Une guerre pour Charlie

A la suite des attentats de janvier 2015, l’État français a organisé une grande marche républicaine dans les rues de Paris en compagnie de nombreux dirigeants étrangers. La présence de représentants bien peu respectueux des droits humains (égyptiens, israéliens, hongrois, russes ou gabonais, entre autres) a bien été pointée par une partie de la presse française, à l’heure où la volonté affichée était pourtant de célébrer la liberté de la presse.
Mais la composition du cortège incarnait aussi la volonté actuelle de la France de légitimer la guerre contre « le terrorisme » menée actuellement au Sahel. Ainsi, les présidents malien, sénégalais, nigérien, togolais et le premier ministre tchadien — tous soutiens des opérations Serval puis Barkhane (1) — ont défilé à Paris le 11 janvier. Le contre-sens était pourtant flagrant pour quiconque a pris la peine de s’intéresser au bilan de certains de ces régimes : Faure Gnassimbé est arrivé au pouvoir en 2005 au Togo dans le sang (800 morts et près de 5000 blessés d’après la Ligue togolaise des droits de l’homme) ; le régime tchadien est célèbre pour l’usage d’enfants-soldats, la disparition de plusieurs opposants, la violence érigée comme mode de gouvernement. Tous deux sont soutenus depuis leur arrivée au pouvoir par la France.
En décembre 2014, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, interrogé par Jeune Afrique sur l’alliance avec le Congo-Brazzaville et le Tchad, avouait le choix de l’État français : « il faut trouver un équilibre entre l’objectif démocratique et la nécessité sécuritaire (...). Même si la priorité est aujourd’hui sécuritaire ». Ces propos étaient tenus à Dakar lors du « forum international sur la paix et la sécurité en Afrique », impulsé et financé par la France. La rencontre réunissait des centaines de participants de nombreux pays africains. Et même si les débats en ateliers semblaient faire émerger une préférence pour la prévention sur la voie armée, la lumière a été accaparée par les présidents Idriss Déby (Tchad), Macky Sall (Sénégal) et Ibrahim Boubakar Keita (Mali) qui ont conclu en s’associant aux volontés françaises d’une nouvelle guerre en Lybie (2).
Ce sont les mêmes présidents qu’on trouvait en tête du cortège républicain du 11 janvier et les messages bellicistes de la France ont été répétés dès les attentats. Ainsi, alors que la France peine à convaincre les pays européens de la soutenir dans ses guerres africaines, Manuel Valls insistait le 14 janvier 2015, lors de son discours d’hommage aux victimes : « Le président de la République a décidé de renforcer notre présence aux côtés de nos alliés africains avec l’opération Barkhane. C’est un gros effort qu’assume la France, au nom notamment de l’Europe et de ses intérêts stratégiques. Un effort coûteux. La solidarité de l’Europe elle doit être dans la rue, elle doit être aussi dans les budgets à nos côtés. ». On ne saurait être plus explicite.

Mathieu Lopes

(1) A l’heure du bouclage de ce numéro, le parlement français n’a d’ailleurs toujours pas été consulté sur la prolongation de cette nouvelle opération, ce qui constitue une violation de la Constitution.
(2) Lire Lybie - Chronique d’une guerre annoncée, Raphaël Grandvaud, Billets d’Afrique n°242, janvier 2015

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