« Il est difficile de s’engager corps et âme dans une marche de plusieurs jours. Marcher ainsi, c’est relever la tête, arpenter l’espace public. Marcher ainsi, c’est arrêter le rythme habituel de ses journées pour se lancer dans l’inconnu, au gré des évènements qui ne manqueront pas de ponctuer l’aventure », explique François Vaillant, militant de la non-violence (1).

Il y a, dans la marche, une dignité qui n’échappe à personne. On ne fait pas « semblant ». On se situe à un niveau plus fondamental que le simple débat d’idées, dans une dimension existentielle qui met en jeu la précarité et la prise de risques de ses acteurs. La marche politique engage tout le corps, elle n’est pas un simple débat qui se joue dans un fauteuil. Dans le même temps, la marche non-violente met en scène la vulnérabilité de celles et ceux qui la mettent en œuvre.
Elle est avant toute chose un puissant moyen de pression qui appartient à la panoplie des actions non-violentes dont dispose un mouvement minoritaire qui cherche à se faire entendre. La marche constitue un moment fort d’une campagne d’action qui se déroule sur la durée. « En prenant le temps de marcher, les marcheurs signifient aux autorités qu’ils n’ont plus, paradoxalement, le temps d’attendre ; il faut que leur dossier soit considéré de toute urgence. Il existe un parallèle entre la grève de la faim et la marche : dans les deux cas les acteurs prennent le temps d’exposer et de dramatiser une situation d’injustice », poursuit François Vaillant. La marche permet notamment à des minorités opprimées de prendre conscience de leur force et de faire valoir leurs droits. Quelques épisodes sont significatifs de son histoire récente.
La marche du sel, conduite par Gandhi en 1930, parcourt 400 kilomètres pour l’abolition de l’impôt britannique sur le sel qui frappe lourdement les Indiens. Gandhi recueille une poignée d’eau salée dans l’océan Indien, appelant le peuple à s’autonomiser au lieu de l’acheter. C’est la première grande action de désobéissance civile sur le chemin de l’indépendance.
Pendant les 10 ans de lutte au Larzac contre l’extension du camp militaire, deux marches de Millau à Paris sont organisées, en 1973 et 1978. Une marche sur le Larzac, en 1973 également, rassemble 80 000 personnes.
L’American Indian Movement organise dès 1972 de nombreuses marches, d’abord sur le territoire des Etats-Unis puis partout dans le monde, pour exiger le reconnaissance des droits des peuples autochtones. Ces marches ont un rôle important dans l’impulsion d’un mouvement mondial des peuples « natifs ».
En 2007 en Inde, la campagne Janadesh 2007 est lancée par le mouvement gandhien Ekta Parishad pour exiger des réformes foncières et le contrôle communautaire des ressources naturelles. Son point culminant est une marche de 350 km et d’un mois, de Gwalior à Delhi, qui rassemble 25 000 personnes, principalement des paysans sans terre, et bénéficie d’un large soutien international. Le gouvernement indien n’ayant pas respecté ses promesses, une nouvelle campagne vient d’être lancée avec l’objectif de réunir 100 000 marcheurs pour la prochaine marche « Jansatyagraha »de 2012.
Les marches ont également été utilisées largement dans plusieurs pays comme moyen de protestation contre le nucléaire militaire et civil.
Moyens de pression politique, les marches sont également des aventures humaines qui donnent à vivre une expérience de solidarité — parfois éprouvante — et permettent d’expérimenter dans le présent le fait que quelque chose de meilleur peut être construit ensemble.

Sophie Morel et Guillaume Gamblin

(1) François Vaillant, éditorial de la revue Alternatives Non-Violentes n° 156 : « La non-violence en marches, de Gandhi à demain », septembre 2010, dossier de 52 pages sur les marches non violentes. ANV, Centre 308, 82 rue Jeanne-d’Arc, 76000 Rouen. www.anv-irnc.org

Les marches de protestation sont bien sûr aussi des marches « pour autre chose », proposant et soutenant des alternatives. Certaines visent principalement à diffuser une idée nouvelle. Ainsi les Objecteurs de croissance ont organisé une dizaine de marches depuis 2005 dans plusieurs régions de France et en Belgique pour expliciter et faire connaître la notion de décroissance et ses applications concrètes au niveau individuel et collectif.
Le Réseau Sortir du nucléaire et Footprints for Peace préparent une marche internationale contre le nucléaire qui se déroulera du 1er au 31 juillet 2011 le long de la Loire. La marche passera par Orléans, Blois, Tours, Chinon, Saumur, Angers, Nantes. Pour plus d’information : marchesortirdunucleaire@gmail.com
Blog : http://marche-pour-sortirdunucleaire-et-pour-la-paix.over-blog.com/
Footprints for Peace : www.footprintsforpeace.org
Réseau Sortir du Nucléaire : www.sortirdunucleaire.org