Article Israël-Palestine Paix et non-violence Politique

BDS, non-violence et désobéissance civile

José-Luis Moragues

La campagne internationale Boycott-Désinvestissement-Sanctions (BDS) a été lancée en 2oo5 dans le but de cesser la collaboration avec la politique coloniale d’Israël. José-Luis Moraguès, porte-parole de BDS France 34, explore comment la campagne BDS France peut s’ancrer dans une stratégie non violente cohérente, conformément à l’appel palestinien.

La non-violence est une référence stratégique assumée de l’appel palestinien Boycott-Désinvestissement-Sanctions (BDS). En adhérant à cet appel, la campagne BDS France qui se définit comme « citoyenne, non violente et antiraciste », s’engage à entrer dans la dimension non-violente de la campagne sous direction palestinienne.
La non-violence était et reste mal connue et très souvent confondue avec le pacifisme qui prône la paix avant tout. La non-violence en France s’écrit dans et par les luttes. Elle est indissociable de l’action directe non violente et de la désobéissance civile.

L’ancrage de l’appel palestinien dans la non-violence

L’ancrage de l’appel BDS palestinien dans la non-violence est incontestable. La référence figure dans le très synthétique et percutant appel de 2005. Omar Barghouti, l’un des initiateurs de cette campagne, la mentionne dans tous ses textes et déclarations. « Ancré dans une longue tradition de résistance populaire non violente en Palestine et largement inspiré de la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud — l’appel BDS lancé en juillet 2005 — se fonde sur le principe des droits de l’Homme universels, comme le mouvement des droits civiques aux Etats-Unis. Il rejette fermement toute forme de racisme, et notamment l’antisémitisme et l’islamophobie », écrit-il.
Et plus loin d’ajouter : « Si je défends fermement des formes non violentes de lutte comme le boycott, le désinvestissement et les sanctions pour atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés, je soutiens tout aussi résolument le principe d’un état unitaire fondé sur la justice et une pleine égalité des droits comme solution au conflit colonial israélo-palestinien ». Il insiste également sur « la corrélation entre les moyens et les fins ». [1]

La campagne BDS revendique l’application du droit

La résistance populaire non violente, nous dit Omar Barghouti est un combat fondé sur la Déclaration universelle des droits de l’Homme, c’est-à-dire sur les droits les plus fondamentaux. « (…) le mouvement BDS a porté Israël et le lobby puissant et agressif qui le soutient sur un champ de bataille où la supériorité morale de la revendication palestinienne d’autodétermination, de justice et de liberté et de droit, neutralise et surmonte le poids militaire et financier d’Israël ». Liberté pour les Palestiniens de Cisjordanie et Gaza, colonisés et occupés, Justice pour les réfugiés empêchés de rentrer chez eux et Egalité pour les Palestiniens de 1948 victimes d’apartheid.
Les trois revendications de l’Appel BDS sont légitimées par des résolutions de l’ONU et par la 4e Convention de Genève. Cet effet de déplacement provoqué par le choix de la non-violence est un élément basique des thèses non violentes : Jean-Marie Muller écrivait dès 1981 dans Stratégie de l’action non violente : « La non-violence déplace le débat et oblige l’adversaire à l’accepter à un niveau où il sera contraint à la défensive pour se justifier de l’injustice qui lui est reprochée » [2].

Mettre le mouvement de solidarité en position offensive

Avant BDS le mouvement de solidarité recevait des Palestiniens des demandes locales sans plan d’ensemble. Il était suspendu aux violations incessantes des accords d’Oslo par Israël qu’il s’agissait de critiquer afin de le remettre dans le droit chemin du prétendu « processus de paix ». Les cibles étaient en Palestine (le Mur, les vols de terre, d’eau, les massacres, etc.). Ici en France on informait, on dénonçait et on exprimait notre colère, nos condamnations pour ce qui se passait là-bas.
L’Appel BDS change la donne. Il est porté par la plus grande coalition jamais réunie de la société civile (170 organisations signataires). Il affirme un objectif stratégique final : l’autodétermination (qui passe par la fin de la colonisation, le retour des réfugiés dans leurs maisons et l’égalité absolue pour les Palestiniens d’Israël), et il définit les moyens d’action tactiques : le Boycott, le Désinvestissement et les Sanctions contre Israël, tant que cet Etat n’appliquera pas le droit.
En désignant un Etat dont le système est à combattre radicalement et en adoptant des modalités d’actions « punitives non-violentes » pour mener ce combat, l’appel BDS dévoile un nouvel horizon politique, décuple les énergies en libérant l’agressivité (que les théoriciens de la non-violence distinguent de la violence) et met le mouvement de solidarité en position offensive.
Rappelons que l’approche non violente s’attaque aux systèmes, aux institutions, aux Etats, aux lois, etc., et pas aux sociétés, aux peuples, aux groupes religieux, ni aux catégories sociales. Elle ne vise pas les personnes, mais seulement leurs fonctions. C’est ce qui rend possible la « réconciliation », une fois que la justice a fait son travail.

