Dossier Elections Politique

Grenoble : réussites symboliques et tensions sociales

Gaëlle Ronsin

Aux dernières élections, Grenoble devient la première ville de plus de 150 000 habitant·es gérée par Europe écologie - les Verts (EELV) et s’affiche comme le « laboratoire de l’écologie politique » en France. Qu’en est-il à mi-mandat ? Comment se pratique une forme d’écologie politique à l’échelle d’une grande ville ?

Grenoble
Localisation : Préfecture de l’Isère • 160 779 habitant·es (en 2014, 16e ville de France ) • Intercommunalité : Grenoble-Alpes Métropole (49 communes, 444 078 habitant·es) • Le secteur tertiaire représente 88 % du tissu économique grenoblois

En 2014, l’équipe menée par Eric Piolle ravit la mairie de Grenoble au Parti socialiste (PS), qui la dirigeait depuis 1994. « Le résultat du premier tour était vraiment une surprise pour les grenobloi·ses, qui contredisait tous les derniers sondages, on ne s’y attendait pas ! Il y a eu donc une mobilisation citoyenne surtout entre les deux tours » , raconte Lucie, chargée d’études dans le développement durable. La liste Grenoble une ville pour tous recueille 29,41 % des voix dès le premier tour et devance déjà le PS, puis 40 % au second tour. Les médias parlent alors d’un « d’un coup d’état citoyen » (1) pour un programme prônant sur le papier la démocratie renouvelée, l’écologie, la solidarité.

Démocratie, qualité de vie et solidarité

Le rassemblement Grenoble, une ville pour tous a été créé en 2013. Il est composé et soutenu par plusieurs mouvements citoyens, de gauche et écologiste (2). Dans les faits, EEVL est majoritaire et c’est de ce parti qu’est issu le nouveau maire, Eric Piolle. Ancien cadre d’une société informative, il s’engage en novembre 2009 au sein d’EELV comme membre de la société civile. Il est élu régional écologiste de mars 2010 à mars 2014 et préside jusqu’en octobre 2013 le groupe des élu·es écologistes de la région Rhône-Alpes. Mais il a aussi été le cofondateur d’une société de conseil dans la finance, dont il détient toujours des parts. Profil qui a fait polémique pour celui qui incarne la politique écolo grenobloise destinée à faire exemple en France.

La vision de l’écologie à la mairie de Grenoble se fonde sur trois axes : démocratie, qualité de vie et solidarité. Le programme de ce rassemblement annonçait 120 engagements. « Je pense qu’on est une expérience de l’écologie politique, citoyenne, de gauche, une expérience entre sphère politique et société civile qui met en acte un projet politique. C’est une expérience mais aussi un témoignage que oui cela marche ! », explique Eric Piolle au cours d’un entretien (3). Pour appliquer ce vaste programme, il a été choisi « d’engager directement tous les chantiers, on touche un peu à tout partout ».

« Oser de nouvelles formes de participation » : expérimentations et limites

L’un des piliers du programme repose sur l’adoption de nouvelles règles démocratiques. Il s’agit, pour Eric Piolle, de faire de la démocratie « un objectif en soi et un levier de transformation ». Dès la mise en place de la nouvelle équipe municipale, des mesures symboliques sont adoptées, telles que la baisse des indemnités des élu·es ou la suppression des voitures de fonction. Est également appliquée la stricte interdiction du cumul de mandats au niveau de la commune, mais aussi de la métropole, qui est la seule composée d’élu·es avec uniquement un mandat municipal. Au quotidien, des mesures classiques visant la concertation des acteurs de chaque secteur sont adoptées. Des conseils citoyens dits « véritablement indépendants » ont été relancés.
Mais « pour l’instant, c’est surtout beaucoup de post-it… C’est difficile à imaginer de faire de la démocratie participative pour une ville aussi grande. Cela reste surtout sur les marges de la politique », m’explique Clément, militant qui a participé à quelques opérations. En effet, une partie des décisions qui touchent la vie des grenoblois·es dépend de la politique de la métropole, fonctionnant par démocratie indirecte. Peu en cohérence, donc, avec les initiatives de démocratie participative voulues par la mairie. Toutefois, la situation semble convenir au maire… au moins pour le moment : « On est tout à fait en ligne avec le président de la métropole. Nous portons l’idée d’avoir des élections directes à l’échelle de la métropole, comme ce qui va se faire à Lyon en 2020, pour avoir des vraies campagnes sur un projet et une majorité claire. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, nous vivons donc avec cette institution. »
Deuxième volet de cette politique : la mise en place d’un budget participatif. Il permet aux habitant·es de choisir des projets d’intérêt général financés par 800 000 € issus du budget d’investissement. Cette année, pour la troisième édition, 106 projets ont été proposés, la majorité dans le secteur de l’aménagement urbain. La deuxième édition avait réuni 7000 votants, ce qui est « un bon résultat à l’échelle européenne », selon le maire. Les budgets participatifs ont permis de créer un poulailler collectif dans le quartier Abry, un théâtre en plein air, des boites à livres, de végétaliser le cours Jean-Jaurès ou encore d’aménager les abords d’une école.

