Dossier Elections Politique

Et si l’on changeait le mode de scrutin ?

Les deux élections les plus importantes de la vie politique française, la présidentielle et les législatives, consistent toutes deux en un scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Or, celui-ci mesure très mal les opinions et peut faire élire un candidat autre que celui voulu par l’électorat. Quel autre mode de scrutin pourrait lui être substitué ?

Le défaut majeur du scrutin majoritaire uninominal est qu’il force l’électeur à voter pour un seul candidat alors qu’il peut également avoir une opinion sur les autres. Ce vote unique est interprété comme une adhésion à ce candidat, alors qu’il ne peut très bien s’agir que d’un vote par dépit (le moins pire), un vote utile stratégique, ou un vote de protestation (qui explique en partie les scores importants de l’extrême-droite). Tous ces votes vont être agrégés de la même manière.

Un scrutin défaillant à plusieurs égards

De façon générale, le principe d’un scrutin de ce type n’ouvre-t-il pas, par essence, la porte à la tactique et aux manipulations ? En théorie, le premier tour est censé permettre aux électeurs de se prononcer en leur âme et conscience pour leur candidat favori, et le second permet de départager les deux candidats sortis en tête du premier, ce que résume l’adage « Au premier, on choisit, au second, on élimine ». Partant de là, tout l’enjeu réel du premier tour qui devrait être de permettre aux électeurs d’exprimer leur préférence véritable est en réalité de qualifier deux candidats pour le second tour.
Le scrutin majoritaire à deux tours est censé donner une légitimité majoritaire à son vainqueur. Mais celle-ci est artificielle, forcée. Il n’obtient la majorité que parce qu’il n’a plus qu’un seul candidat face à lui, et que les votes blancs et nuls ne sont scandaleusement pas comptés comme exprimés (sans même parler de l’abstention).
L’objectif d’un bon mode de scrutin est qu’il soit le plus représentatif possible de l’opinion des électeurs et résistant au vote tactique voire aux manipulations.

Classer tous les candidats plutôt que de n’en choisir qu’un seul ?

Parmi les méthodes inventées par des mathématiciens et utilisées dans certains pays, on peut tout d’abord citer les méthodes de vote par classement (1), dont le vote alternatif, où les électeurs classent les candidats par ordre de préférence, comme en Irlande ou en Australie.
Là où le scrutin majoritaire réduit la complexité de nos opinions sur les candidats au choix d’un seul nom, le vote alternatif permet de l’exprimer de façon plus riche puisque tous les candidats sont classés. Il ne constitue pas pour autant la méthode la plus simple pour les électeurs, car si l’on peut savoir quels sont les 2 ou 3 candidats qui plaisent le plus et le moins, il n’est pas forcément aisé de hiérarchiser une dizaine — ou plus — de candidats.
Mais surtout, les modes de scrutin basés sur un classement sont sujets à des biais mathématiques importants (2) tels que la forte sensibilité du résultat à la présence ou non de certains candidats.
Une manière d’échapper à cet écueil est d’avoir recours à un système ne consistant pas à classer les candidats, mais plutôt à les évaluer individuellement.
Attribuer des points pour mieux refléter notre degré d’adhésion ?

Le vote cumulatif consiste à répartir à sa guise un nombre de points donné entre les candidats (3). Mieux qu’un classement ordinal qui oblige à hiérarchiser, mais dit finalement peu sur le degré d’adhésion à chaque candidat (on peut très bien détester celui que l’on place en 2e), le vote cumulatif pourrait offrir une image beaucoup plus fine de la popularité réelle des candidats. C’est ce qu’on appelle l’expressivité du scrutin. Mais il est malheureusement très sensible au vote stratégique, certains ayant intérêt à manipuler le scrutin en mettant le maximum de points sur leur candidat, et le minimum aux autres, poussant les autres électeurs au vote utile pour compenser. Les candidats sont quant à eux encouragés dans une logique de compétition maximale, puisque chaque point amassé est un point de moins pour leurs adversaires.

Evaluer individuellement pour limiter le vote stratégique ?

