Article Monde Paix et non-violence

La responsabilité de la France au Yémen

La France est partie prenante de la guerre de la coalition menée par l’Arabie Saoudite contre la minorité Houthi au Yémen, qui se solde par des massacres de civils et des crimes de guerre maintes fois dénoncés. Quand réagirons-nous ? Silence a demandé des précisions à Tony Fortin, président de l’Observatoire des armements.

Silence  : Quelle est la situation au Yémen actuellement ?
Tony Fortin  : Depuis plus de deux ans, une coalition de pays du Proche-Orient mène une guerre contre la minorité Houthi au Yémen, dans le but de contrer l’influence iranienne. Le 26 mars 2015, l’Arabie saoudite suivie de dix pays lançait une opération militaire aérienne qui a depuis ravagé le pays et tué des milliers de civils, s’illustrant notamment par des bombardements indiscriminés contre des marchés, des bâtiments civils, etc. Le tout dans l’indifférence médiatique et générale.

Quel rôle joue la France à travers les ventes d’armes utilisées aujourd’hui dans cette guerre ?
L’Arabie Saoudite est le premier client de la France au niveau de l’armement. Elle représente 15 à 20% de ses exportations dans le secteur. Les contrats se développent depuis 1984, et depuis ces liens privilégiés ont été maintenus par tous les présidents français sans exception. Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, est l’exemple même de ce soutien militaire sans faille.
Nous savons aujourd’hui que certaines armes vendues par la France aux royaumes arabes durant les années 80-90 sont utilisées dans la guerre qui est menée au Yémen. C’est le cas par exemple de chars Leclerc utilisés par les Émirats Arabes Unis, ou encore des Mirages 2000 vendus par la France au Qatar et aux Émirats, qui servent aux bombardements de civils. Même si ce sont majoritairement les exportations de matériel militaire des États-Unis qui arment la coalition.
Depuis le début de la guerre, la France continue à livrer des armes à ces États. Et même pour les ventes d’armes antérieures à cette guerre, nos contrats de maintenance durent encore 10 ou 15 ans après la vente du matériel.
Autre exemple : trois mois après le début du conflit, un avion ravitailleur Airbus 330-200 MRTT a été livré à l’Arabie Saoudite. Ces appareils sont indispensables pour ravitailler en vol les F-15 saoudiens en carburant.
Ces ventes d’armes ont pour la France des objectifs avant tout géostratégiques, pour augmenter notre influence politique au Moyen Orient. Inversement, quand les Émirats Arabes Unis nous achètent des Mirages, c’est pour s’acheter un poids géopolitique, sinon ils trouveraient de bons avions ailleurs. De même pour l’Arabie Saoudite, qui pourrait très bien s’approvisionner en Ukraine ou en Russie, qui fabriquent du matériel sophistiqué.

Comment pouvons-nous agir et quelles sont les demandes de l’Observatoire des armements à ce sujet ?
La France viole, en toute connaissance de cause, le Traité sur le commerce des armes qu’elle a ratifié en 2014, qui lui interdit l’exportation d’armes pouvant servir à des violations du droit international. Or, non seulement la France n’a pas stoppé ses ventes aux belligérants depuis 2015, mais elle les a accentué·es.
Il y aura un retournement de situation le jour où il y aura une vraie mobilisation de l’opinion publique, pour l’arrêt des ventes d’armes, à l’Arabie Saoudite notamment. Par exemple, en perturbant la venue du prince à Paris début 2018 ?
Pour le moment il y a en France un vrai tabou sur ce sujet, en raison de nos intérêts économiques directs.
Mais, plus profondément, l’Observatoire des armements demande la mise en place d’une commission parlementaire de contrôle des ventes d’armes, sur les contrats d’exportation et au moment des négociations. Les industriels restent opaques car il y a une concurrence avec la Chine, l’Inde, etc. S’il n’y a pas de mise en place d’un tel contrôle démocratique, demain il y aura de nouveaux Yémen.
Il est nécessaire également de réorienter la politique internationale de la France, en rompant avec l’image d’un « empire qui compte dans le monde », et de reconvertir l’industrie de l’armement vers d’autres secteurs non destructeurs.

L’Arabie saoudite, un client choyé
La facilité avec laquelle les sociétés d’armement françaises s’adaptent aux demandes saoudiennes est le reflet des liens étroits et anciens entre les deux pays. S’il est extrêmement difficile d’avoir des informations précises sur ce sujet très opaque, des sources indiquent que :
- dès le déclenchement de la guerre au Yémen, l’armée française « a effectué des vols de reconnaissance au-dessus des positions houthies pour le compte du client saoudien et elle continue à former ses pilotes de chasse », selon MS&T Magazine ; (…)
- en 2016, la France a livré 276 blindés légers, indique son propre rapport rendu en juillet 2017 au secrétariat du TCA. Ce lot serait composé en grande partie de blindés légers Renault Sherpa light et Vab Mark 3 du groupe Renault Trucks Defense, originellement destinés au Liban. Dès février 2016, face à l’échec des campagnes de bombardements, la coalition s’appuie sur des milices locales équipées de véhicules légers émiratis Nimr pour tenter de déloger les forces houthies. L’arrivée des blindés légers français, qui se faufilent sans difficulté dans les rues étroites des villes arabes, s’inscrit pleinement dans cette stratégie de contre-insurrection déployée au sol ; (…)
- pour assurer le blocus qui affame la population, la coalition utilise des Corvettes Baynunah livrées aux Émirats Arabes Unis, notent Nadav Pollak et Michael Knights dans « Gulf Coalition Operations in Yemen (Part 3) : Maritime and Aerial Blockade ».
Quand la flotte du royaume est entrée en maintenance en mars 2016, la marine française l’a remplacée pour assurer la continuité du blocus, expliquait alors La Lettre de l’Océan indien. L’artillerie et la marine des forces de la coalition sont par ailleurs munies de systèmes électroniques de navigation vendus par Safran, autre groupe d’armement français. Des instruments notamment essentiels à la logistique des tirs (…).

Extraits de « Comment la France participe à la guerre contre le Yémen », Tony Fortin et Warda Mohamed, 12 septembre 2017, Orient XXI.

Observatoire des armements,
187 montée de Choulans, 69005 Lyon,
www.obsarm.org

Silence existe grâce à vous !

Cet article a été initialement publié dans la revue papier. C'est grâce à vos abonnements et à la vente de la revue que nous pouvons continuer à proposer des alternatives à la société consumériste et destructrice actuelle. Sans publicité, sous forme associative, notre indépendance et notre pérennité dépendent de votre engagement humain et financier !

S'abonner Faire un don Participer