concret.

Les engagements citoyens

Ses principes sont les suivants : la mairie est la maison commune. Elle est ouverte à tou·tes. L’équipe municipale est chargée de mettre en place les décisions collectives, mais n’a pas à prendre de décisions elle-même. Les décisions se prennent dans des commissions de pilotage animées par au moins deux élu·es et ouvertes au public (1).
Toutes les responsabilités sont assurées en binôme. Ces commissions mettent en place des groupes Action-Projet (GAP) qui ont une durée de vie limitée, chargés de l’élaboration et parfois de la réalisation d’un projet.
Les comptes rendus de toutes les réunions, rencontres, commissions, sont intégralement publiés sur le site internet de la mairie, résumés dans des lettres d’information (5 par an) et affichés sur les cinq panneaux d’information.
Le contrôle de ce fonctionnement est assuré par l’Observatoire de la participation. Cette instance a été constituée au début par les 6 personnes de la liste des non élu·es et par 6 autres personnes tirées au sort parmi des volontaires. Elle est aussi force de propositions : réunion de quartiers sans élus, panels citoyens pour certaines questions comme la révision du plan local d’urbanisme (PLU), actuellement en cours (2).

Réussites de la démarche

La première réussite a été l’élection de la liste avec 13 personnes élues le 23 mars 2014 (461 voix, 56,77 %). Vincent Beillard, 45 ans, surveillant de nuit dans un institut spécialisé, devient maire. Il travaille en binôme avec Annie Morin, 68 ans, première adjointe, ancienne institutrice. La démarche a paru suffisamment intéressante pour qu’une élue d’opposition rejoigne ce fonctionnement.
La méthode a créé de nombreuses relations entre des personnes qui ne se connaissaient pas. Elle a favorisé un mélange entre des personnes présentes depuis longtemps dans le village et de nouvelles arrivantes.
Plusieurs chantiers ont été menés de front. Le premier consistait à terminer le réaménagement de la rue principale, chantier de 1,4 millions d’euros. Il restait à choisir le mobilier urbain. Le fait que le premier débat porte sur la couleur des pots de fleurs a été perçu comme un peu superficiel.
A suivi un débat sur l’éclairage nocturne, idée avancée lors d’une réunion publique. Un GAP a été mis en place et a organisé le dialogue pendant six mois. L’arrêt partiel de l’éclairage public (3) a permis à la commune d’économiser 10 000 € par an. Un nouveau GAP s’est ensuite mis en place pour discuter du choix d’un nouveau fournisseur d’électricité.
La commission Economie-production locale a débattu du rôle des marchés. En plus de celui du dimanche, présent toute l’année, un deuxième marché estival a vu le jour, réservé au circuit court, avec en particulier des producteurs bio. Elle travaille également sur les possibilités de rendre le bouclage du budget de la commune plus participatif. La commune a obtenu un financement de la Fondation de France pour embaucher une personne pendant un an afin de faire avancer ce dossier.
La commission Environnement a débattu de la mise en place de compostage collectif autogéré. La commune a trouvé les lieux et payé les bacs à compost. Un GAP a étudié la question des vélos électriques, et un regroupement d’achats a permis de bénéficier d’une réduction de 20 %.
La commission Social a mis en place un groupe d’entraide qui accueille, lors de permanences, les personnes en difficulté. Elle a aussi favorisé l’extension de l’Accorderie, association qui favorise les échanges de service avec une comptabilité en temps et non en argent. Soixante-dix habitant·es de la commune y sont inscrit·es (4). Un « abri au besoin », espace de don de vêtements, est autogéré par des habitant·es.
La commission Sport, culture et patrimoine a aidé à trouver des ressources supplémentaires pour les associations. Un GAP travaille à la mise en place d’un circuit du patrimoine. La commission soutient une salle de spectacle de 50 places, gérée par des femmes (5), ainsi que la salle du Temple, qui sert de cinéma et de salle de spectacles.
La première année, la commission Jeunesse a travaillé pendant trois mois pour mettre en place le périscolaire, en partant de la parole des jeunes (6).

