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Enquête

La Poste : 

L'imposture verte du camion jaune

Dans le cadre d'une campagne commune de la Coordination des Médias Libres sur l'écoblanchiment écologique, autour de la COP21, Silence publie une enquête sur La Poste.


Pour commencer, une petite anecdote.

Chaque mois, la revue Silence fait appel aux services de La Poste pour envoyer la revue à ses presque quatre mille abonnés ainsi qu'à ses revendeurs. Concrètement, nous remplissons des bacs de La Poste (une bonne centaine) avec nos revues, puis entassons ces bacs sur des chariots (une dizaine), toujours ceux de La Poste. Tout cela part ensuite dans un centre de tri qui expédie les courriers jusque dans vos boîtes aux lettres ou celles de vos voisins.

Depuis de nombreuses années, nous avions pris l'habitude d'aller chercher les chariots contenant les bacs, à pied, les jours d'envois, dans le bureau de poste le plus proche (400m environ) et de les y ramener une fois chargés. Accompagnés de quelques bénévoles, dans la joie et la bonne humeur, cela se faisait sans peine !

Or ce n'est aujourd'hui plus possible : La Poste nous interdit de faire circuler son « matériel roulant » (les chariots) en dehors de ses locaux. Motif ? En cas d'accident, c'est sa responsabilité qui serait en cause.

Et quelle solution nous propose-t-on pour régler le problème ? Payer la livraison par camion de ces fameux chariots, par La Poste ou un prestataire...
 
 

Une débauche de comm' pour la COP21

Ce démêlé privé, si minimes soient ses conséquences, détonne avec l'image de l'entreprise, longtemps associée aux vélos jaunes de ses facteurs, et qui affiche aujourd'hui avec fierté ses voitures électriques, ses timbres verts et sa proximité.

Car niveau communication, La Poste met le paquet. « + proche + vert », « Un peu de jaune et on y voit plus vert » : les affiches et slogans vont bon train pour mettre en avant sa « responsabilité sociale et environnementale » (http://legroupe.laposte.fr/Profil/Les-engagements-RSE/Agir-pour-l-environnement). Ainsi, le groupe se vante par exemple de posséder la plus grande flotte de véhicules électriques au monde et de former ses collaborateurs à l' « éco-conduite » !

La COP21, vous l'imaginez bien, a été vue comme une superbe opportunité pour renforcer cette belle image. Timbre officiel et carnet de 8 timbres collectors, bureau de poste temporaire au Bourget pendant la conférence, mise à disposition de sa flotte de véhicules électriques, macaron « Tous ensemble pour le climat », participation à de nombreux évènements en marge de la conférence pendant l'année, et on en passe... Le must : La Poste est partenaire officiel de la COP21, aux côtés de EDF, Engie, BNP Paribas ou encore Renault Nissan.

 


« + vert » ? Le tout camion pour transporter les courriers

Mais quand on a voulu en savoir plus sur les méthodes de gestion et transport du courrier, le service de presse a dégainé la réponse automatique, insistant bien sur le plus anecdotique : les 5 000 Kangoo électriques et les 20 000 vélos à assistance électrique (1).

Mais de quoi est composée en détail cette flotte, qui compte en tout 60 000 véhicules ? Pour le savoir, il faut fouiller dans le « Rapport RSE 2014 » du groupe (http://legroupe.laposte.fr/content/download/25657/197660/version/1/file/LeGroupeLaPoste_RapportRSE_2014_accessible.pdf) où l'on trouve : « 9 445 deux-roues, plus de 47 000 véhicules légers et 328 poids lourds ». Sans compter les filiales et sous-traitants.

Voilà donc la clé. Pour transporter les courriers et colis, La Poste a fait le pari du tout... camion ! Au « hub » de Saint-Priest, jusqu'à plus d'une vingtaine de semi-remorques transitent quotidiennement.

Quelques avions aussi : « Depuis Lyon, un Boeing est envoyé chaque jour vers Paris, pour le courrier urgent uniquement. Il contient environ 12 tonnes de courrier » explique Michel Pinna. Et cela même si, aujourd'hui, l'entreprise n'est plus propriétaire de ces avions (2).

Et le train ? Disparu. Alors qu'autrefois les centres de tri étaient situés au bord des lignes de chemin de fer, La Poste a fermé en juin 2015 la dernière ligne du « TGV postal », qui reliait Mâcon à l'Île-de-France.

« Le train est remplacé par la route » nous explique Michel Pinna, de la CNT PTT du Rhône. « La Poste externalise, sous-traite à de petites entreprises qui utilisent de petits camions. Sinon, tout part dans des semi-remorques. » Bien entendu, aucun logo de La Poste ni aucun badge « éco-responsable » sur ces véhicules rendus invisibles au milieu du trafic.

