Dossier Femmes, hommes, etc. Monde

Femme, travail et décroissance

Guillaume Gamblin

Allier féminisme et décroissance implique de concilier des exigences qui paraissent à première vue contradictoires : comment accommoder la recherche féministe de l’égalité salariale avec la critique antiproductiviste du salariat ? La revendication de l’accès des femmes au travail productif avec la valorisation, par la pensée décroissante, du travail non marchand ? Un dossier de la revue Moins ! consacré au genre et à la décroissance (1), fait un intéressant tour d’horizon de ces questions.

Dans un article de ce dossier (2), Alessia Di Dio plaide pour un féminisme d’émancipation qui n’aie pas pour revendication unique l’égalitarisme. « Il y a quarante ans, les femmes descendaient dans les rues pour lutter contre le patriarcat, pour la libération et l’autonomie à l’égard des hommes et du capitalisme. Le discours féministe était ainsi ouvertement antisystème. Sa force subversive résidait dans la dénonciation globale d’une domination qui (…) envahissait la vie tout entière, jusqu’à l’espace intime de la maison et de la chambre à coucher. »

L’égalitarisme comme généralisation de la condition masculine ?

« Cette dimension de domination, poursuit-elle, n’apparaît pas dans le concept d’égalité, qui occulte aussi le fait que la discrimination des femmes n’est pas seulement une question de mœurs ou de simple dysfonctionnement d’institutions perfectibles, mais le résultat d’un système d’exploitation profondément enraciné dans la structure même de nos sociétés capitalistes et productivistes. » Elle définit l’égalité comme « un concept mou », qui « sous-entend bien souvent la généralisation de la condition masculine : être égal, ce ne serait rien d’autre que devenir toutes et tous de parfaits exemplaires d’homo oeconomicus ». On en arrive alors à « des situations paradoxales, tel le fait de saluer l’accès des femmes à l’armée comme une conquête du féminisme ».

L’émancipation par le travail salarié ?

« Le pilier de toute politique égalitaire, poursuit Alessia Di Dio, la condition première de l’émancipation a été, et est encore, l’accès des femmes au marché du travail. Le travail salarié garantit certes un minimum d’autonomie vis-à-vis des hommes, cependant, postuler que l’émancipation passe nécessairement par l’emploi est problématique. » Elle dénonce notamment la réappropriation néolibérale de l’agenda féministe. « En s’emparant du légitime besoin d’indépendance des femmes, les politiques égalitaires mises en place par la plupart des Etats occidentaux dissimulent, sous couvert de libérer les femmes, leur réel objectif : la libération de la force de travail féminine ! Son bas coût et sa flexibilité représentent une véritable aubaine pour la survie du capitalisme, tout comme la marchandisation de plusieurs activités liées à la sphère de la reproduction sociale contribue à la croissance du PIB. »
Mais si les femmes ne sont pas libérées par le travail, c’est aussi parce que de très fortes inégalité (salariales, etc.) subsistent dans la sphère productive, parce que les femmes ne sont pas libérées de la double journée… (3)

Une émancipation sélective et inégalitaire

L’émancipation par le travail salarié rencontre un autre problème : son caractère très sélectif et inégalitaire. Dans les faits, rappelle Mirko Locatelli (4), l’accès féminin au marché du travail n’a pas donné lieu à un engagement proportionnel des hommes dans l’économie domestique. Et au final, « quand les femmes parviennent à se soustraire à la double journée, ce n’est pas en raison d’un transfert de genre des tâches de care (5), mais d’un transfert de classe. En effet, les tâches les plus éprouvantes ne sont pas le plus souvent déléguées au conjoint, mais à d’autres… femmes ». D’une part, il y a un transfert direct à des aides de ménage, nounous, auxiliaires de santé… qui sont souvent des femmes migrantes, abandonnant parfois leurs propres enfants dans leur pays pour s’occuper de ceux de personnes blanches plus aisées. Ainsi le colonialisme, après avoir pillé les ressources naturelles, s’attaque désormais à celles de l’affect. D’autre part, il y a un transfert indirect, qui résulte du processus d’hyperdivision du travail. « L’industrie alimentaire, avec ses plats surgelés, nous évite d’avoir à cuisiner, les usines textiles nous offrent la possibilité d’acheter nos habits à prix cassés (…) tandis que le bien-nommé Etat-providence multiplie les structures — des homes aux crèches — où caser toute forme de vulnérabilité, libérant ainsi du temps productif. » Derrière cela, il y a presque toujours des femmes : ouvrières spécialisées dans les pays du Sud, infirmières ou éducatrices chez nous (6). Les hommes, quant à eux, restent largement absents des domaines de la subsistance et du care. Le transfert qui s’opère implique donc des situations de domination de genre, de classe et de race imbriquées les unes dans les autres.

La sphère de la reproduction, terrain d’émancipation ?

Au final, comment lier décroissance et féminisme en prenant en compte toutes ces questions ? La rédaction de la revue décroissante suisse Moins ! propose de revaloriser radicalement l’ensemble des activités et des tâches liées à la sphère dite de la reproduction, par opposition à la sphère de la production, d’habitude seule valorisée monétairement par l’économie dominante. La sphère de la reproduction devrait ainsi être appréhendée comme « un terrain de lutte et de transformation », sans toutefois tomber dans le piège de l’idéalisation du travail domestique. « Pour bâtir ensemble une société véritablement égalitaire, il convient d’abord de comprendre que ses bases mêmes — qui nous tiennent en vie et nous tiennent ensemble — sont à chercher dans les innombrables activités quotidiennes regroupées sous le nom de ‘reproduction sociale’ : se nourrir, s’habiller, maintenir les liens, soigner les plus fragiles… Concevoir l’égalité entre les sexes en termes de lutte pour améliorer les conditions dans lesquelles ces tâches sont accomplies, au lieu d’axer les revendications prioritairement sur la facilitation de l’accès des femmes au travail ‘productif’, pourrait ainsi être l’une des possibles convergences entre féministes et écologistes. » Cela passe en priorité par une abolition de la division sexuelle qui fait que les femmes sont assignées à ces activités. Le travail domestique doit ainsi être « dégenré ».

