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Le pouvoir de faire d’un maire écologiste

Michel Bernard

A Puy–Saint-André, commune voisine de Briançon, Pierre Leroy, maire EELV, réussit, étape après étape, à faire changer les pratiques du nord du département des Hautes-Alpes. La preuve qu’il est possible de déplacer les montagnes !

Fiche d’identité
Localisation : commune voisine de Briançon, sur le côté ensoleillé du domaine skiable de Serre-Chevalier (Hautes-Alpes) • 487 habitant-es, en légère progression • Altitude : 1200 à 3000 m • 600 hectares en haut de la commune en réserve naturelle régionale • En dix ans, consommation d’électricité -30 %, d’eau potable -60 %, production de déchets ménagers -30 % sur la communauté de communes.

Pierre Leroy est originaire de Vendée. Il s’intéresse à l’écologie tout jeune. A 12 ans, il participe déjà à la collecte sélective de vieux journaux. A 18 ans, il visite le sud de l’Europe. A son retour, il est pris en stop par le curé de Briançon, qui l’invite à venir le voir. De retour en Vendée, il est arrêté pour ne pas avoir répondu à la convocation pour son service militaire. Une fois libéré, il se souvient de l’invitation du curé et vient à Briançon où le religieux lui prête l’ancienne cure de Cervières pour s’y loger. Dans les années 1980, il adhère aux Verts et participe à la rédaction d’une revue locale Soleil vert qui relaie les luttes d’alors : contre un incinérateur, contre un altiport… Tête de liste des Verts aux élections municipales de Briançon à la fin des années 1980 — la liste fait 10 % — il s’installe alors définitivement à Puy–Saint-André (1) et se lance dans la construction de sa maison économe en énergie. Elle obtiendra un prix national en 1995 qui lui vaudra de nombreuses visites et demandes de conférences.
La commune est alors agitée par de multiples conflits entre les familles. Un an avant les élections municipales de 2008, se met en place un collectif citoyen visant à présenter des suggestions aux futur.es candidat.es à la mairie. Le maire, centriste, est mis au courant. Celui-ci refuse de prêter une salle pour les réunions. Un mois avant les élections, quand le collectif décide de faire une liste, le maire annonce qu’il est prêt à passer la main et que l’équipe sortante ne se représente pas. Un ancien maire tente alors de contrer l’initiative, les membres de la liste issue du collectif font autour de 65 % des voix. Du fait de son expérience précédente à Briançon, Pierre Leroy est chargé de conduire la liste et se retrouve maire. Cinq ans plus tard, après débat avec ses co-listi.ères, l’équipe décide de se représenter. Les membres de la nouvelle liste recueillent cette fois autour de 85 % des voix. Entre temps, Pierre Leroy et les autres élu.es ont découvert leur pouvoir de faire beaucoup de choses.

Démocratie participative

En 2008, c’est la première fois qu’une liste présente un programme. La première promesse est de solliciter les habitant.es en début de mandat sur leurs souhaits. Dès la nouvelle équipe en place, des questionnaires sont distribués à tout le monde, y compris aux moins de 18 ans. Il y a une forte participation, mais relativement peu de grosses demandes : améliorer le fleurissement, assurer un bon déneigement…
La population va prendre l’habitude de recevoir des questionnaires et d’être invitée à des réunions participatives. Le sujet le plus récent a été la révision du PLU, Plan local d’urbanisme. Entre décembre 2015 et janvier 2017, il y a eu 13 ateliers de travail avec les habitants, un par mois, animés par un bureau d’étude repéré pour ses méthodes participatives (2). Le travail s’est fait en partie à partir d’un plan en relief sur lequel sont visualisés le bâti et le parcellaire. Les réunions ont permis de valider 95 % du zonage communal. Les élu.es ont présenté les contraintes à respecter, notamment avec l’entrée en vigueur de la loi AUR et du Grenelle de l’environnement qui impose une densification. Il y a eu de 20 à 50 personnes par ateliers. A l’arrivée, les zones constructibles ont été réduites de 14 à 4 hectares. Un corridor écologique (3) a été mis en place.
Après avoir agi chez lui, puis à la commune, Pierre Leroy est intervenu au niveau de la communauté de communes puis au niveau du pays briançonnais (30 000 habitants sur un tiers du département). Il a découvert qu’en prenant le temps d’expliquer les choses, il pouvait faire adopter les projets qu’il soutenait, sans jamais avoir à gérer un blocage d’une opposition. En revanche, il se heurte à un « enfer administratif » et aujourd’hui l’Etat baisse considérablement les dotations financières.