Consultations citoyennes

Le troisième volet de cette politique s’intitule « l’interpellation citoyenne ». Lorsqu’une pétition recueille plus de 2000 signatures, elle doit être examinée par le conseil municipal, qui peut alors soit retenir la proposition pour sa mise en œuvre, soit la soumettre à l’avis des Grenobloi·ses dans le cadre d’une votation citoyenne. Mais la demande doit atteindre le seuil des 20 000 votant·es pour être retenue. Pour l’instant, une seule votation a lieu, en octobre 2016, à l’initiative du Comité de liaison des unions de quartier, qui réclamait l’abrogation des nouveaux tarifs de stationnement. Elle a mobilisé 6 618 votant·es. Ainsi, même si la requête l’a emporté, avec 66% des suffrages, elle n’a pas atteint le seuil et n’a donc pas abouti. Une règle très critiquée, ce genre de pétition serait donc « perdu d’avance », puisque ce seuil semble difficilement atteignable lors d’une telle élection (4).
Mais l’État (5) met des bâtons dans les roues à cette expérimentation. Attaqué par la préfecture, le maire explique que « le principe même de faire ces consultations est vu comme illégal, et s’ajoute le fait qu’on a autorisé le vote à tous les résidents y compris étrangers et pour les plus de 16 ans, car cela me semble important de développer une pratique démocratique avant l’âge de 18 ans. »
Plusieurs opérations concrètes de démocratie participative ont donc vu le jour à Grenoble. Ces dispositifs sont d’ailleurs très publicisés par la mairie mais, comme l’explique Lucie, « cela ne marche pas beaucoup, et c’est dommage que ce soit affiché par la municipalité comme une grande réussite » .

Des avancées pour l’éducation & la tarification sociale

Le deuxième axe de la politique municipale porte sur « l’émancipation et l’éducation ». L’éducation est le seul secteur qui a vu ses dépenses augmenter. Un large plan de 66 millions d’euros a été lancé en 2015 avec pour objectif l’ouverture de cinq nouvelles écoles et le développement de pédagogies originales pour une partie. Plusieurs modifications de la restauration scolaire (passage au bio et au local) et du périscolaire ont été mises en place. Un autre volet passe par la « tarification solidaire » dans les secteurs de la culture, de l’eau, de l’électricité ou des transports : « Le nombre de personnes bénéficiant des tarifs sociaux de l’électricité est passé de 1000 à 7000. » Il a été également choisi de ne pas augmenter les impôts locaux, considérés comme « injustes » par le maire, au cours de ce mandat.

Vers un aménagement urbain plus écolo

Enfin, le troisième axe développé à Grenoble est « la qualité de vie, le buen vivire » dit Eric Piolle. Ceci passe notamment par le renforcement du vélo en ville avec la création du plus grand parc à vélos de France, la modification du plan de circulation de centre-ville, la création de nouvelles voies dédiées aux cycistes et aux transports en communs. Les mobilités « douces » sont favorisées, avec la généralisation des zones de circulation limitée à 30 km/h dans la métropole. Vu les bouchons dans la ville, peu de changements ont été constatés pour le moment.
Des décisions connaissent une portée plus large, comme le désengagement de la ville de Grenoble du projet ferroviaire Lyon-Turin. En novembre 2014, la commune décide de supprimer la publicité du paysage urbain, remplacée par un affichage public. En ne renouvelant pas son contrat avec J.-C. Decaux, Grenoble se prive d’une redevance importante, mais devient la première grande ville européenne à remettre directement en cause l’un des piliers de la société de consommation.
Parmi les 120 mesures du programmes, certaines ont été abandonnées, comme la gratuité des transports en commun pour les moins de 25 ans et les plus précaires. Pour d’autres, il faudra attendre la fin du mandat pour en dresser le bilan. Certains engagements ont été transgressés, tels que la promesse de conserver le réseau de bibliothèques de la ville. Le secteur de la culture semble le plus malmené depuis la mise en œuvre de cette politique municipale (6).

