Climat Effet de serre Environnement

Quand Alternatiba rassemble autour du climat

Guillaume Gamblin

Qu’est-ce qui réunit, autour des enjeux climatiques, des intermittents du spectacle, des scouts, un enseignant de yoga, un jardin social, un mouvement non-violent et une association de promotion de la langue bretonne ? Réponse : les Villages des alternatives, organisés dans de nombreuses communes par Alternatiba, dont l’objectif est d’ouvrir le champ des participants au-delà des mouvements traditionnellement engagés contre le changement climatique. Quels sont les fruits de ce mélange ?

Six participant-e-s ont répondu aux questions de Silence. Nous leur avons d’abord demandé pourquoi ils ont participé à Alternatiba, leurs activités n’étant pas centrées sur les préoccupations écologiques et climatiques.

Pourquoi participer à Alternatiba ?

Pour Julia Thépaut, de l’association Kentelioù an Noz, qui donne des cours de breton à un public adulte, leur présence dans le pôle « enseignement alternatif » d’Alternatiba Nantes s’explique parce que « notre action a pour but la sauvegarde de langues minoritaires, de la culture bretonne, ce qui fait partie de la sauvegarde de l’environnement, au sens large. C’est tout aussi important pour l’avenir de la planète. »
Michel Betouret enseigne le yoga, mais c’est à titre personnel qu’il a participé à l’organisation de l’espace enfants de l’Alternatiba Bayonne. Car pour lui, « l’enfance est importante car c’est l’avenir. Les enfants sont plus réceptifs au message écologique, ils n’ont pas encore pris de mauvaises habitudes. Ils seront également au cœur de la tourmente climatique. Ils assumeront les actes des générations précédentes, recevront notre héritage négatif. »
C’est « à cause de leur slogan : Ce n’est pas le climat qu’il faut changer mais le système, et parce que nous sommes dans cette démarche » que la Coordination des intermittents et précaires de Gironde a participé à Alternatiba, explique Bernie. « La précarité contre laquelle nous nous battons est une conséquence du système capitaliste ultralibéral actuel, tout comme le réchauffement climatique. Nos solutions (1) amèneraient une amélioration collective des conditions de vie, donc une meilleure prise en compte des problématiques environnementales dans notre quotidien. »

Des activités qui font sens

L’association AIMA a participé au village Alternatiba de Bayonne. Selon Sonia Lefrançois, maraîchère et animatrice, cela est lié au fait que les activités de l’association « sont des alternatives à notre société de consommation excessive et polluante ». En effet, « le coin du Trocœur est un magasin de troc de vêtements où les adhérents (700 environ) apportent des habits en bon état et obtiennent des points qu’ils peuvent réemployer quand ils le souhaitent grâce à un système de carte de comptage. Le hangar du Trocœur est consacré à la récupération et à la vente à bas prix de mobilier et d’électroménager qui échappent ainsi à la déchetterie. Le jardin du Trocœur forme les particuliers aux méthodes de jardinage au naturel ayant pour but d’autoproduire leurs légumes. » En plus de cela, « l’aide humanitaire en Lettonie, Lituanie et Ukraine consiste à récupérer du mobilier médical et professionnel qui est obsolète ici pour le donner à des organismes dans le besoin des pays de l’est. Cela évite des tonnes de déchets. »
Pour Pablo Calero, responsable du groupe Eclaireurs et Eclaireuses de France à Nantes, la participation à Alternatiba s’explique car « notre projet éducatif est axé sur des valeurs dont l’écocitoyenneté est primordiale ».

En quoi l’enjeu climatique concerne-t-il des activités aussi diverses ?

« Faire comprendre aux enfants et adolescents le rapport entre l’activité humaine et le changement du climat, ses conséquences et comment réduire notre empreinte fait partie de nos priorités éducatives », explique Pablo Calero, des Eclaireurs et Eclaireuses de France.
Michel Bétouret répond en lien avec son activité d’enseignant de yoga : « Le yoga est une forme d’écologie humaine, et celle-ci est liée à l’écologie vis-à-vis de la nature. Le sens de l’unité que nous enseignons dans le yoga rejoint le sens de l’unité qui est central dans l’écologie, auquel s’ajoute le sens de l’interdépendance. Le yoga tend vers la décroissance. La consommation agit comme une compensation d’un manque intérieur. La prise de conscience de notre richesse intérieure apporte le respect envers toute forme de vie. La spiritualité n’est pas toujours une fuite (même si elle peut l’être), et elle peut mener, au contraire, à l’engagement dans le monde, comme le montre le film En quête de sens (2). »
Enfin, pour Bernie, de la Coordination des intermittents et précaires de Gironde, « les artistes sont des personnes très sensibilisées sur cette question. De plus, puisque nous sommes précaires, nous n’avons pas les moyens matériels et financiers de lutter contre le réchauffement climatique de façon individuelle : nos budgets très restreints ne nous permettent pas d’acheter bio, de rouler propre... Nous subissons une décroissance forcée, il faut donc agir collectivement et faire pression sur les décideurs. »

« La transition écologique participe à la prévention des conflits »

Yvette Bailly explique en quoi le défi climatique rejoint les réflexions et les actions du Mouvement pour une alternative non-violente (MAN), dont le groupe de Lyon est engagé dans l’édition locale d’Alternatiba : "Le dérèglement climatique pourrait faire augmenter les tensions et les conflits du fait de la limitation de l’accès à l’eau et de l’effet sur les cultures, pouvant accentuer l’insécurité alimentaire. Cela peut entraîner aussi des tensions territoriales. On voit déjà, en Afrique subsaharienne, l’accentuation des conflits entre les peuples nomades, qui doivent davantage se déplacer pour nourrir et faire boire leurs troupeaux, et se rendent dans des zones occupées traditionnellement par des peuples cultivateurs. Le dérèglement climatique oblige de très nombreuses personnes à se déplacer. Ce sont en général les plus pauvres (les petits paysans qui ne peuvent plus vivre de leur terre, les peuples des côtes ou des deltas des fleuves). Il y a déjà aujourd’hui dans le monde plus de réfugiés climatiques que de réfugiés politiques.
Il faut agir pour une transition écologique qui participe à la prévention des conflits. Le MAN va travailler sur les liens entre climat et conflit, et proposer de nombreuses animations sur ce thème au cours de la Quinzaine de la non-violence et de la paix 2015, du 21 septembre au 2 octobre."

