Climat Effet de serre Environnement

Action locale et action politique face au défi climatique

Guillaume Gamblin

Pour limiter notre impact global sur le climat, les actions individuelles de simplicité volontaire et de consommation responsable sont nécessaires. L’organisation collective à l’échelle locale est également importante. Mais il semble que ces deux types d’actions cumulés restent insuffisants pour relever le défi climatique global.

Silence a demandé à plusieurs personnes engagées dans des réseaux d’action sur le changement climatique si nous sommes condamné-e-s à remettre notre destin commun dans les mains de dirigeants politiques lors de négociations comme la COP 21 de Paris.
Jonathan Palais, membre de l’équipe d’animation du processus Alternatiba, résume ainsi les espoirs et limites de l’action et des alternatives locales pour agir face au défi climatique : « Les milliers d’alternatives au changement climatique qui sont déjà à notre portée, au niveau individuel et au niveau de nos territoires, sont sources d’un grand espoir car elles portent en elles un autre mode de vie, à la fois soutenable écologiquement et plus juste socialement. »

Les limites de l’échelle locale face au défi climatique

"Mais les alternatives locales sont effectivement insuffisantes pour relever le défi climatique, pour deux raisons, poursuit Jonathan Palais.
Premièrement, parce qu’elles sont minoritaires, et que leur impact global à l’échelle de la planète est faible en comparaison de l’immense quantité de gaz à effet de serre que notre mode de vie dominant continue d’émettre dans l’atmosphère. C’est donc déjà une question d’échelle. L’un des enjeux pour faire des alternatives locales un moyen de lutte efficace contre le changement climatique est donc leur généralisation. C’est précisément dans cette démarche que s’inscrit Alternatiba, en transformant, le temps d’une ou deux journées, des centres-villes ou des quartiers entiers en villages des alternatives, afin de les faire découvrir au-delà du cercle des convaincus, à un public le plus large possible.
La deuxième raison, c’est que le changement climatique est par essence un problème global. Prenons le Pays basque, où je milite, qui est une région côtière. Même si nous parvenons à en faire un territoire exemplaire au niveau écologique et social, cela n’empêchera pas l’élévation du niveau de l’océan et l’aggravation des événements climatiques extrêmes, si le problème n’est pas réglé dans son ensemble au niveau planétaire !
C’est la raison pour laquelle Alternatiba développe une manière de s’engager pour le climat qui articule le niveau local avec le niveau global. C’est sur ces deux niveaux qu’il nous faut agir pour relever le défi climatique !
« Antoine Lagneau, initiateur du collectif »Quartiers en transition", dans le 18e arrondissement de Paris, commente lui aussi les forces et les faiblesses de l’action locale :
"L’émergence au Royaume-Uni du mouvement des villes en transition, en 2007-2008, a constitué le phénomène le plus novateur depuis plusieurs années sur le front des luttes climatiques.
Pour autant, et on le voit aujourd’hui, sa capacité à influer sur les prises de décisions politiques est limitée. L’une des grandes réussites de ce mouvement est d’avoir permis de déclencher un passage à l’action à la fois individuel et collectif chez des individus qui, sinon, n’auraient peut-être pas osés franchir le pas. Pour cela, Hopkins a compris qu’il fallait éviter tout esprit partisan, toute ligne de fracture politique, en ne retenant que la volonté d’être dans la production d’actes concrets et de travailler avec toutes celles et ceux qui sont prêts à agir dans ce cadre. Le pari du mouvement était d’inventer, à l’échelle communale, un nouveau dialogue entre habitants et élus, fondé sur un objectif commun, de biens communs pourrait-on dire. Malheureusement, ce pari semble loin d’être gagné même si, dans des petites villes, il y a parfois de réelles avancées
 

 »La traduction politique peine à se faire sentir« 

 »Mais la question de l’échelle et surtout de la volonté politique, poursuit Antoine Lagneau, paraît être un double obstacle infranchissable sur lequel se fracasse pour le moment la lutte climatique. J’ai la même analyse pour Alternatiba, qui, pourtant, est aussi une dynamique intéressante, notamment par ses modes d’action et cette volonté d’être trans-partisan.
Incontestablement, ce positionnement permet à ces mouvements de se propager bien plus rapidement avec des pratiques qui se situent moins dans l’opposition que dans la construction. Il n’en reste pas moins que le constat est pour le moment toujours le même : la traduction politique peine à se faire sentir. C’est l’aspect paradoxal de ce bouillonnement d’alternatives citoyennes : vouloir dépasser les clivages politiques mais continuer à se heurter à la politique politicienne.
L’autre difficulté, qui est également un paradoxe de ces mouvements, est qu’à vouloir être dans un certain sens totalement apolitiques, ils prennent le risque de devenir un fourre-tout faisant le lit d’idéologies nauséabondes, nationalistes et identitaires. (…) Il me semble important de construire une forme de bouclier politique en mettant en avant des idéaux humanistes et foncièrement libertaires, où l’horizontalité des décisions reste la règle.
"

La lutte contre le changement climatique est-elle dans l’intérêt des Etats ?