Ouvrir, ici, un front de lutte sous direction palestinienne

Avec le BDS, les Palestiniens nous demandent de passer à l’action directe ici en France. Nous ne sommes plus seulement dans une démarche de solidarité exogène pour les Palestiniens là-bas, contre des violations commises là-bas, mais nous sommes dans l’action avec les Palestiniens. Car il s’agit d’ouvrir ici, dès maintenant, un front de luttes sous direction palestinienne, qui construise un rapport de force local, national, européen et mondial pour contraindre Israël à appliquer le droit.
La direction palestinienne d’impulsion des luttes, toujours respectueuse des choix tactiques relatifs aux conditions concrètes des pays, fonde la légitimité de la campagne BDS internationale et notre engagement. Ce n’est pas pour rien qu’Israël interdit les déplacements de nombreux animateurs du BDS palestinien, qu’un ministre israélien a proféré des menaces de mort à l’encontre d’Omar Barghouti et que Benyamin Netanyahu a lancé une campagne internationale de criminalisation de BDS. Campagne de criminalisation dans laquelle s’illustre la France, seul pays au monde à poursuivre au pénal les militants BDS pour l’appel au boycott.

Israël : L’étiquetage des produits des colonies est devenu obligatoire
Le 24 novembre 2016 marque en France le début de l’obligation d’étiqueter les produits alimentaires issus des colonies israéliennes dans les territoires palestiniens occupés avec la mention « colonie israélienne », obligation décidée un an plus tôt au niveau de l’Union Européenne.

La répression met l’adversaire face à un dilemme

La répression d’une campagne qui défend une cause juste avec des moyens non violents est perdante dans l’opinion sur au moins deux tableaux. D’une part, elle s’oppose à une cause juste et d’autre part, elle use de la violence policière ou de la violence que constitue l’atteinte à la liberté d’expression, contre des militants qui eux sont du côté de la justice et du droit et usent de moyens non-violents.
La poursuite et l’élargissement de la campagne de désobéissance civile, l’affirmation des revendications va mettre l’adversaire, l’Etat, en situation difficile.
S’il n’intervient pas, on peut s’attendre à un développement de l’action puisque rien ne la freine. L’adversaire sera alors accusé de faiblesse par les opposants au boycott. S’il intervient par la répression, il ternit son image et on peut aussi s’attendre à un développement du soutien de sympathie pour les « désobéisseurs » injustement réprimés.
Ce qui amène au constat suivant : puisque la campagne de désobéissance civile va se trouver confrontée à la répression, il faut admettre que celle-ci fait partie intégrante de la bataille et donc qu’elle doit être incluse et intégrée dans le plan de campagne. Jean-Marie Muller n’hésite pas à écrire que non seulement « il faut compter avec la répression, mais qu’il faut compter sur la répression. Elle est nécessaire à l’efficacité de l’action » [3].
Ce défi à la répression nous vient de Gandhi qui avait lancé le mot d’ordre « Remplissez les prisons ! » La fonction du défi, écrit Simone Panter-Brick, est d’amener la répression à défendre un indéfendable abus de droit, ce qui la met, de toute évidence, en porte à faux [4].
De plus la répression engendre la solidarité, l’engagement de nouveaux militants et forge leur esprit de résistance. Martin Luther King, qui a largement usé de ce principe, n’a pas hésité à déclarer : « Si un peuple est capable de trouver dans ses rangs 5 % de ses hommes prêts à aller en prison pour une cause qu’ils croient juste, alors aucun obstacle ne pourra l’arrêter ». [5]

José-Luis Moraguès est Porte-parole du Comité BDS France 34, membre du MAN 34.
jlmoragues@gmail.com

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Notes

[1Dans l’introduction de son livre paru en France en 2011 Boycott, Désinvestissement, Sanctions. BDS contre l’apartheid et l’occupation de la Palestine, La Fabrique, p. 23.

[2Jean-Marie Muller, Stratégie de l’action non violente, Fayard 1972, Points 1981.

[3Jean-Marie Muller, L’impératif de désobéissance, Le passager clandestin, 2011, p 208.

[4Simone Panter-Brick, Gandhi contre Machiavel, Denoël, 1963.

[5On peut trouver une version plus complète de ce texte sur https://www.bdsfrance.org/bds-non-violence-etdesobeissance-civile-man-montreuil-4-nov-2016/

[6Dans l’introduction de son livre paru en France en 2011 Boycott, Désinvestissement, Sanctions. BDS contre l’apartheid et l’occupation de la Palestine, La Fabrique, p. 23.

[7Jean-Marie Muller, Stratégie de l’action non violente, Fayard 1972, Points 1981.

[8Jean-Marie Muller, L’impératif de désobéissance, Le passager clandestin, 2011, p 208.

[9Simone Panter-Brick, Gandhi contre Machiavel, Denoël, 1963.

[10On peut trouver une version plus complète de ce texte sur https://www.bdsfrance.org/bds-non-violence-etdesobeissance-civile-man-montreuil-4-nov-2016/

[11Dans l’introduction de son livre paru en France en 2011 Boycott, Désinvestissement, Sanctions. BDS contre l’apartheid et l’occupation de la Palestine, La Fabrique, p. 23.

[12Jean-Marie Muller, Stratégie de l’action non violente, Fayard 1972, Points 1981.

[13Jean-Marie Muller, L’impératif de désobéissance, Le passager clandestin, 2011, p 208.

[14Simone Panter-Brick, Gandhi contre Machiavel, Denoël, 1963.

[15On peut trouver une version plus complète de ce texte sur https://www.bdsfrance.org/bds-non-violence-etdesobeissance-civile-man-montreuil-4-nov-2016/