Ecologie : qu’en pensent les acteurs du secteur ?

Les personnes investies dans le domaine des énergies renouvelables sont-elles sensibles à notre questionnement ? Quatre d’entre elles nous ont répondu.

Nous nous sommes d’abord interrogés sur ce que peut apporter la loi sur la transition énergétique, qui, comme le soulignent tous nos interlocuteurs, a été victime d’un « essorage » de la part des groupes de pression. Dès le départ, Marc Théry estime que « cette loi s’évertue à donner l’illusion qu’il y a du nouveau, tout en s’attachant férocement à maintenir les principes qui président au système énergétique français, et notamment électrique, depuis 1946 : concentration et centralisme, nucléarisation, jusqu’à en devenir incohérent ».
Anne Bringault pense qu’il y a une volonté de maîtriser notre consommation d’énergie (division par deux d’ici 2050), de développer les énergies renouvelables, et donc de fermer plusieurs réacteurs nucléaires.
Marc Théry est moins optimiste : si la part du nucléaire baisse, cela s’accompagne d’une hausse importante de la consommation électrique, notamment du fait d’une volonté de développer la voiture électrique. Alors qu’Anne Bringault et Florence Martin voient des ouvertures pour les installations décentralisées et citoyennes, Marc Théry pense que ce qui concerne les renouvelables « porte presque uniquement sur les installations de masse, offshore et marines, pour lesquelles toutes les procédures de consultation populaire peuvent être zappées ».

Une loi qui n’a pas les moyens d’appliquer les rares bonnes mesures

Pour Anne Bringault, « les dispositions prévues ne sont pas encore suffisantes pour atteindre les objectifs que la loi fixe elle-même ». Elle constate de gros manques : « Des pans entiers de la question de la mobilité n’ont pas été abordés, comme l’arrêt de l’étalement urbain pour réduire les déplacements contraints domicile-travail, le développement des transports collectifs et actifs (marche, vélo...) ou encore la remise en cause du tout routier dans le transport de marchandises. » Georges David souligne que l’intérêt pour l’économie circulaire est aussi une nouveauté, mais il doute de ce que cela donnera concrètement. Selon lui, cette loi est largement insuffisante : « L’organisation politique et économique de nos sociétés a besoin d’être repensée, et il est de plus en plus évident que le nouvel ordre qui en sortira se devra d’accorder que peu de place aux ’mégas’ structures de production, du type de celles qu’impose le nucléaire. La pratique du ’toujours plus grand, toujours plus gros’, conséquence directe de la recherche permanente d’économies d’échelle, a montré ses limites, tant au plan économique que démocratique. »

Un virage écologique

Selon Marc Théry, « décentralisation et démocratie sont tout à fait intégrées dans les structures qui se mettent en place chez tous nos voisins pour les énergies, et notamment l’électricité. Cela s’appelle tout simplement les coopératives. […] Ces structures sont en place dans tous les pays européens germaniques et du Nord, y compris dans le nord de l’Italie ». Mais, pour lui, en France, on en reste pour le moment à des choix idéologiques de centralisation. Du fait de notre législation financière, nous sommes obligés de passer par des structures de grande taille comme Energie partagée (1).
Florence Martin pense que « c’est par une implication de proximité et au cœur des projets d’énergies renouvelables que les citoyens ont la possibilité de s’engager franchement dans la transition énergétique et de donner du sens à leur action, car elle va toucher plus largement d’autres sujets qui les concernent directement : l’aménagement du territoire, l’efficacité énergétique, l’impact des activités économiques, la création d’emploi, le lien social, la démocratie et la participation citoyenne » , et Enercoop essaie de faire évoluer les mécanismes actuels pour favoriser cette décentralisation.
Pour Georges David, la transition énergétique doit s’appuyer sur trois contraintes : « Les projets, mis en place un peu partout (mais pas n’importe où…) sur le territoire, doivent être à dimension ’humaine’ (Small is beautiful) et, autant que possible, proches du consommateur final de l’énergie produite. » La seconde contrainte se rapporte au financement : on doit privilégier le financement citoyen et choisir un statut qui s’y associe, c’est-à-dire de type coopératif. Ces deux principes, en responsabilisant le consommateur, permettent d’afficher la troisième contrainte : économiser l’énergie.