Agir pour limiter le changement climatique

La montagne est la zone la plus touchée par le réchauffement climatique. Les 2 °C de hausse y ont déjà été atteints. En 2011, la commune de Puy–Saint-Martin se lance dans la création d’une société d’économie mixte locale SEVE, Soleil-Eau-Vent-Energie afin de dynamiser la transition énergétique, en créant des « centrales villageoises de production électrique » et en aidant à économiser l’énergie (4). Les quatre premiers toits solaires sont placés sur des bâtiments de la commune… Le succès est immédiat et dès 2013, une augmentation de capital est réalisée pour passer de 102 000 € à 871 500 € (5). Aujourd’hui la quinzième installation vient d’être placée… sur un bâtiment d’EDSB (filiale d’EDF). La commune de Puy–Saint-André produit plus d’électricité qu’elle n’en consomme et parallèlement la consommation des bâtiments communaux a baissé de 30 %. Des dividendes sont distribués depuis 2016. Cela a impliqué beaucoup de monde et fait changer les mentalités : six autres centrales villageoises ont vu le jour dans le département (voir encart).
Une autre action a été d’économiser l’eau. En 2008, il y a des coupures pendant l’été alors qu’en principe le réseau est dimensionné pour 1800 personnes. La population a donné son accord pour la pose de compteur, les fuites ont été détectées, des canaux d’irrigation construits et entretenus depuis le 14e siècle ont été réhabilités avec des chantiers collectifs. Lors du premier chantier en 2008, il y a eu 7 volontaires, lors du dernier, 75. Les canaux ont été doublés de sentiers pédestres. Ils se ramifient en « peyras » puis en « filioles » qui alimentent des citernes. Cette eau sert pour l’arrosage des jardins. Résultat : neuf ans après, la commune consomme 60 % d’eau du réseau potable en moins.

Le retour en régie de la collecte des déchets

Lorsque Pierre Leroy arrive à la communauté de communes, seul élu écolo, il se voit confier la délégation des ordures ménagères. Il essaie alors de comprendre le contrat passé avec Véolia. En discutant avec les techniciens, il découvre des prestations réalisées hors contrat, mais facturées à la collectivité. D’autre part, il suit les camions à partir de 5 h du matin et observe qu’ils mélangent les déchets issus des poubelles de tri d’emballages avec le reste. Il comprend qu’il y a un problème : selon le contrat, les ordures qui partent en décharge sont facturées 250 € la tonne par Véolia, alors que les emballages triés sont vendus au profit de la commune. Pierre Leroy lance alors une expertise qui conclut que le retour en régie municipale peut être moins coûteux.
En 2009, le contrat n’est pas renouvelé… Cela implique pour la communauté de communes d’acheter 10 camions, d’embaucher 30 personnes (celles de Véolia en priorité), de trouver des garages. Il y a 2117 conteneurs sur tout le territoire. La nouvelle régie met en place la redevance spéciale auprès des entreprises. Un contrat de collecte est proposé aux 1600 entreprises concernées. Il passe du temps — 42 réunions publiques — à expliquer aux entreprises et aux particuliers comment trier pour éviter de produire des déchets.
Le calcul s’avère bon : d’une part le budget est bénéficiaire dès la deuxième année (et donc il n’y a pas eu d’augmentation de taxes depuis), mais, de plus, le tonnage des déchets non triés a baissé de 30 % en huit ans (de 12 000 à 8000 tonnes). Certaines entreprises ont même réussi à ne plus avoir de déchets du tout… et ne paient donc plus la redevance spéciale.
La communauté de communes vient d’être sélectionnée comme « territoire zéro déchet » ce qui va permettre d’avoir des financements de l’Etat notamment pour intensifier le compostage individuel et collectif des déchets organiques. Un gros projet de station de compostage des boues d’épuration et déchets verts doit permettre de relocaliser une partie du traitement des déchets dont certains finissent actuellement au-delà de Grenoble.

Agir sur les transports

Pierre Leroy a accepté la présidence du Pays grand briançonnais à condition que celui-ci s’inscrive dans le programme des « territoires à énergie positive de la croissance verte ». Une des premières mesures a été de mettre en place une aide à l’achat des vélos électriques de 500 € — non cumulable avec l’aide de 200 € de l’Etat institués début 2017. L’enjeu est important : avec les dénivelés — à part pour les sportifs —, le vélo est impraticable sans assistance. Pierre Leroy a acheté son propre vélo électrique et se vante d’aller de chez lui à Briançon en 7 minutes… soit aussi vite qu’en voiture. Mais dans l’autre sens ? Là, en montée, c’est quand même 24 minutes !
Puy–Saint-André a obtenu de Briançon l’extension d’une ligne de bus à la demande, jusqu’à six fois par jour, jusqu’au hameau du bas. Une étude est en cours pour desservir le hameau du haut.
Il y a une forte mobilisation en ce moment pour conserver le train de nuit Paris-Briançon.
Le domaine des transports est compliqué du fait de l’éparpillement des compétences entre les différents niveaux administratifs. Les solutions existent… mais elles seront plus faciles à développer quand le prix du pétrole va augmenter.

