Dossier Sciences Société Technologies

Internet : big brother en costume de père Noël

Marie-Pierre Najman

A quoi bon internet ? Nous venons d’en entrevoir les coûts matériel et énergétique considérables. Sont-ils compensés par des services rendus de qualité, dont il serait difficile de se passer ?

Etre abonné/e à internet serait bénéficier des nombreux services « gratuits » de la Toile : pouvoir consulter d’innombrables documents en toutes langues, écrits, sonores ou vidéos, des sites d’artistes et de scientifiques, et mettre soi-même des contenus en ligne sur des entreprises « de partage »...

La gratuité au prix de la globalisation

Mais, dans leur immense majorité, ces « gratuités » ne sont que des pièges à publicité, surtout celles de Google (97 % de son chiffre d’affaires (1), soit 56 % des annonces de la Toile, qu’elle cible en pistant les internautes qui utilisent ses services « gratuits »).
Beaucoup de bibliothèques, faute de crédits, font numériser leur fonds ancien par Google Books, qui devient propriétaire des versions numériques réalisées... Où est le problème, me direz-vous, si on y accède ensuite « gratuitement » ? C’est oublier qu’en 1998 par exemple, les centaines de cinéphiles qui avaient rassemblé des documents sur le site IMDb ont vu ses propriétaires le vendre à Amazon (2), qui en a disposé à sa guise.
Au final, toute entreprise entend rentabiliser internet au moindre coût. Comment Amazon expédie-t-elle des livres sans frais de port ? En surexploitant ses « associés » : chaque manutentionnaire (intérimaire) parcourt 22, 5 km par jour pour 7,50 € de l’heure dans d’immenses entrepôts vidéosurveillés (3). Quant à l’essentiel de la sous-traitance informatique, les entreprises le délocalisent en Inde, et la production des machines qui supportent la Toile a lieu surtout en Chine. Salaires et horaires flexibles, productivité insensée, tout est fait pour forcer la rotation des salarié/es. A Bangalore, d’après India Today, un informaticien sur vingt songerait au suicide et, sous le titre « Mourir pour un gadget ? » (l’iPad d’Apple), le quotidien anglais The Independent du 27 mai 2010 publiait en une la photo d’un ouvrier chinois mort à 19 ans...
De fait, jamais la globalisation de l’économie n’aurait été possible sans internet, qui a permis les délocalisations et les jeux financiers, et généré des quasi-monopoles d’une énorme valeur boursière (c’est l’effet boule de neige : celui qui attire le plus de monde dispose ainsi de plus de ressources, donc attire encore davantage). Si on ajoute à cela le ciblage publicitaire de plus en plus précis, nul doute qu’internet est un atout majeur de la domination économique.
Mais les résistances et les alternatives n’en profitent-elles pas également ?

La politique mise à distance

Les journaux papier sont de moins en moins achetés, et ça ne s’arrange pas avec l’avalanche des « gratuits » (plutôt prépayés par la publicité). Les grands titres et les agences de presse tentent une percée sur la Toile, mais leurs articles sont rassemblés et classés par Google News que visitent en priorité des lecteurs toujours plus pressés. L’AFP et Associated Press, après avoir porté plainte, ont conclu des accords secrets avec Google.
La mise à disposition d’œuvres et de travaux peu connus est certes devenue plus facile, mais comment les promouvoir ? Le volume des contenus disponibles s’accroît sans arrêt et le référencement, crucial, est toujours massivement sous-traité à Google, tandis qu’une langue anglaise au rabais (le « globish ») s’impose de plus en plus.
Néanmoins, la « neutralité du Net » (4) permet quand même aux causes minoritaires d’offrir des contenus. C’est le plus souvent un courriel qui stimule notre curiosité ou notre soutien, et les militants usent (et abusent ?) d’internet. On prétend qu’en France le vote sur le traité constitutionnel européen n’aurait pas été ce qu’il fut sans la campagne d’opinion par internet. Soutenir, diffuser des arguments, tout est facilité, tout se fait à distance, et parfois via des sites de pétition gangrenés par la pub. N’encourage-t-on pas ainsi la « science politique » abstraite, plutôt que l’art de décider en commun ? Et n’est-il pas décourageant de voir nos idées devenir des supports publicitaires ?
Beaucoup de gens ne s’expriment jamais par internet. Un administrateur de decroissance.info se demande comment échapper à la primauté de l’écrit, de la vitesse et de la disponibilité qui permet d’occuper l’espace de l’écran. Entendons-nous le silence de ceux qui n’osent pas formuler publiquement ce qu’ils pensent de tout ça, alors que l’intensité de cette vie sociale à distance est coupée du lieu où nos conditions de vie matérielles sont produites ? (5)