L’exemple danois :
Vers le 100 % renouvelable

Le Danemark a très vite renoncé à construire des centrales nucléaires, après des mobilisations importantes dans les années 1970. Ce sont les antinucléaires de ce pays qui ont lancé le logo international « Nucléaire, non merci ». Leur production d’électricité reposant sur les énergies fossiles, le pays était fortement dépendant des importations de gaz et de pétrole. Les gouvernements successifs ont soutenu — plus ou moins fort, selon les alternances — le développement des énergies renouvelables. Aujourd’hui, l’éolien fournit 40 % de l’électricité du pays, le charbon sera abandonné d’ici 2030, la demande en chauffage sera entièrement couverte par les renouvelables d’ici 2035… et tout sera renouvelable en 2050.
Les installations d’énergies renouvelables appartiennent au public à 85 %, soit par le biais des collectivités locales, soit par le biais de coopératives. Parallèlement à la relocalisation de la production d’énergie, le Danemark connaît une baisse de sa consommation : quand on est responsable de son réseau de production, on veille à être le plus efficace possible. On est là à l’inverse du modèle centralisé français.
Le Danemark s’est engagé à baisser de 40 % ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2020 ‘par rapport à 1990) et, chose étonnante, les Danois ne vivent pas dans des cavernes, contrairement aux prévisions du lobby nucléaire français ! Leur niveau de vie est même parmi les plus élevés au monde.

Revenir à une empreinte écologique viable

Disposer d’énergie en quantité, même si elle est d’origine renouvelable, nous permet de consommer trop. Pouvons-nous, en modifiant notre rapport à l’énergie, revenir à une consommation en-dessous d’une empreinte écologique pour la planète ?
Selon Georges David, "prôner la décroissance de nos besoins, c’est se positionner à contre-courant de la tendance actuelle. […] Inverser cette tendance n’a rien de facile. D’autant que ce ’toujours plus’ constitue le ressort fondamental de notre système économique.
Il me semble vain d’attendre du pouvoir politique — et à plus forte raison du pouvoir économique — une quelconque remise en cause, hormis à la marge. […] La solution, si solution il y a, est à rechercher chez les individus eux-mêmes. Ils sont les seuls dorénavant à pouvoir de changer le cours des choses
".
Florence Martin présente une initiative d’Enercoop qui va dans ce sens : « Il s’agit plutôt de montrer la réalité et la crédibilité des alternatives qui s’offrent à nous et qui réduisent considérablement nos besoins en énergie, sans diminuer d’autant notre qualité de vie. C’est le sens du service Dr Watt, développé par Enercoop pour accompagner les consommateurs d’électricité (2). »

Agir par le bas

Il ressort des débats autour de la transition énergétique que nos politiques n’ont pas les mains libres pour faire évoluer significativement le système économique qui nous mène droit dans le mur. Reste donc à gérer la transition énergétique et écologique comme le prônent les mouvements des territoires en transition : en commençant par la mobilisation locale et en menant un projet après l’autre, tout en espérant que cela soit suffisamment important pour faire basculer progressivement l’ensemble vers un mode de vie plus compatible avec la survie de l’humanité (3). Ceux qui commencent par une initiative dans le domaine des énergies renouvelables devraient avoir à cœur de ne pas en rester là et de creuser le sujet pour donner priorité à une démarche de baisse de nos consommations — énergétique, entre autres.

Michel Bernard.

(1) Contactée par nos soins, Energie Partagée n’a pas répondu à nos sollicitations.
(2) Dr Watt sur internet : http://www.dr-watt.fr
(3) Voir l’article « Les pieds sur terre et la politique » dans le dossier « Renverser notre manière de penser », Silence no 433, avril 2015.


Pour aller plus loin

Enercoop, fournisseur d’électricité 100 % renouvelable, 10, rue Riquet, 75019 Paris, http://www.enercoop.fr
Energie partagée, pour le financement d’initiatives citoyennes dans le domaine de l’énergie, 40, rue de l’Echiquier, 75010 Paris, tél : 01 80 18 92 21, http://energie-partagee.org
• Petite web-BD réalisée par Energie partagée : http://mapropreenergie.fr
• La liste des espaces info-énergie (plusieurs par départements) est disponible dans les conseils régionaux.
• Un site gouvernemental permet de savoir où trouver un conseiller pour les économies d’énergies dans le bâtiment : http://renovation-info-service.gouv.fr/trouver-un-conseiller/step1