Si l’action locale a des limites, reste la question de ce que l’on peut attendre des acteurs étatiques qui négocient lors des sommets mondiaux du climat comme la Cop de Paris 2015. Sur ce point, les avis sont très partagés.
Selon Mélusine Desrivières, militante qui se reconnaît dans la dynamique des Camps Action Climat, "les politiciens et les bureaucrates qui mènent les soi-disant négociations sur le climat font partie du même monde que les capitalistes : ils ont fait les mêmes études, ils se côtoient dans les mêmes réseaux, se marient entre eux, partagent une même vision du monde, ils ont des intérêts matériels convergents... En un mot, ils font partie de la même classe sociale. Pour renverser radicalement la mécanique en cours, qui dévaste le vivant, il faudrait que les politiciens trahissent leur camp ; il est illusoire d’y croire. Les seules ’’solutions’’ que ce genre de négociations peut produire sont celles qui ouvrent de nouveaux marchés au capitalisme et qui renforcent le mythe du progrès et de la technoscience toute puissante : la géoingénierie (1).
Je ne vois pas beaucoup d’alternatives à ce scénario, sauf à ce que le pacte social s’effondre, que cette mascarade soit vécue comme proprement scandaleuse et qu’un large mouvement (de grève générale, blocage et sabotage des infrastructures et des réseaux d’énergie et de communication, boycott de l’industrie) mine la légitimité des puissants et freine concrètement l’émission de gaz à effet de serre
."

Changer de modèle de civilisation

Ce n’est pas ce que pense Geneviève Azam, porte-parole d’Attac France. Selon elle, « contrairement à ce qu’on pourrait penser, le climat est devenu une priorité pour les Etats. Parce qu’il pose des questions géostratégiques, qu’il redéfinit des rapports de force internationaux, et que ses conséquences sont coûteuses. Mais ces Etats, dans ce domaine comme dans d’autres, sont littéralement colonisés par des représentations techno-économiques du monde et par les lobbies qui les mettent en œuvre ».
Pour elle, au-delà de l’implication des Etats, "relever le défi du climat signifie relever le défi d’une crise de civilisation, celle qui a promu des modèles de production et de consommation fondés notamment sur l’extraction infinie des ressources naturelles et sur les énergies fossiles. Une représentation purement utilitariste de la nature a prévalu et continue à prévaloir. Une nature devenue capital naturel, entreprise industrielle et financière, produisant des services écosystémiques qu’il s’agit de faire entrer dans le grand jeu de l’économie, de l’évaluation, de la rentabilité.
C’est pourquoi les luttes visant à freiner le changement climatique en cours engagent, quel qu’en soit le niveau et l’intensité, un changement de civilisation, mettant en jeu des intérêts opposés et contradictoires. Un tel changement ne peut être décrété. Les mobilisations individuelles et sociales ne sont pas seulement des moyens pour parvenir à la bifurcation, elles sont déjà la bifurcation ou sa préfiguration.
« 

 »Avancer sans trop regarder du côté des appareils politiques"

Antoine Lagneau soutient une position intermédiaire quant à l’intérêt de l’échelon étatique et politique pour résoudre la crise climatique : "Il n’y a malheureusement pas grand-chose à attendre [des Etats], surtout aux niveaux national et international, où les intérêts économiques priment sur tout le reste. Cela est un peu moins vrai localement ou régionalement ; il faut donc regarder dans cette direction, tout en sachant que les luttes et les alternatives locales sont un travail de longue haleine.
Mais la stratégie de l’encerclement peut finir par payer, en construisant des proximités d’idées avec certainEs éluEs, notamment écologistes ou décroissants, et en pariant sur la contagion par le bas de cette dynamique.
Je ne crois donc pas que l’on soit condamnés à s’en remettre à ces grands-messes qui réunissent le gotha politico économique du monde entier. Bien au contraire, je crois juste qu’il est nécessaire d’avancer sans trop regarder du côté des appareils politiques.
"

(1) La géoingénierie regroupe les recherches et les technologies visant à modifier le climat terrestre, par des interventions humaines, pour contrecarrer les effets du réchauffement climatique.


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