Récupérer les biens vacants

La commune a mis en place une association foncière pastorale qui gère environ 1000 hectares : les propriétaires confient à l’association l’usage des terres, ce qui permet de développer agriculture et maraîchage pour relocaliser l’alimentation de Briançon.
Le travail sur le PLU en 2016 a permis de découvrir que de nombreuses parcelles de la commune n’ont plus de propriétaires (plus de la moitié de la surface !). Le plus souvent parce que les transmissions ne se sont pas faites. Une carte de ces « biens vacants » a été réalisée et une procédure de réquisition par la commune a été engagée début 2017. Lorsque le propriétaire est décédé depuis plus de trente ans, sans succession, la commune récupère automatiquement les parcelles. Lorsqu’il y a moins de trente ans, ceux qui prétendent pouvoir être bénéficiaires ont six mois pour régulariser la situation. La commune espère ainsi récupérer des parcelles dans les zones constructibles et agricoles. La mairie souhaite ensuite lancer un appel pour la création d’habitats groupés sur certaines parcelles.

Ces exemples d’actions dans une petite commune, puis aux niveaux supérieurs, montre qu’il est possible d’agir efficacement dans les domaines chers à l’écologie. La consultation régulière des habitants permet d’encadrer les processus et évite les changements « par le haut ». Souvent médiatisé, Pierre Leroy ne prétend pas que ce qui est possible sur un vaste territoire de 30 000 habitants soit transposable partout. Mais nul doute que les dynamiques à l’œuvre dans le pays briançonnais peuvent inspirer nombre d’acteurs sur d’autres territoires.

MB.

• Pierre Leroy, Mairie, 05100 Puy–Saint-André, tél. : 04 92 20 24 26 (lundi, mercredi et jeudi de 9 à 12 h).

(1) La commune est constituée de deux hameaux. L’un en bas, le long de la nationale est plus urbain ; l’autre en haut comprend des maisons plus anciennes, la mairie et l’église, il est plus rural. Il y a 300 mètres de dénivelés entre les deux et il faut passer par Briançon pour aller de l’un à l’autre.
(2) Atelier d’urbanisme Chado, Dorothée Dussol et CHarlotteKuentz, 1 impasse du Muséum, 05000 Gap, tél. : 04 92 21 83 12.
(3) Un corridor écologique est un tracé qui permet de relier entre eux des espaces naturels pour en assurer une continuité, ceci afin de favoriser la circulation de la faune.
(4) La structure réunit un capital par parts de 300 €. Au départ, la commune prend 51 % des parts. La Régie de Briançon, 33 %, le reste de l’investissement vient de 35 familles de la commune (7 %) et d’épargne collectée par Energie partagée Rhône-Alpes (9 %).
(5) La commune conserve 23 % des parts, la communauté de commune 28 %, deux autres communes 2 %, la régie 35 %, 54 citoyens détiennent 10 %.


Vers l’autonomie énergétique ?

Entre l’hydraulique et le solaire, le département des Hautes-Alpes produit déjà 80 % de son électricité de manière renouvelable. Voici les autres centrales villageoises :
SCIC Centrales villageoises Ener’guil, Maison du Parc naturel régional du Queyras, 05350 Arvieux-en-Queyras, crée en 2015, plus de 200 sociétaires, 10 toits groupés pour une centrale villageoise photovoltaïque.
• Energies collectives Embrunais, 58, rue des Aubergeries, 05380 Châteauroux-les-Alpes, tél. : 06 95 25 23 79 ou 07 87 05 97 22, SCIC créée en 2015 avec projet de centrales villageoises, plus de 400 sociétaires.
• RosanSoleil, Mairie, place Raymond-Hugues, 05150 Rosans, blog.rosansoleil.fr. Centrale photovoltaïque villageoise inaugurée le 8 octobre 2016. Panneaux photovoltaïques installés sur huit bâtiments communaux pour une surface totale de 335 m2 soit une puissance de 56,28 kWc. Production annuelle : 74 000 kWh. Le financement a été assuré par une SAS, Société par actions simplifiées, qui bénéficie des apports de 106 actionnaires.
• Centrales villageoises Lure-Albion, chez Philippe Logeay, avenue Dieudonné-Collomp, 04150 Banon, lurealbion@centralesvillageoises.
• Des projets sont en cours également sur Gap et Veynes.

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