Alternatiba a-t-il impacté les manières d’agir ?

Certains insistent sur leurs pratiques écologiques.« Ce festival a renforcé notre idée que c’est tous ensemble que nous arriverons à infléchir le processus de réchauffement climatique, et pas de façon individuelle, dans son coin et selon ses moyens, estime Bernie, des Intermittents et précaires de Gironde. Nous essayons de faire au mieux dans les dépenses énergétiques quand nous nous rendons aux coordinations nationales de Lyon, Dijon... Nous effectuons surtout du co-voiturage. Nous limitons les tracts... et privilégions les infos sur le net. (3) »

D’autres mettent en avant l’effet de mise en lien réalisé par le Village des alternatives. « Alternatiba permet aux différentes initiatives de se rencontrer et de lutter ensemble contre le dérèglement climatique », insiste Sonia Lefrançois, de AIMA.
« Nous avons fait la connaissance de plusieurs associations locales avec lesquelles nous pouvons tisser des liens et co-construire des projets éducatifs autour des sujets environnementaux », estime Pablo Calero, des Eclaireurs et Eclaireuses de France.
« Lors d’Alternatiba, nous avons établi le contact avec un public autre que celui que nous rencontrions d’habitude sur les forums associatifs, ajoute Julia Thépaut, de Kentelioù an Noz. Nous avons pu toucher un public plus large, des personnes qui ignoraient que la langue bretonne existe encore. Depuis notre participation, nous avons également tendance à avoir davantage d’échanges et à réaliser des projets communs avec des associations qui ne travaillent pas spécifiquement sur la culture bretonne. »

Fédérer dans le respect des particularismes

« Ce que nous apprécions, dans Alternatiba, c’est cette volonté de fédérer, dans le respect des particularismes et de la diversité de chacun, tous ceux qui souhaitent se mobiliser sur ce défi climatique, explique Yvette Bailly, du Mouvement pour une alternative non-violente lyonnais. Chacun est accepté avec sa sensibilité, ses façons de faire ; c’est un vrai défi de travailler tous ensemble. De plus, il y a une volonté de ne pas rester entre soi et d’associer tous types de publics. Les techniques de prise de parole, de communication non-violente, du respect de l’avis de chacun, sont des bases communes au MAN et à l’esprit dans lequel fonctionne Alternatiba. »

« Les alternatives sont déjà là »

Pour Michel Betouret, qui s’est engagé en tant que bénévole pour l’organisation, « ce qui m’a surtout marqué est de voir des gens qui sont passés à l’action : ce n’est pas une utopie car les alternatives sont déjà là, dans le présent. De voir des groupes bien structurés, qui agissent avec sérieux et cohérence, avec réflexion et maturité dans leurs différents domaines. Cela donne de l’enthousiasme. On pouvait voir que nul n’a à lui seul de solution complète aux problèmes qui se posent, mais que tout le monde approfondit ce qu’il aime, et il y a un partage de compétences. »

Alternatiba a-t-il permis à ces différents acteurs de se rencontrer autrement que dans un salon écologiste ou un forum associatif ? Cette expérience a-t-elle vraiment changé les choses pour eux ? Cette rencontre a-t-elle suffi pour que tous ces acteurs se mobilisent à hauteur des véritables enjeux que nous devons affronter ? Autant de questions qui restent ouvertes.

Propos recueillis par Guillaume Gamblin


Ont répondu aux questions de Silence :
• Kentelioù an Noz, 13, rue du Rémouleur, 44800 Saint-Herblain, tél : 02 40 20 39 74, www.breton-nantes.org
• Groupe Local des Eclaireurs et Eclaireuses de France de Nantes, 37 rue de la Tour-d’Auvergne, 44200 Nantes, http://www.eedf.fr.
• Michel Betouret, enseignant de yoga, l’Atelier du corps sensible, 4, rue des Dunes, 64500 Saint-Jean-de-Luz, www.lecorpsensible.fr
AIMA Coin du Trocœur , tél : 05 59 56 43 51, www.aima-letrocoeur.org
• Mouvement pour une alternative non-violente de Lyon (MAN-Lyon), 187, montée de Choulans, 69005 Lyon, tél : 04 78 67 46 10, www.nonviolence.fr
• Coordination des intermittents et des précaires de Gironde, http://cipgironde.wix.com/cip-aquitaine
Ils ont participé ou participent aux Villages des alternatives de Alternatiba à Bayonne, à Nantes, en Gironde et à Lyon.

(1) « Nouveau modèle » et « Le Off est à nous »… Voir le site de la coordination : http://cipgironde.wix.com
(2) Documentaire de Nathanaël Coste et Marc de la Ménardière, France, 2015, 87 mn
(3) Il n’est pas certain que passer par internet plutôt que par le papier amène à une réduction de notre empreinte sur le climat, comme l’a expliqué Silence dans plusieurs dossiers consacrés à cette question (no 390, « Internet, l’envers de la toile » ; no 407, « Vivre sans internet », et l’article de Jade Lindgaard page 5) qui montrent l’effarante consommation énergétique d’internet, notamment des centres de traitement de données.