Pendant ce temps, l'entreprise annonce ses bonnes intentions, avec un projet de « stratégie multimodale, combinant fret ferroviaire, transport routier, avion (uniquement pour les flux à J+1 qui le nécessitent) et, à terme, transport fluvial » explique David Lhote. Des bonnes intentions jamais réalisées jusque-là.
 

« + proche » ? Un centre de tri pour 3 départements

Le choix du tout-route s'accompagne à La Poste d'une stratégie de centralisation des centres de tri. Ou plutôt de fermeture des centres de tri : depuis 2008 dans la région lyonnaise, les centres de tri de Lyon Saint-Priest, Vaulx-en-Velin, Bourg-en-Bresse, Saint-Quentin Fallavier, Corbas, Saint-Étienne, ainsi que la plateforme TGV de Mâcon ont successivement fermé. En remplacement, Saint-Priest a vu s'ouvrir une « plate-forme industrielle courrier » (PIC) devenue en juin 2015 « hub » - ce mot anglais désignant une plate-forme d'échange dans le secteur du transport.

C'est tout ? Oui. Et ceux qui connaissent leur géographie auront remarqué qu'il n'existe donc plus qu'un centre de traitement du courrier pour les départements du Rhône, de la Loire, et de l'Ain. Ce qui signifie que tout courrier déposé dans l'une des boîtes aux lettres de ces trois départements, quelle que soit sa destination, est acheminé (en camion) au « hub » de Saint-Priest, avant de repartir (en camion) pour être distribué (3).

Quant à la partie distribution du courrier, elle aussi est concentrée. « Les temps de parcours sont de plus en plus longs. Les tournées partent de plus loin, ce qui entraîne davantage de 'haut-le-pied', des distances parcourues par le facteur avant d'arriver sur la zone de la tournée » explique Frédéric Poncet, du syndicat Sud Poste Rhône.
 

 

La Poste invente le « transport en commun du courrier » (par camion) !

David Lhote, du service de presse du Groupe La Poste, tente de justifier cette politique, et la substitution des centres de tris urbains par des plates-formes industrielles situées en banlieue. Selon lui, les transports seraient optimisés, entraînant une réduction « structurelle » des émissions de CO2. « La massification du courrier permise par les nouvelles plates-formes réduit le nombre de camions et donc le volume total de kilomètres parcourus [...]. La Poste crée des 'lignes de transport en commun du courrier', évidemment plus économes et plus respectueuses de l'environnement qu'une multitude de liaisons point à point. »

Du transport en commun du courrier par camion ? Parce qu'avant, les lettres se déplaçaient une par une ? Ce qui est sûr, c'est que cette stratégie permet à l'entreprise de faire des économies : moins de locaux, moins de personnel... D'ailleurs, qu'advient-il des salariés des centres de tri qui ferment ? Certains partent en retraite anticipée, font des ruptures conventionnelles... ou bien sont mutés dans les nouveaux « hubs », ce qui les oblige à se déplacer chaque jour pour aller travailler.

Et la lettre verte alors ? Vous pensiez que votre courrier affranchi à cette couleur n'entraînerait pas l'émission de gaz à effet de serre ? Erreur. Un timbre « lettre verte » assure que le courrier ne prend pas l'avion. C'est donc qu'il prend la route. Concrètement, cela ne change rien pour la majorité des courriers envoyés.

Le timbre « lettre verte » est surtout un coup marketing pour La Poste, doublé d'une incitation à passer du J+1 (arrivée dès le lendemain) au J+2 (le surlendemain). Car le J+1 coûte cher, obligeant notamment à affréter des avions, tandis que le J+2 permet d'utiliser le tri mécanisé étalé sur plusieurs jours. Et donc de baisser les effectifs.
 


 

À défaut d'être vert, un courrier « compensé carbone » ?

« D'ici dix à quinze ans, l'acheminement et la distribution du courrier se feront quasiment sans émission de CO2 » expliquait en 2005 Jean-Paul Bailly, alors PDG de La Poste (4). On en est encore loin... En 2014, les activités du Groupe La Poste ont émis au total 1, 530 millions de tonnes en équivalent CO2 (soit 4,6 % de moins qu'en 2013, mais 42% de plus qu'en 2009, selon les chiffres des rapports « RSE » du groupe (5)).

Pour tenter d'effacer ce bilan, La Poste a mis en place, depuis 2012, un « programme de neutralité carbone » : « En 2014, 1,4 millions de tonnes d'équivalent CO2 émises en 2013 ont fait l'objet de compensation carbone » selon David Lhote. Ou plutôt, La Poste finance des projets « générant des crédits carbone sur le marché carbone volontaire ». Exemple en Inde : « 113 turbines ont été installées, 20 emplois créés entre 2006 et 2011, 24 écoles électrifiées et 306 cliniques mobiles supplémentaires lancées », le tout certifié « Verified Carbon Standard ».