Limites rencontrées

La première année, 2015, a été euphorique, avec 75 réunions de GAP. Depuis, cela s’est ralenti.
Des critiques portent sur l’origine des projets : dans leur majorité, ils sont lancés par les élu·es. Quant à la participation, elle réunit environ un quart de l’électorat, souvent les mêmes. On note un manque d’implication des jeunes parents, peu disponibles. D’autre part, 30 % des logements sont des résidences secondaires dont une part des propriétaires votent dans la commune. Ces personnes ne participent guère aux débats. Pour améliorer cela, l’Observatoire de la participation a recours à des sondages réguliers afin de recueillir l’avis de plus de personnes.
On note des différences d’âge dans les commissions : pour l’environnement, la moyenne d’âge est plutôt jeune ; pour celle sur le social, plutôt âgée.
La communauté de communes (CC) a connu de nombreuses difficultés. Hervé Mariton, maire LR de Crest — la plus grosse commune de la CC — a essayé de freiner les ardeurs de l’équipe de Saillans. Avec le temps, la situation est devenue moins conflictuelle.
Un GAP avait proposé l’extension d’un parking le long de la Drôme… et des riverain·es ont protesté avec une pétition, ce qui a reporté le projet.
Lors d’une réunion entre la mairie et la communauté de communes, des décisions ont été prises concernant les emplacements des bacs à ordure. L’Observatoire est intervenu pour rappeler le fonctionnement normal et une réunion publique a permis de rectifier le projet.

Exemple à suivre

La mairie est sollicitée très fréquemment par les médias, des universitaires, d’autres conseils municipaux, des collectifs citoyens… Le programme européen Erasmus comprend un réseau des villes participatives, ce qui permet d’échanger des pratiques autour de leur expérience avec cinq autres communes européennes (7).
La visibilité médiatique au niveau national a provoqué de nombreuses demandes d’installations, et quatre logements sociaux supplémentaires sont en construction. Mais pour les demandes de maraîchage, la mairie se heurte pour le moment au manque de terres.
Selon Fernand Karagiannis, élu de la commission Transparence-information, « il faut accepter de partager le pouvoir. L’élu ne doit pas être seul à décider, mais doit aider les gens à émerger dans l’espace public ». Ce qu’il trouve le plus intéressant sont les projets qui naissent sans passer par la mairie. Ainsi une « semaine de l’économie locale » s’est organisée entre entreprises et habitant·es, un espace de travail partagé a vu le jour à l’initiative de deux personnes travaillant dans l’éducation populaire, un magasin collectif a ouvert en juin 2017 à l’initiative de petit·es product·rices…
« Les réalisations ne sont pas vraiment révolutionnaires, c’est le système qui est différent. »
L’ancien maire, François Pégon, se fait oiseau de mauvais augure : « Saillans est une ville rebelle, aucun maire n’y a jamais été reconduit depuis la guerre. » Les faits pourraient lui donner raison : les élu·es actuel·les souhaitent que la démarche aille jusqu’au bout avec un renouvellement des mandats, grâce à une nouvelle liste qui aurait pour objectif de conserver ce type de gouvernance.

M. B.

Pour en savoir plus : www.mairiedesaillans26.fr

(1) Il y a huit commissions permanentes : Aménagements et travaux ; Enfance, jeunesse et éducation ; Sports, culture et patrimoine ; Vivre longtemps au village, santé et action sociale ; Economie et production locale ; Environnement, énergie et mobilité ; Finances et budget ; Transparence et information.
(2) Cette révision du PLU a fait l’objet de nombreux ateliers avec des urbanistes et paysagistes, d’où est ressortie la nécessité de protéger les terres agricoles, donc de densifier le logement tout en respectant le patrimoine et les commerces existants.
(3) L’arrêt de l’éclairage varie selon les saisons et les quartiers.
(4) Accorderie, permanence le jeudi de 17 h à 19 h à l’Oignon, 55, Grande-Rue, 26340 Saillans, www.accorderie.fr/die/
(5)Association L’Oubliette, 4, impasse du Louis-XI, 26340 Saillans, tél : 04 75 21 50 30.
(6) Il y a 160 élèves dans les écoles, venant de 30 communes différentes.
(7) Ce réseau doit se réunir à Saillans en novembre 2017. Pour en savoir plus, contacter la mairie : relation@mairiedesaillans26.fr



Principales mesures adoptées à l’issue du processus citoyen

• extinction de l’éclairage public la nuit
• sauvegarde d’arbres promis à l’abattage
• mise en place d’un atelier vélo dans le cadre des activités périscolaires
• mise en place de toilettes sèches en bord de Drôme
• installation photovoltaïque sur le toit du préau de l’école municipale
• création d’un marché estival en circuit court
… et, évidemment, le projet d’hypermarché n’a pas abouti.
Pour en savoir plus, voir la « spirale des actions communales et participatives de 2014 à 2016 » sur le site de la mairie : www.mairiedesaillans26.fr

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