Des recherches sur les systèmes alternatifs est également né le vote par approbation. Dans celui-ci les électeurs approuvent, ou non, les candidats. La mise en œuvre a le mérite de la simplicité absolue : on met autant de noms dans l’enveloppe que l’on veut, ou on les coche sur une liste. Un seul tour est nécessaire : est proclamé vainqueur celui qui a le plus de voix (4).
Une variante, le vote de valeur (également appelé vote par note), permet d’en augmenter un peu l’expressivité, en élargissant l’échelle d’évaluation qui n’est plus « oui » ou « non », mais des notes (de 1 à 3 par exemple, ou avec des notes négatives, de -2 à + 2). Une amplitude trop importante (0 à 20, par exemple) renverserait les avantages de l’expressivité, puisqu’il ouvrirait de nouveau la voie au vote stratégique (« saquer » tous les candidats sauf un), sans compter que chaque électeur a son propre barème (13 peut être une note correcte pour l’un, médiocre pour un autre).
Le vote par approbation et le vote de valeur ont deux avantages majeurs. D’une, ils satisfont au critère d’indépendance, c’est-à-dire que l’ajout ou le retrait d’un candidat a peu d’impact, au regard des électeurs, sur les autres candidats. D’autre part, les stratégies clivantes perdent tout intérêt dans le vote par approbation, puisque l’adhésion que suscite un candidat peut être contrebalancée, annulée, par le rejet qu’il suscite chez d’autres électeurs.
Deux chercheurs français, Michel Balinski et Rida Laraki, ont mis au point une méthode assez similaire dans le principe à un vote par note, à la différence que les notes sont remplacées par des mentions. Dans un tel scrutin, les électeurs attribuent une mention à chaque candidat selon une échelle de valeurs à 5 ou 7 niveaux, d’excellent à : à rejeter, par exemple. On additionne pour chacun des candidats le score obtenu par chaque mention, en partant de la meilleure. La mention suscitant l’adhésion d’au moins 50 % de l’électorat — c’est-à-dire la meilleure sur laquelle s’accorde la majorité des électeurs — est la mention majoritaire du candidat. Le vainqueur est celui qui obtient la meilleure mention majoritaire. C’est ce mode de scrutin qui a été utilisé pour la primaire.org. Il aura eu le mérite de le mettre en pratique et le faire connaître.

Une photographie plus fidèle des opinions politiques de la population ?

Le vote d’approbation, le vote de valeur ainsi que le jugement majoritaire permettent aux électeurs de s’exprimer en conscience sur chacun des candidats, et donnent pour résultat une photo assez fidèle de la composition de l’opinion à leur égard. De façon plus générale, au-delà de l’opinion sur des personnes, ces modes de scrutin permettraient d’avoir un aperçu plus fin du poids et de la popularité réelle des courants politiques qui composent le paysage politique du pays, et donc d’en rebattre potentiellement les cartes (voir encadré). En revanche, comme l’expliquent des chercheurs (4), le mode de scrutin, quel qu’il soit, ne constitue jamais une méthode neutre pour désigner le vainqueur qui s’imposerait au peuple par l’évidence incontestable d’un calcul mathématique. Au contraire, le choix d’un mode de scrutin façonne la vie politique, et ses rapports de force. Il nous revient alors de décider collectivement celui qui nous parait le plus juste, le plus défendable.
Si le vote de valeur et le jugement majoritaire méritent que l’on s’y intéresse sérieusement, leur potentiel ne doit pas empêcher de rester critique vis-à-vis du principe même des élections, pierre angulaire de l’aristocratie élective dans laquelle nous nous trouvons. En revanche, l’adoption d’un de ces modes de scrutin pourrait permettre d’améliorer considérablement l’intérêt des élections dans l’hypothèse d’une refonte de nos institutions à l’issue de laquelle l’élection ne serait plus le seul mode de désignation et cohabiterait avec le tirage au sort dans la distribution des mandats et des responsabilités. En attendant, ces modes de scrutin peuvent très bien être mis en pratique à différentes échelles, dans différentes organisations, dans des situations où un vote est nécessaire, pour la prise d’une décision ou la désignation d’une personne. La démocratie ne s’applique-t-elle pas à tous les niveaux ? Associations, entreprises, conseils de quartier et citoyens, assemblées générales ont tous à gagner à s’intéresser à ces modes de scrutins alternatifs.

Des expérimentations qui donnent à réfléchir

Des expérimentations ont été menées par différents chercheurs sur le terrain ou sur internet, en marge des précédentes élections présidentielles (2002, 2007 & 2012), afin de tester certains de ces modes de scrutin alternatifs. Leurs résultats diffèrent selon le mode testé, mais remettent tous en perspective ceux des élections. Le candidat centriste et les candidats écologistes et de la gauche radicale y font de bien meilleurs scores (le premier sortant même vainqueur dans certains cas), alors que le FN, très clivant, arrive systématiquement dans les derniers.

(1) On distingue notamment les méthodes de Condorcet, de Borda, et le vote alternatif. Dans ce dernier, les électeurs classent les candidats par ordre de préférence. Lors du premier tour, le candidat qui est le moins souvent classé en tête est éliminé. Dès lors, il faut le supprimer du classement des électeurs, où tous les candidats encore en lice gagnent un rang. L’opération est renouvelée de façon à éliminer successivement les candidats jusqu’au dernier, qui est donc le vainqueur.
(2) Parmi lesquels on peut citer le paradoxe d’Arrow, selon lequel le retrait ou l’élimination d’un candidat mineur est susceptible de changer le classement des autres, et donc le vainqueur. Mais aussi le paradoxe de Condorcet : un candidat A peut être préféré à B, qui est préféré à C... qui est préféré à A. Le théorème d’impossibilité d’Arrow démontre qu’aucun scrutin par classement n’échappe à ces deux paradoxes (ni ne répond à une troisième propriété que nous ne détaillons pas ici).
(3) Avec éventuellement un minimum ou maximum de points pouvant être attribués à un même candidat.
(4) Baujard Antoinette, Gavrel Frédéric, Igersheim Herrade, Laslier Jean-François, Lebon Isabelle, « Vote par approbation, vote par note. Une expérimentation lors de l’élection présidentielle du 22 avril 2012 », Revue économique, 2/2013 (Vol. 64), p. 345-356.

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