On peut s'en réjouir – La Poste se lance dans l'humanitaire ! Ou bien critiquer le principe de ces mécanismes de compensation (http://www.amisdelaterre.org/compensationcarbone.html), et leurs conséquences réelles : payer pour limiter la hausse des émissions dans les pays pauvres permet à La Poste de ne pas remettre en cause la masse de ses émissions annuelles.
 

La communication verte pour cacher l'incurie sociale

Pendant ce temps, les questions humaines et sociales ne sont toujours pas réglées dans le Groupe. Depuis 2002, 85 000 emplois ont été supprimés, soit 35 % des effectifs (6). Les tâches sont minutées par les managers qui estiment par exemple que « livrer un recommandé prend 30 secondes » raconte Michel Pinna.

« Il y a une dégradation continue de l'atmosphère de travail, avec une population vieillissante, beaucoup de troubles musculo-squelettiques » poursuit le syndicaliste. « Les employés sont soumis à une forte pression, surtout ceux qui travaillent sur des machines et sont poussés à un certain rendement. Et puis on a des procédures à suivre : flasher les cartons à l'entrée, à la sortie. C'est une vraie bureaucratie. On perd notre temps en procédures de justification, à compter et entrer des chiffres, tandis que tous les cadres regardent ce qu'on fait et contrôlent la productivité. »

« À certaines périodes de forte affluence, on accumule les retards. Il peut y avoir jusqu'à un million de courriers mis de côté dans la plate-forme, et qui ne partiront que quelques jours ou semaines plus tard. Dans ces cas, la priorité est donnée au courrier à délai garanti, notamment les publicités de supermarchés qui veulent que leur pub arrive le vendredi ou le samedi (juste avant les courses du week-end), et paient pour ça ».

 

La Poste, internet, et les camions

Ne soyons pas de mauvaise foi : la Poste fait partie de ces secteurs en crise que l'informatique et l'internet bousculent. Le développement des mails et du transfert de documents sur le web interrogent l'utilité de la Poste et mettent en cause son modèle économique.

Mais pas uniquement dans le sens que l'on croit... Si le mail et les communications sur le web font nettement diminuer l'envoi de lettres, les achats en ligne et les livraisons qu'ils nécessitent sont une aubaine pour La Poste.

« C'est une entreprise qui dépend à 100% de l'État. Alors si l'État le voulait, il pourrait développer une vraie politique environnementale. Tandis qu'à la tête de La Poste, ça reste des patrons comme les autres... » affirme Nicolas Galepides.

Comme la grande majorité des transporteurs, l'entreprise postale a surtout fait le choix du tout routier et de la centralisation, deux principes qui collent difficilement à l'image « verte » qu'elle veut se donner. Pour Nicolas Galepides, « la capillarité du réseau postal, la localisation des échanges, sont en train d'être démantelés. »

Dans le secteur du transport en général, la mode actuelle – dictée par le moindre coût – est à la concentration dans de grands entrepôts situés dans les zones industrielles, à l'écart des regards.

La Poste n'y déroge pas. Elle cache ses camions, et affiche autant que possible son « éco-responsabilité ». Sommes-nous dupes ?


Baptiste Giraud

(Lire aussi : http://www.bastamag.net/L-ecologie-selon-La-Poste)

 

(1) « Le groupe La Poste dispose d'environ 60 000 véhicules et possède la première flotte de véhicules électriques au monde composée de 5 000 Kangoo électriques. Nous avons par ailleurs 20 000 Vélos à Assistance Électrique, 1 500 trois roues en cours de déploiement et 1 000 chariots électriques » nous a répondu le service de presse.
(2) En 2006, l'entreprise a décidé de vendre sa flotte de 15 appareils, qui lui rapportaient pourtant de l'argent. L'argument d'alors : « Il fallait abandonner l'avion pour développer le TGV », raconte Nicolas Galepides, secrétaire fédéral Sud PTT. Mais depuis, La Poste continue à utiliser l'avion, obligée pour cela de payer 100 millions d'euros chaque année ... « Rétroactivement, avec 800 millions d'euros, on aurait pu développer le fret » imagine le syndicaliste.
(3) Exemple : une lettre postée à La Lescherette, dans l'Ain, et à destination de ce même village, parcourra 130 kilomètres environ jusqu'à Saint-Priest, au Sud de Lyon, y sera triée, puis repartira vers La Lescherette. Le tout en camion.
(4) Cité par Silence n°354 http://www.revuesilence.net/epuises/300_399/silence354.pdf
(5) Ces chiffres sont néanmoins à prendre avec précaution, tant leur mode de calcul est opaque. Il est tout particulièrement difficile de savoir si l'ensemble des sous-traitants de La Poste et de ses filiales sont pris en compte.
(6) Source : Séverine Cazes et Valérie Hacot, La face cachée de La Poste, Flammarion, 2015