L’austérité : l’écueil de l’expérience écolo

« Juin 2016 est un tournant dans la politique de Grenoble, avec le passage à l’austérité, que l’équipe municipale préfère nommer ‘plan de sauvegarde des services publics locaux’ », nous dit une militante travaillant dans la culture. Face à un déficit majeur et au désengagement de l’Etat, et pour se préserver d’une mise sous tutelle de la préfecture, une centaine de mesures pour économiser 14 millions d’euros ont été présentées « en bloc » par le maire en 2016 (7). Parmi elles figurent la suppression de deux bibliothèques de quartier et la transformation d’une autre en « tiers lieu ». Ce choix a fait bondir les soutiens de Piolle, citoyen·nes comme élu·es et militant·es de tout poil. Un collectif demandant la réouverture immédiate des bibliothèques menacées a mené plusieurs actions, dont la perturbation des conseils municipaux. Selon Eric Piolle, il s‘agit d’« une réaction abrupte qui a pu se structurer par l’annonce en bloc des mesures, que je n’ai pas voulu donner au compte-goutte ». Le combat s’est déroulé pendant plusieurs mois et a conduit à la tenue de plusieurs conseils municipaux à huis clos, sous surveillance policière avec charges des CRS contre les manifestant·es. Drôle d’image pour une ville prônant la « démocratie participative ». Une scission a eu lieu également dans la majorité du conseil municipal (8). Finalement, une pétition a été présentée au conseil municipal par le collectif le 22 mai 2017, suivant le droit d’interpellation. Le conseil est revenu en partie sur sa décision en proposant le rétablissement d’un service de bibliothèque dans les quartiers.
Les médias nationaux ont peu relayé les dissensions politiques de ces derniers mois à Grenoble malgré la surexposition de la ville sur d’autres sujets. Ce qui frappe finalement, à mi-mandat, c’est la maîtrise de la communication extérieure par cette équipe malgré une gestion quotidienne de plus en plus conflictuelle. À l’échelle locale, les tensions se multiplient, notamment avec la presse. Mais comme le conclut Clément : « Je ne crois pas en la politique professionnelle. L’intérêt des élections, pour moi, c’est de choisir son adversaire. Et le débat est plus intéressant avec un adversaire politique comme Piolle. »

Gaëlle Ronsin

(1) Le Monde, 9 avril 2014
(2) Dont quatre composantes principales : EELV, Parti de gauche, Association démocratie écologie solidarité et le nouveau Réseau citoyen
(3) Citations tirées d’une interview réalisée le 10 mai 2017
(4) Ce seuil de 20 000 votants positifs correspond au score obtenu par la majorité actuelle aux élections municipales. Pour mobiliser autant de personnes, des moyens équivalents à ceux mis en œuvre dans une élection étatique devraient donc être déployés.
(5) Le 21 mars 2017, le préfet de l’Isère a déposé un déféré auprès du tribunal administratif.
(6) La politique culturelle menée depuis le début du mandat est fortement critiquée, notamment par les professionnel·les du secteur : baisse des subventions de plusieurs établissements, mise en gestion municipale de deux théâtres tenus auparavant par un collectif de bénévoles, création de la Fête des tuiles, événement coûteux et polémique, création d’un festival de street art (mais répression contre l’affichage sauvage)…
(7) Le déficit de la ville, cumulé aux baisses des dotations de l’Etat, contre laquelle le maire a lutté à l’échelle nationale, ont eu pour conséquence un trou important dans le budget de la ville. Les mesures prévoient également la suppression de certains CCAS, ou la baisse du nombre d’agents municipaux.
(8) Guy Tuscher (Ensemble !) et Bernadette Richard-Finot (Parti de gauche) se sont retirés de la majorité et ont créé leur propre groupe politique.

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