La domination masculine confortée

 
Les femmes sont peu présentes en informatique. Longtemps, cela n’a pas été une vraie discipline scolaire mais une culture facultative, perçue comme masculine. Elles représentent 28 % des développeurs (ceux qui écrivent les programmes) et seulement 2 % de la communauté qui perfectionne les logiciels « libres ». Pour refléter davantage la vision et les désirs des femmes, il faudrait, dit-on, des « changements culturels » (6)...
Alors que 54 % des sites personnels (blogs) sont féminins en France, très peu figurent dans les classements de notoriété. Sur Rue89, Olympe nous explique que, pour faire partie des blogs influents, il faut « interpeller d’autres blogueurs (surtout ceux qui sont déjà célèbres), (...) ne pas hésiter à engager la discussion, voire la polémique, et donc accepter le cas échéant d’être la cible d’attaques. » Or la plupart des femmes manquent de goût pour ce type de compétition...
D’autres aspects de la Toile desservent les femmes : l’augmentation de la pression publicitaire (donc sexiste) et l’omniprésence d’une certaine pornographie, dont les représentations formatées d’actes hétérosexuels se caractérisent par l’évacuation des gestuelles amoureuses et clitoridiennes au profit de celles de la domination masculine (7).
Bien sûr, dans la mesure où nous y cherchons et trouvons surtout ce qui correspond à nos goûts, internet renforce plus qu’il ne modifie les tribus et les opinions, qu’il isole aussi les unes des autres, avec l’essor actuel des « réseaux sociaux » (Twitter, Facebook...). Voilà de quoi justifier longtemps l’animation sociale et autres encouragements au « lien » du même ordre. La seule insoumission nouvelle qu’internet ait encouragée — l’évasion pendant le temps de travail — a servi de prétexte à encore plus de contrôle !

Toujours plus d’asservissement à la croissance

Le PDG de Google nous prévient (8) : « Si vous souhaitez que personne ne soit au courant de certaines choses que vous faites, peut-être que vous ne devriez tout simplement pas les faire... ». Comment, devant tant d’aplomb, ne pas déserter la Toile ? Hélas, le capitalisme nous a rendus dépendants d’internet dans l’entreprise et l’Etat suit la même voie : bientôt le vote par ordinateur (9)... Nombreuses sont donc les associations qui prétendent combler la « fracture numérique », ambition encouragée de manière perverse par nos institutions. L’Etat clame l’urgence d’une « éducation numérique » qui se révèle un asservissement encore plus étroit au capitalisme : l’école, par son « retard », oblige les ménages à dépenser (beaucoup) pour s’équiper, tout en confiant de plus en plus la sous-traitance de son matériel et de ses contenus à des entreprises (10). Ces dernières programment l’obsolescence des appareils et des applications, s’assurant ainsi une rente sans limite. Evidemment, dans cette fuite en avant de la croissance du stress et des profits, les plus pauvres sont les perdants.
Et pour tous, l’augmentation de la productivité au travail se paye d’une accélération et d’un manque de sens grandissants. Partout, l’omniprésent PowerPoint nous méduse en mêlant raison et fiction, avec des argumentions spectaculaires mais simplistes, en suivant les règles du show-business généralisé (11). Au final, internet a généré des habitudes sociales que chapeautent d’énormes entreprises, des quasi-monopoles. Une nouvelle féodalité serait-elle en train d’apparaître ?

Seigneurs du net et servitude volontaire

Même si internet renforce toutes les dominations, la métaphore d’une « nouvelle féodalité » ne sert qu’à nous rendre fatalistes. En effet, face aux énormes rentes des « seigneurs du net » que sont Google ou Facebook, ou à notre dépendance technique à l’égard des experts en informatique, nous avons, davantage que les serfs d’autrefois, le choix de la désertion.
Quand partout s’étale le modèle des riches, qu’y pouvons-nous ? Le refuser pour, si possible, en faire émerger un tout autre, celui de la sobriété heureuse. Internet n’y a guère de place, car il est avant tout un « piège » technique pour démultiplier les nuisances jusque dans notre corps et notre quotidien.

MPN

(1) Comment Google mangera le monde, Daniel Ichbiah, L’Archipel, 263 pp., 2007
(2) La plus grosse librairie en ligne
(3) Rêveurs, marchands et pirates, que reste-t-il du rêve de l’Internet ?, Joël Faucilhon, Le passager clandestin, 159 pp., 2010
(4) Toutes les informations y circulent sans hiérarchie, quelle qu’en soit la nature, mais les opérateurs se concentrent et plusieurs projets visent aujourd’hui à trier les contenus, voire partitionner la Toile (vers des boutiques et des clubs – plus chers – au lieu du grand bazar actuel).
(5) Est ici résumé un article de Deun, « Pourquoi sommes-nous toujours sur internet ? », (mai 2010, sur www.decroissance.info).
(6) « Dix façons d’attirer facilement la gent féminine vers votre projet libre », Terry Hancock, traduit sur framablog.org
(7) Sur Sysiphe.org, Don Hansen a lu pour nous « Pornographie et fin de la masculinité », un livre jamais traduit de Robert Jensen (le débat est rare à ce sujet, en France, par crainte de « moralisme »).
(8) Comment Google mangera le monde, op. cit.
(9) Lire « Vote électronique : la fin du citoyen », Silence, n° 368.
(10) « Ecole, la servitude au programme », bulletin Notes et morceaux choisis n°10, hiver 2010
(11) Ce logiciel permet d’éditer des diapositives pour illustrer un discours. Lire La Pensée Powerpoint, enquête sur ce logiciel qui rend stupide, Franck Frommer, La Découverte, 259 pp., 2010.

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