Réinventer le travail reproductif…

La revue pointe le potentiel d’expérimentation contenu dans les formes d’organisation collectives, autonomes et conviviales du travail domestique : « des jardins potagers aux cuisines communautaires ; des crèches autogérées aux SELs et aux groupes d’achats solidaires ; des ateliers d’autoproduction et réparation de quartier aux réfrigérateurs de village… » (7) Réinventer le travail productif signifie donc « repenser la maison, l’oikos qui est à l’origine de l’économie. La maison doit alors (re)devenir le »centre de vie collective, un espace de vie habité par de nombreuses personnes et de multiples formes de coopération, à même d’offrir de la sécurité sans pour autant isoler, de favoriser le partage et la circulation des biens communs : un lieu où tisser des liens collectifs de reproduction« . Ce qui invite, au passage, à repenser le modèle de la famille, conçue selon le modèle bourgeois. En définitive, »inventer des lieux où prendre soin de la vie« et »faire de la régénération la véritable richesse de nos sociétés".

…et valoriser le pouvoir des femmes hors de la sphère domestique !

Pour autant, il n’est pas question de limiter la réflexion à l’émancipation des femmes dans le cadre de la sphère domestique et reproductive. Car l’enjeu est bien qu’elles puissent développer leur pouvoir d’agir dans la société et influer sur son devenir. Mais la sphère de la production n’est pas la seule voie possible pour cela. Les sphères politique, sociale, culturelle, artistique, associative, militante sont des lieux où redistribuer la parole et le pouvoir accaparés par les hommes. C’est donc un chantier qui concerne tous les lieux d’expression et d’action qui s’impose, pour défaire les privilèges masculins institués. Des phases de quotas ou de parité transitoires sont parfois bienvenues pour aider à rompre les hiérarchies instituées. Mais ces mesures de contrainte doivent être accompagnées d’une transformation culturelle qui passe par la revalorisation de l’apport des femmes. La sphère militante n’échappe pas au sexisme qu’elle rejette théoriquement, et des efforts spécifiques doivent être menés en son sein pour entrer en cohérence avec les idées d’égalité et d’émancipation qui la fondent.

Le féminisme nous permet de renouveler la critique du travail

« Les féministes ont, depuis le début du mouvement, pensé le travail, qu’il soit productif, re-productif ou domestique », explique Isabelle Cambourakis à Silence. « Si, pour certaines, le travail salarié était la condition de l’autonomie et de l’émancipation, pour d’autres il était juste une réalité où elles étaient presque toujours discriminées — les femmes travaillent depuis toujours —, d’autres encore ont réclamé un salaire pour/contre le travail domestique afin de montrer que le capitalisme bénéficiait de tout ce travail non rémunéré. Il y a dans le féminisme des pratiques et théories qui nous permettent de penser, d’expérimenter de nouveaux liens entre femmes, travail, critique du productivisme et émancipation. »

Guillaume Gamblin

(1) « Quel genre de décroissance ? », Moins ! no 15, janvier 2015. Moins !, journal romand
d’écologie politique, rue des Deux-Marchés 23, 1800 Vevey, Suisse, tél : +41 21 921 62 56
www.achetezmoins.ch
(2) « Les privilèges ne se partagent pas, ils s’abolissent », Moins ! no 15, p. 15
(3) Ici, c’est l’action sur les hommes qui est nécessaire : pour leur faire lâcher les privilèges masculins d’une part, pour participer équitablement aux activités domestiques et reproductives d’autre part.
(4) « Laver son linge sale en public », Moins ! no 15, p. 17
(5) Le care, concept anglo-saxon, signifie le fait d’apporter une réponse concrète aux besoins des autres. Le terme désigne souvent les métiers du soin.
(6) Yaya Herrero pointe également le transfert générationnel en Espagne, avec l’apparition de « grand-mères esclaves » qui dédient une grande part de leur temps aux enfants que leurs parents, qui travaillent, ne peuvent pas garder. « L’écoféminisme : une re-valorisation du lien », Moins ! no 15, p. 12
(7) « Réinventer le travail reproductif », Moins ! no 15, p. 21


Pour aller plus loin, voir le dossier de la revue Moins !, « Quel genre de décroissance ? », no 15, janvier 2015. Moins !, journal romand d’écologie politique, rue des Deux-Marchés 23, 1800 Vevey, Suisse, tél : +41 21 921 62 56, www.achetezmoins.ch. Illustration disponible GG.

L’économie « masculine » dépend du travail invisible des femmes
Pour Yaya Herrero, considérer que l’économie peut fonctionner en marge du monde physique est une fiction. Car « ce monde est composé de la planète, qui dispense des ressources et qui permet le métabolisme économique, et également de ces énormes sommes d’heures dédiées aux soins de la partie physique (et psychologique) de nos vies que sont nos corps vulnérables. Une analyse matérielle de l’économie qui ne tient pas comte de ces deux dépendances fondamentales est donc boiteuse ». « La richesse provient de la capacité de régénération de la nature. Elle provient aussi du travail humain, mais de toutes les formes de travail, y compris non rémunérées. » La partie visible de l’économie ne se perpétue que grâce à sa base invisible.
« L’écoféminisme : une re-valorisation du lien », Moins ! no 15, p. 12

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