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Awra Amba, une « utopie éthiopienne »

Guillaume Gamblin

Une communauté imaginée par un enfant et qui se base sur des pratiques antisexistes, égalitaires et sans religion, au cœur de la campagne éthiopienne ? Pour en savoir plus, Silence a rencontré certain-e-s de ses membres lors de leur tournée française (1).

Ils et elles sont 482 à vivre ensemble sur un terrain de 17 hectares près du lac Tana, au nord de l’Ethiopie. Dans la communauté d’Awra Amba (2), fondée en 1972, on vit au quotidien des valeurs fortes qui détonnent souvent avec la société environnante.

Femmes, hommes et enfants égaux

La base commune la plus importante de la communauté est l’égalité entre hommes et femmes, qui se partagent les tâches en dehors des rôles qui leur sont traditionnellement dévolus : on peut voir des hommes porter de l’eau, s’occuper des enfants et les nourrir, cuisiner et filer, et des femmes labourer, bâtir, tisser...
Autre base importante : le respect des enfants. Ceux-ci on trois devoirs : jouer, étudier et aider au travail de la communauté. Celle-ci a mis en place une école maternelle, dont la moitié du temps d’enseignement consiste en l’apprentissage des valeurs de la communauté. Ensuite, explique Guébéyou, ils vont à l’école du village voisin. Plusieurs sont aujourd’hui diplômés de l’université. (3) Dans un pays où le mariage des enfants est monnaie courante, l’âge minimum du mariage est ici de 19 ans pour les femmes et de 20 ans pour les hommes.

L’enfance d’un projet

Cette aventure commence avec un enfant qui ne parvient pas à comprendre ni à accepter les injustices qui l’entourent. Zumra Nuru, fondateur de la communauté, aujourd’hui âgé de 67 ans, est fils de paysans pauvres. Il ne comprend pas pourquoi sa mère doit travailler une fois rentrée des champs alors que son père se repose, pourquoi elle doit obéir aux ordres et être battue. Ni pourquoi on fait travailler les enfants au-delà de leurs forces, pourquoi on laisse mourir des personnes dans la rue, pourquoi il y a souvent des haines entre les humains. Peu à peu naît en lui le rêve d’une société autre, libérée de ces injustices. Parti à la recherche de personnes partageant ses idées, il en rencontre finalement près du lac Tana, où plusieurs dizaines de personnes fondent la communauté Awra Amba en 1972.
A contre-courant des valeurs dominantes, celle-ci rencontre de nombreuses incompréhensions et subit des persécutions de la part des villages voisins et du gouvernement. En 1989, apprenant un projet d’assassinat des membres de la communauté, ses membres quittent les lieux en pleine nuit. Ils errent alors durant des années, la faim et la maladie fauchent une vingtaine d’entre eux. Ils ne retournent sur place qu’en 1993 et ne reprennent possession que d’une petite partie du terrain initial. Aujourd’hui, la communauté bénéficie d’une reconnaissance croissante. Elle accueille de nombreux visiteurs éthiopiens et quelques étrangers, des écoles portent son nom, des universités envoient des étudiants la rencontrer...

Economie coopérative, partage du pouvoir, solidarité sociale

Awra Amba comprend deux structures : la communauté des personnes qui vivent ensemble, et la coopérative. Presque tous les habitant-e-s travaillent dans cette dernière, à salaire égal. Du fait du peu d’espaces agricoles disponibles, ses membres, paysans à la base, ont dû diversifier les activités, et vivent du tissage et de la meunerie en premier lieu, et depuis quelques années de l’accueil de visiteurs. Parmi les autres activités de la coopérative : le magasin interne à la communauté, le service de transport des personnes et des biens. Chaque année, un calcul des bénéfices est réalisé. Une assemblée générale décide quelle part est réinvestie dans la coopérative, et quelle part sera partagée, de manière strictement égale, entre toutes les personnes. Chacun-e est libre de travailler également en dehors de la coopérative.
Awra Amba comprend également un système de solidarité interne pour subvenir aux besoins de santé et d’entraide. Chaque semaine, une journée de travail est consacrée à une caisse de solidarité qui vient en aide aux malades, aux personnes âgées, aux orphelins, et autant que possible aux personnes dans le besoin en dehors de la communauté. Le slogan de cette dernière est d’ailleurs : « Aider les faibles ne nous fait pas chuter mais constitue au contraire une échelle pour le développement ».
Le pouvoir au sein de la communauté est organisé en treize comités (de développement, d’hygiène, de sécurité…) dont les membres peuvent être démis à tout moment, élus tous les trois ans en Assemblée Générale. Les femmes y participent presque aussi nombreuses que les hommes.
« Bien agir, c’est cela la religion »

Les autres valeurs importantes d’Awra Amba sont la fraternité universelle, la solidarité, l’honnêteté. Pour mettre en place la paix et la fraternité universelle, on professe l’absence de religion. En effet, continuer à donner différents noms à Dieu conduit à la discorde. Zumra Nuru explique que, pour lui, la religion est une affaire privée. La foi, c’est le respect mutuel entre les humains. C’est pourquoi faire le bien aux autres, c’est exprimer sa religion. Enfermer Dieu dans une maison n’a pas de sens, c’est pourquoi il n’y a pas de temple non plus. « Le paradis, nous le construisons ici bas, par notre labeur et la solidarité que nous manifestons les uns envers les autres » (4). Les enterrements sont expédiés sans cérémonie, car « si l’on a quelque chose à dire à quelqu’un, c’est de son vivant qu’il faut le faire » (5). Idem pour les mariages, on se demande la main sans même « faire bouillir du thé » (6).
Pour œuvrer pour la paix, l’essentiel est de mettre en place la solidarité. Celle-ci permet à l’autre d’être heureux, et lui enlèvera les motifs de haine. « Le bonheur de l’autre est notre richesse ». Enaney explique que l’écologie est aussi une valeur importante de la communauté, car « nous croyons que pour vivre nous avons besoin que la terre et les arbres aillent bien ».

Mirage ou réalité ? Nous avons rencontré des personnes qui vivent sur place ainsi que des Français qui se sont rendus à Awra Amba et ont pu constater le temps de leur passage l’existence de cette expérience. Le poids moral de son fondateur semble important, bien que formellement il ne bénéficie pas de pouvoir spécifique de décision. Une originalité de cette « utopie éthiopienne » vient du fait que l’homme qui l’a créée est un paysan analphabète, qui n’a eu aucun contact avec les pensées utopiques occidentales, et qui effectuait lorsque nous l’avons rencontré son premier voyage hors d’Afrique.

Guillaume Gamblin

(1) Les 9 et 10 avril 2014 à Lyon, tournée organisée par Attac et l’Amitié franco-éthiopienne.
(2) « En haut de la colline » en amharique.
(3) La communauté a également organisé une école pour adultes dans laquelle ceux-ci s’enseignent entre eux. La première génération était composée d’illettré-e-s, et aujourd’hui tous- ou presque- savent lire.
(4) Propos recueillis par Robert Joumard, membre d’Attac, lors d’un voyage sur place en 2010.
(5) Témoignage d’Antoine sur le blog http://lestribulationsdantoine.blogspot.fr.
(6) L’argent est donné par les parents directement aux jeunes plutôt que de la gaspiller dans une grande fête, explique Enaney, c’est plus utile pour eux.

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